El bolg

de la vie en vrac...

lundi 28 août 2006

Bon anniversaire Suzanne

Vendredi 13 mai
Lola l’insomniaque ne dort bien que dans les trains.
Ce soir, Lola fait son grand retour et elle a bien failli rater le dernier train à la gare Saint Lazare. A peine installée dans le wagon, elle s’endort au son des «tcha-ka-poum ».
Evidemment, elle ne s’aperçoit pas que les kilomètres défilent car elle rêve à ce qu’elle va pouvoir faire avec l’immense fortune qu’elle vient de gagner au loto. Un ouvrier chargé de l’entretien la réveille au Havre pour lui dire en guise de discours de bienvenue que le voyage est terminé.
    Lola aux petites larmes traverse le hall de la gare à demi endormie. L’endroit est désert à cette heure tardive et seule une odeur tenace d’urine mêlée de tabac froid peut laisser penser qu’on y accueille du public en temps ordinaire. La porte vitrée s’ouvre sur son passage et elle redécouvre le cours de la République. Un long boulevard qui monte interminablement sur sa droite, sur sa gauche des immeubles en construction. En face, un bureau de tabac est ouvert; elle s’y engouffre pour demander qu’on lui conseille un hôtel. Derrière le comptoir une jeune fille qui doit avoir à peine 16 ans lui demande avec un sourire méprisant si elle est aveugle. Lola hausse les épaules et ressort sans rien répondre.
Lola est de retour.
Lola replonge dans son enfance.

On partait de la rue Dauphine, où logeait ma nourrice, puis on traversait le bassin du commerce et on longeait la rue Brindeau jusqu’à l’église Saint Joseph. Ses 107 mètres de hauteur m’impressionnaient et je rêvais de voyages dans les étoiles en admirant son profil de fusée. Ensuite, on se dirigeait à pas de fourmi vers l’hôtel de ville pour aller au parc. Merveilleuses promenades de mes premières années. Les gens terrés dans leurs appartements, l’été; la ville semblait m’appartenir, les plongeons du haut de la passerelle du commerce et l’hiver, le volcan sous la neige, blanc sur blanc, le monument de la victoire, place du général de Gaule, bleu violet sur bleu nuit

Dimanche 15 mai
C’est l’anniversaire de Suzanne et elle se demande ce qu’ils vont bien pouvoir inventer cette fois-ci. Il y a deux ans, quand Suzanne est rentée chez elle après une longue journée de randonnée, ses amis lui avaient organisé une surprise dont elle a encore du mal à se remettre. A la place de ses meubles : du sable, des galets à foison, les murs recouverts d’algues et surtout, surtout, 22 crabes qui se baladaient au milieu de quelques parasols bariolés. Chaque crustacé arborait fièrement sur le dos une lettre fixée au moyen d’un scotch marron et lorsqu’elle avait pu reconstituer le subtil message elle avait lu : «Bon anniversaire Suzanne». L’an dernier, elle avait cru pouvoir échapper à la folie farceuse de ses amis en déclarant qu’elle ne fêterait pas son anniversaire et qu’elle resterait tranquillement chez elle à regarder une série qu’elle n’aurait manquée pour rien au monde : «Urgences». La maison était barricadée et Suzanne se préparait à savourer cet instant magique. Hélas ! La sonnerie de l’entrée avait retenti. Suzanne, méfiante, s’était précipitée à sa fenêtre. Une ambulance était garée devant son portail et deux ambulanciers étaient à sa porte. Un peu affolée, elle était allée ouvrir. Mal lui en avait pris ! Les deux hommes s’étaient jetés sur sa télévision, l’avaient débranchée avec violence et étaient repartis avec l’appareil dans l’ambulance que Suzanne avait vu disparaître au bout de la rue tous gyrophares allumés… Bon anniversaire Suzanne…

Lola n’a encore pas dormi cette nuit. Cela fait maintenant 48 heures qu’elle n’a pas fermé l’œil. Impossible. Trop de souvenirs à chaque coin de rue, à chaque vague.
Que sont donc devenus les ouvriers des ACH ?  Qui rôde perdu dans le quartier des neiges la faim au ventre ? On me dit que le France ne reviendra plus jamais… Je me souviens de tous ces visages fiers qui le regardaient arriver au petit matin dans l’avant-port, l’émotion, le silence malgré le bruit assourdissant de toutes les sirènes des bateaux…
Elle est retournée hier rue Dauphine mais sa nourrice n’y habite plus. De nouveaux bâtiments à la place de ses murs familiers, un grand centre commercial, où des bandes de jeunes voudraient dépenser l’argent qu’ils n’ont pas.
Lola a honte. Lola ne reconnaît plus sa ville.
Elle pense qu’il est temps d’agir et de réveiller Le Havre de son trop long sommeil.
Cet après-midi, à la terrasse du Shamrock, quai Georges V, seules deux tables  sont occupées. Lola observe une femme qui sirote une menthe à l’eau, l’air perdu dans ses pensées. Elle aperçoit soudain une sorte de caricature de bohémienne s’approcher de la table de sa voisine et commencer à lui parler en lui tenant la main. Lola remarque également trois hommes cachés de l’autre côté du bassin qui se tiennent les côtes en regardant la scène. Lola décide de tendre l’oreille et d’écouter la conversation entre les deux femmes…

    Suzanne a fini par entrer chez elle. Rue Copieux, ses amis l’attendaient et à présent la fête bat son plein. Il semblerait que cette année, Denis, Kévin et Arnaud aient été en manque d’inspiration. Pourtant, cette rencontre avec une voyante tout à l’heure… Elle décide de ne pas leur en parler. Si c’est une blague, elle est de mauvais goût, mieux vaut passer sous silence ces révélations plutôt que de passer pour une idiote et d’être une fois de plus le dindon de la farce.
N’empêche, bizarres ces prédictions… Vous êtes un personnage très important pour cette ville, ma jolie dame, vous allez la réveiller, vous allez la changer… Je vois du rouge pour la mairie – Alors là vraiment c’est n’importe quoi, pas d’élections municipales avant un bail, m’étonnerait que les cocos prennent le pouvoir par la révolution des Havrais…- Oh ! Je vois aussi que votre chemin croisera celui de Raymond Queneau ! – De mieux en mieux ! Aucune culture ! Il est mort en 1976! - Ah ! La ligne de cœur !… Je peux vous dire avec certitude que le volcan va reprendre son activité ! – No comment… - Ma belle, vous avez un destin exceptionnel, vous allez réveiller les supporters du club de foot de la ville – M’étonnerait, j’ai jamais mis les pieds dans un stade…- Grâce à vous le France va revenir au Havre et il sera votre fierté et celle des Havrais pour les siècles des siècles ! – Amen !-…
Complètement cintrée cette voyante !

Lundi 16 mai
Toute l’équipe du commissaire Delamarre est en alerte. Ce matin, un coup de fil anonyme a prévenu le central qu’un attentat serait perpétré près de l’église Saint Joseph à 15 heures précises.
A 14 heures 30, 20 policiers sont postés aux alentours, aussi discrètement que peuvent l’être des policiers en civil c’est-à-dire que les uns sont nonchalamment installés sur des bancs et font semblant de lire Le Havre Presse, les autres faisant consciencieusement et à intervalles réguliers le tour de l’église en essayant d’avoir l’air de s’intéresser aux délices architecturales des rues Brindeau, Séry et Cazavan.
14 heures 55, la tension est palpable (au moins 20-12 pour le commissaire Delamarre).
15 heures précises : les forces de l’ordre entendent un vombrissement et lèvent la tête. Un petit avion de tourisme est en train de se diriger vers eux. Accrochée à sa queue, une banderole claque au vent.

15 heures 15 : Lola a enfin réussi à dormir cette nuit. Au Shamrock, tous les habitués parlent de l’événement en se laissant aller aux conjectures les plus folles. Lola les écoute avec bonheur, la ville semble se réveiller d’une trop longue apathie.
Lola repense au pilote qu’elle a engagé hier soir à l’aérodrome d’Octeville. Elle revoit son air étonné puis ses yeux avides devant la liasse de billets.
Il pourra aller les dépenser au centre Coty, une fois de plus j’aurai engraissé la ville
Une fois n’est pas coutume, et c’est pour la bonne cause pense-t-elle finalement.

17 heures : Suzanne sort de l’I.U.T., sa journée de travail est finie. Il fait beau. Suzanne monte sur son vélo pour aller rejoindre ses amis et boire un verre à «L’effet mer» en regardant le soleil se noyer peu à peu. Sur son trajet, elle constate avec étonnement que les gens sont aux fenêtres ou sur les trottoirs et qu’ils se parlent avec animation. Elle retrouve Kévin, Denis, Julien et Isabelle allongés sur des transats mais pas du tout alanguis. Selon les garçons, chaque Havrais a été aujourd’hui offensé gravement. Suzanne est perplexe. Isabelle, charitable, lui parle de l’avion et de sa banderole.
Aussitôt Kévin bondit : «MERDE AU HAC ! il y avait écrit MERDE AU HAC ! ! !».
Suzanne éclate de rire.
Il fait beau au Havre et la vie est parfois si belle !



Mardi 17 mai
Il y a deux jours maintenant, c’était l’anniversaire de Suzanne mais qui le sait au commissariat ? Tout le monde s’en moque.
Il y a plus grave, la ville devient folle.
Le commissaire Delamarre se mord les doigts, stoïque dans sa douleur de supporter humilié et de représentant de l’ordre bafoué.
Ce matin, même les journaux nationaux titraient sur l’incident de la veille. Tout ce qu’on sait c’est qu’une femme a engagé un pilote dimanche soir pour survoler la ville avec cette maudite banderole. Le portrait robot qu’on a pu établir grâce au témoignage de l’Octevillais ressemble à un croisement entre Che Guevara et Geneviève De Fontenay, c’est dire si les chances de retrouver cette femme sont grandes…

Samedi 21 mai
Suzanne se lève de très bonne heure car elle part en week-end. Suzanne descend vers le centre  en passant par le chapeau de Napoléon si cher à son cœur. Comme tous les matins, elle jette un œil attendri au paysage. Attendrissement très fugace cette fois-ci. Suzanne freine violemment. Quelque chose a changé !Elle se précipite vers la table d’observation et constate au loin que des nuages multicolores sont en train de sortir du monument architectural emblème du Havre : le Volcan… Elle remonte dans sa voiture et décide d’aller voir de plus près. Arrivée place de la mairie elle freine une nouvelle fois : l’hôtel de ville a été entièrement repeint en rouge ! Quelques employés des services municipaux ont cessé le travail et regardent, médusés, le bâtiment écarlate.

Lola a encore merveilleusement dormi. De la chambre de l’hôtel Celtic, elle a une vue magnifique sur l’Esplanade Oscar Niemeyer et sur le volcan qui a enfin «repris son activité». Tout en fumant sa cigarette, elle regarde avec délice les petits nuages s’élancer vers le ciel et s’amuse de la perplexité des badauds.

Accablé, le commissaire Delamarre vient de reposer le combiné du téléphone. C’était le maire. Delamarre risque sa place s’il n’agit pas assez vite.

Dimanche 22 mai
- «Isabelle… Il faut que je te parle… Tout de suite !»
Isabelle presse le pas et se dépêche de rejoindre son amie qui lui a donné rendez-vous au Shamrock.
- «Toi ! Toi tu as vu une voyante ? ! ! !»
- «Oui, enfin pas vraiment. C’était dimanche dernier, une drôle de bonne femme bijoutée de la tête aux pieds m’a abordée ici même et m’a presque pris la main de force pour me lire les lignes de la main. Au début, j’ai cru que c’était une de leurs blagues habituelles mais, Isabelle, ce qu’elle m’a dit est en train d’arriver ! Je te jure, c’est en train de se passer ! Tout ce qu’elle m’a dit !»
- «Attends, Attends ! Qu’est-ce qu’elle t’a dit au juste ?»
Et Suzanne de le lui raconter… Et Isabelle de pouffer et pouffer encore…
Le soir même, Suzanne se couche rassurée, Isabelle doit avoir raison, il n’y a pas de voyants, il n’y a que des charlatans qui se nourrissent du désespoir des gens et qui utilisent des formulations suffisamment floues pour permettre toutes les interprétations…
N’empêche, elle a quand même dit «le volcan va reprendre son activité», non ? …

Lundi 23 mai
Réunion de crise au commissariat central.
Le commissaire Delamarre a convoqué ses hommes. On a retrouvé ce matin certains des peintres qui ont œuvré au «rougissement» de l’hôtel de ville. Une femme correspondant au portrait robot leur aurait remis à chacun une forte somme en liquide pour repeindre la mairie en une nuit. Ils ne se connaissent pas les uns les autres. Leur seul point commun est qu’ils sont chômeurs et ont été contactés par téléphone. Du côté de «l’affaire du volcan» les pistes sont minces également. Plusieurs témoins affirment avoir vu un individu grimper en pleine nuit sur le bâtiment. Delamarre a fait interroger le seul artificier de la région et a fini par le confondre. Il semble avoir reçu une petite fortune pour réaliser le chef d’œuvre installé au sommet de l’édifice. Bien entendu, il a été payé en liquide et dit ne rien savoir de plus.
Le commissaire se demande qui peut être assez fou pour dépenser de telles sommes pour de pareilles futilités…

Mercredi 25 mai
Qui pourrait être assez fou pour dépenser de telles sommes dans le seul but de nous faire une blague ? Comment est-ce possible que nos fausses prédictions se réalisent ?
Kévin, Arnaud et Denis sont chaque jour un peu plus livides.

Vendredi 27 mai
Lola fait ses valises, Lola pleure.
Lola voudrait rester encore et elle repense à un autre départ il y a 15 ans. Papa est resté et maman est partie. Lola aussi.
Elle se souvient de cette phrase qu’elle a si souvent entendue sans vraiment la comprendre : «Quand on arrive au Havre on pleure, quand on le quitte aussi ».
Lola se hâte vers la gare et elle sèche ses larmes car elle sait que demain…

Samedi 28 Mai
Il est 6 heures 30 et Suzanne boit son café en repensant aux «événements» comme on les appelle pudiquement ici. La ville est en émoi depuis une semaine et chacun a son mot à dire sur leur mystérieux commanditaire. Certains prétendent que c’est un groupe de militants d’extrême gauche payé par des opposants à la mairie, d’autres affirment que ce sont des Rouennais qui cherchent à déstabiliser la ville afin d’en tirer profit. Le portrait robot de la femme recherchée est affiché dans tous les commerces, et, à la haine de certains supporters fanatiques a succédé une vague de sympathie pour cette étrange figure.
Suzanne met fin à ses réflexions et saute sur son vélo pour une matinale et sportive escapade.  Il faut qu’elle se dépêche car elle veut rentrer à temps pour la manifestation en faveur du maintien de «l’activité du volcan» et du «rougissement» de la mairie. Elle a passé la journée précédente à fabriquer des banderoles avec Isabelle et ses collègues.
    Avenue Foch, les Champs Elysées du Havre, Suzanne aperçoit de nombreux gyrophares. Elle s’approche et manque tomber à la renverse : une immense statue blanche, probablement du plâtre, a été posée en plein milieu du rond point de la porte Océane. Et cette statue représente Queneau en tenue d’Adam…
Suzanne repense à la voyante et le sol se met à tanguer sous ses pieds.

Lundi 30 mai

Le commissaire Delamarre présente le commissaire Pascal à ses hommes et leur souhaite sincèrement bonne chance. Il suppose à juste titre qu’ils ne vont pas organiser de pot pour son départ… Il se met à rêver à ce qu’il ferait s’il avait lui aussi de l’argent à foison. Delamarre sort du commissariat en sifflotant «Born to be alive».

Dimanche 3 juillet
Petit matin au Havre. Les torchères se sont enfin tues. Mais la ville retentit soudain de mille sirènes. Suzanne se lève précipitamment et court jusqu’au chapeau de Napoléon, s’attendant au pire. Au loin, un bateau, un immense bateau. Ses jambes tremblent. Elle reprend sa course et descend de toutes ses forces vers la plage. Sur sa route elle rencontre des dizaines puis des centaines de personnes qui comme elles courent muettes vers la mer. La plage grouille de monde et Suzanne joue des coudes pour se frayer un passage jusqu’au bout de la digue Augustin Normand. Les sirènes cessent toutes en même temps et l’enfant chéri des Havrais avance enfin dans l’avant port. Une seule et même voix parcourt l’assemblée et dit «Il est revenu !». Suzanne aperçoit enfin ce qu’elle cherchait.Elle est saisie aussitôt d’un immense vertige. Le France ne s’appelle plus le Norway il est devenu le «Proud Of Suzanne»…
Derrière elle, trois hommes à la mine déconfite sont en train de se liquéfier…
Et, juste au-dessus de l’ancre, derrière le hublot, Lola aux petites larmes regarde la ville qui se réveille pour de bon.

Posté par poutouland à 00:03 - nouvelles - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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