El bolg

de la vie en vrac...

dimanche 24 décembre 2006

La grâce de Noël

Cela fait bientôt six ans que j’habite ici et je ne m’ennuie jamais.

Faut dire que j’ai de quoi m’occuper ! 132 pièces, 35 salles de bains, 6 étages, 412 portes, 147 fenêtres, 28 cheminées, 8 escaliers, 3 ascenseurs, un court de tennis, une piste de bowling, une salle de cinéma, une piste de jogging, une piscine… un sacré terrain de chasse !

Tous les ans, c’est la même rengaine à l’approche des fêtes...  Ils ont commencé à s’agiter dans tous les sens il y a bientôt une semaine maintenant. Je les ai vus, ils n’avaient pas l’air de plaisanter. D’abord, trois grands camions sont arrivés dans la cour. Des hommes en uniformes bleus ont déchargé des caisses remplies à ras bord dans la grande galerie. Ça débordait de partout, je ne savais pas où donner de la tête !

Madame contemplait l’orgie avec un air visible de satisfaction. Elle a dit à monsieur :

- " George ! Cette année, j’ai mis le paquet ! On s’en souviendra longtemps de ce Noël ! ".

Monsieur a jaugé d’un coup d’œil rapide le contenu des sacs et il m’a semblé qu’un vague sourire de fierté se dessinait sur son visage.

Le lendemain, monsieur est sorti dans le jardin et il a fait le tour de la pépinière en inspectant chaque arbre, d’un air détaché. Je ne me suis pas méfiée. J’ai compris quand le vieux Harry est revenu avec la tronçonneuse. Il a eu Roger, un vieux pote qui s’est écroulé sans un cri. J’ai enfin pu voir son sommet, sans rire, il était tellement grand que je ne l’avais jamais vu. Il a caché ses yeux dans ses branches mais j’ai bien vu qu’il pleurait.

Toute la journée, du va et vient dans la maison. Madame et ses cinquante caméristes qui courent après elle.. Madame pointe du doigt un morceau de mur et aussitôt l’une de ses fidèles servantes accourt pour y accrocher une décoration. Chaque centimètre carré de chaque pièce a été recouvert d’angelots rieurs et de pères Noël bonhommes, jusqu’à ce pauvre Roger, qui trône à présent dans le salon ovale sous une débauche de guirlandes et de boules multicolores.

Quand même, j’ai bien ri quand j’ai vu Barney pisser sur ses pieds. Monsieur a beau en être fou , il a bien fallu qu’il le jette dehors tant madame était excédée ! Vous pensez ! La crèche sentait la pisse et le beau tapis de Perse… il n’était plus si beau…

Barney n’a eu que ce qu’il méritait… Il se croit tout permis celui-là, depuis qu’il est une star du petit écran. Oui, parce que monsieur lui voue un culte incroyable vous savez, il va même jusqu’à le filmer et à montrer ses productions au monde entier, je vous jure, il dit : " c’est le fils que je n’ai jamais eu ! "…

Monsieur et madame sont tellement drôles… Je ne me lasse pas de vivre à leur côtés.

Il y a quelques années, la mère de monsieur a décidé que Millie allait écrire son autobiographie. Millie, c’est la mère de Spot, une vieille copine de Barney, clamecée il y a peu. Madame a dit : " Mais voyons, Barbara, elle ne sait ni lire, ni écrire, ni parler ! ". La mère de monsieur ne s’est pas démontée. Elle s’est assise à côté de Millie, un cahier sur ses genoux, un stylo doré à la main. Elle a pris un air inspiré en approchant son oreille de la truffe humide de Millie et elle s’est mise à écrire frénétiquement. Monsieur a haussé les épaules mais il n’a rien dit. Je suis sûre que c’est à ce moment là qu’il a décidé de filmer Barney.

Hier, une équipe de télévision est venue. Monsieur les a installés dans la chambre bleue. Il a pris sur ses genoux Barney et cette salope de Miss Beazley. Madame était assise à leurs côtés et elle souriait sans cesse. Enfin, tant que la caméra tournait. Je voyais bien que quelque chose la tracassait… Elle s’est éclipsée peu de temps après, prétextant un épouvantable mal de tête. Je l’ai suivie, pour voir. Elle est allée directement dans les cuisines ce qui m’a semblé bizarre vu qu’elle n’y va jamais et qu’elle a cinq chefs sous son commandement… L’un d’eux l’attendait, le visage angoissé.

Au milieu de la table, raide morte, se tenait Katie… Sans ses plumes, elle paraissait si fragile… J’en aurais bien fait mon quatre heures… Le chef pleurait presque, il disait :

-" Je ne comprends pas ce qui a pu se passer… Parmi toutes les dindes qu’on nous a livrées pour le repas de Noël, il y avait Katie… Elle n’aurait pas dû se trouver là, je ne comprends pas… "

Et madame qui s’énervait :

- " Mais comment vais-je bien pouvoir l’annoncer à George ? C’est lui qui l’a graciée… Imaginez le scandale quand ça va se savoir !… C’est sûrement quelqu’un qui nous veut du mal qui a organisé cette macabre farce… encore un coup des terroristes… ou des démocrates… "

J’aurais bien voulu en savoir un peu plus mais un des cuistots m’a aperçue et m’a demandé poliment d’aller voir ailleurs s’il y était. Et quand madame a eu le dos tourné, j’ai bien cru qu’il allait me botter les fesses… Je suis retournée dans le salon où monsieur faisait faire le beau à cet imbécile de Barney. Miss Beazley, elle, prenait des poses devant les objectifs et les flashes crépitaient. J’avais honte pour eux, alors je suis allée me promener dans les étages.

Le soir même, c’était la réunion de crise. Monsieur et madame étaient entourés de leurs plus fidèles collaborateurs. Monsieur avait d’abord hurlé. Barney et miss Beazley s’étaient alors précipité sous le bureau. Bon débarras. Puis, monsieur a fini par se calmer. Il a demandé à un des hommes en complet à la mine éplorée :

- " Dick, que puis-je faire ? j’avais gracié cette dinde… Elle est morte… Que va-t-on penser ? "

- " George, il y a plusieurs possibilités. La première consiste à tout nier en bloc. "

- " Impossible hélas, la presse est déjà au courant… " a dit une dame à l’air pincé que j’avais déjà vu plusieurs fois massacrer du Mozart sur le piano de madame.

- " Bien. La seconde ce serait de reconnaître publiquement qu’il y a eu une erreur que nous déplorons mais dont nous ne sommes pas responsables "

- " Non, Dick. Il est hors de question que j’admette publiquement une telle bourde. Je ne m’en remettrais pas. Tu connais ces fanatiques des ligues de protection des animaux… ".

- " Alors, George, il ne reste qu’une seule solution, j’en ai peur… Il va falloir créer un événement qui vole la vedette à cette pauvre Katie et la jette aux oubliettes des informations. "

- " Excellente idée, ça, mon cher Dick ! Je pourrais peut-être gracier une dizaine de dindes ?

- " Non, je ne crois pas que ce soit suffisant…. "

- " Comment ? Pas suffisant ? Mais tu veux donc que je gracie toutes les dindes de ce pays ? Tu n’y penses pas tout de même ? ! "

- " Non… Ce n’est pas à cela que je pensais, monsieur… "

Et là, le bonhomme a commencé tout doucement mais sûrement à se liquéfier sur place. Il ramait, il ramait. Je voyais bien qu’il n’osait pas parler mais monsieur s’est impatienté.

- " Bon. Cette solution. Tu vas me la dire ou il faut que je t’envoie à Guantanamo ? "

Le bonhomme a rétréci de vingt centimètres, sa tête est rentrée dans sa chemise amidonnée. J’ai cru qu’il allait s’évanouir. Pas de bol pour lui, monsieur ne sait pas vraiment ce que c’est que la pitié, même s’il prie tous les soirs pour le retour d’un certain Jésus qui n’est qu’amour et qui sauvera la terre en éliminant tous les méchants. C’est que monsieur, il combat le mal, tous les jours et sans relâche. N’empêche, je l’ai vu le fameux Jésus, il était caché dans la crèche… Ben, je vois pas comment un bébé qui sent la pisse pourrait sauver qui que ce soit…

Bref, monsieur a insisté et le tout petit bonhomme a dit d’une voix fluette :

- " Il faudrait… Il faudrait gracier… Il faudrait gracier un prisonnier, monsieur… ".

Madame a éclaté de rire mais monsieur l’a foudroyée du regard et elle s’est arrêtée immédiatement.

- " C’est la seule solution, Dick ? ", a-t-il demandé gravement.

- " La seule, Monsieur ", a répondu l’autre.

Monsieur a exigé qu’on le laisse seul, il a dit qu’il allait demander de l’aide à Dieu. Ils sont tous partis silencieusement. Je suis restée mais monsieur n’a rien dit. Il a pris sa tête dans ses mains et il a pleuré un petit moment, comme un gosse.

Enfin, il a relevé la tête et il a pris son téléphone pour planifier une conférence de presse. Devant les caméras, l’air hagard, monsieur a annoncé au monde entier la grâce d’un prisonnier qui attendait dans le couloir de la mort depuis plus de vingt ans.

Les gens ont applaudi, la foule était en liesse. "C’est l’esprit de Noël", disait-on un peu partout !

Monsieur a repris un peu d’assurance, presque étonné. Quand les journalistes sont partis et que nous nous sommes retrouvés seuls, monsieur m’a caressée pour la première fois. Il avait l’air heureux.

Alors, je me suis mise à ronronner et ça m’a fait tout bizarre.

Monsieur et madame sont vraiment drôles… Je ne me lasse pas de vivre à leur côtés.

Si je pouvais, je leur offrirais bien des bretzels…


Mes sources (quand la réalité dépasse la fiction) :

Les vidéos de Barney

L'autobiographie de Millie

La grâce des dindes

La maison de George

George et la peine de mort


Posté par poutouland à 00:04 - nouvelles - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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