mardi 8 mai 2007
La boîte
J’ai froid et je sais déjà que je vais bientôt étouffer. Je respire
l’air du dehors tout en regardant la petite porte illuminée. Sur le
parking plein à craquer, les bagnoles se sont entassées. On attend. La
petite porte s’ouvre par intermittence et un grand bonhomme regarde
chaque arrivant de haut en bas puis l’invite d’un geste brusque à
franchir le barrage. Ou pas. J’ai envie de fuir. M’accrocher à ces
brins d’herbes sous les roues de ma voiture, regarder les étoiles,
écouter le calme de la nuit. Reculer. Refaire le chemin à l’envers.
M’éloigner du bruit et revenir au silence.
Le groupe affiche des sourires enthousiastes, mon chéri tient ma main fort, on va s’amuser, c’est sûr.
Nous rentrons.
Soudain
l’impression d’être sourde au monde. Des visages tout autour de moi.
Des regards qui jaugent. Des yeux inquisiteurs. Nous avançons vers le
bar, à la queue leu leu. Je marche dans les pas de mon homme. Surtout
ne pas le perdre.
Je ne sais pas ce que je fais là. Une étoile de mer dans la vitrine d’un magasin de souvenirs.
Sur
le comptoir, une jeune femme en sous-vêtements orange danse. Un spot
est dirigé sur elle. On ne voit qu’elle. Je n’entends qu’elle. Son
silence assourdissant.
Un mouton au milieu de la meute. Les hommes
à ses pieds, agrippés au zinc, boivent des alcools forts dans des
verres colorés avec des pailles fluorescentes. Ils n’ont qu’à tendre la
main pour la toucher. Ils ne le font pas. Les fesses orange se
dandinent voluptueusement devant leurs faces rougies. Personne ne crie
au viol, tout le monde a l’air de trouver ça naturel. La danseuse est
absente, elle n’habite pas ce corps exposé à nos yeux.
Nous arrivons
sur la piste. La musique est plus forte que la musique. Ce n’est plus
de la musique. Du son, à l’état pur. Comme une drogue. Tu oublies qui
tu es, tu oublies ta vie, tu oublies jusqu’aux mots. Il n’y a rien
d’autre à faire, il n’y a rien à dire, il faut danser.
Un petit
escalier mène à une mezzanine. Je m’appuie sur la balustrade et je
regarde les danseurs. Je ne sais pas s’ils sont heureux, ils sont comme
hors d’eux. Mon homme saute dans tous les sens, c’est lui le diable
dans la boîte. Certains l'observent amusés, d’autres sont presque
gênés. Parce que même ici, ou peut-être surtout ici, on ne s’éloigne
pas des sentiers battus. Les femmes doivent être sensuelles et
aguicheuses, les hommes virils.
Pendant ce temps, sur deux écrans
géants, des images à la limite de la pornographie défilent dans
l’indifférence générale. Gros plans sur des seins nus, cuisses
entrouvertes, fesses rebondies, lèvres sensuelles, postures érotiques…
La dictature de la jeunesse et du sexe s’affiche sans vergogne.
Après tout, vient-on vraiment ici pour danser ?
Je n’essaie même pas de danser.
Je n’y arrive pas.
Je
souffre d’être enfermée dans la boîte. Je suis un papillon épinglé. Je
ne supporte pas ces regards, je voudrais être transparente. Je le suis.
Je ne le suis pas. Je me reconnais dans ces appels au secours qui n’en
sont probablement pas. Je ne veux pas voir ces hommes et ces femmes
seuls au milieu de la foule. Je me sens honteuse de voir leurs
solitudes affichées en pleine lumière. Cette quête d’amour qui n’a pas
sa place ici. Je lis ça dans leurs yeux. J’entends partout « Aime-moi !
Aime-moi ! ».
J’avance à tâtons, sourde et aveugle, des mains me
frôlent, il me faut respirer, il me faut voir le ciel, que la boîte se
déchire.
Derrière la porte, la lueur des étoiles, l’odeur douce de
mon homme, le vent léger sur mes joues, la morsure du froid de la nuit…
Et le silence.
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