El bolg

de la vie en vrac...

dimanche 13 mai 2007

Chez Nonno et Nonna

Ma main sur le portail attend le petit grincement. Instinctivement, je lève les yeux vers la fenêtre. Il est là, il me regarde. Comme toujours. Je me souviens avoir vu son visage d’enfant, derrière le rideau, quand le cortège funèbre de sa femme est passé devant la maison. Il n’avait pas voulu assister à la cérémonie, il était resté chez lui, derrière la fenêtre. C’était sa manière à lui de la garder vivante. Je le comprends maintenant, moi qui ne suis jamais revenue chez eux depuis que ce n’est plus chez eux. Mon cousin habite là, avec sa femme et sa petite fille, la maison est transformée, je ne la reconnaîtrais plus. Je ne veux pas courir le risque de mettre de nouveaux souvenirs sur la maison de mes grands-parents.

Mes pas crissent sur le gravier, me reviennent de vieilles photos de famille prises sur le perron. Je monte les escaliers et je sens l’odeur de l’herba rosa et des géraniums. J’ouvre la porte, il fait sombre dans le salon, mes yeux mettent du temps à s’habituer. Nonno et Nonna sont assis, accoudés sur la table ronde. Un bol de soupe devant eux, et «des chiffres et des lettres » sur l’écran noir et blanc de la télé. Nonno découpe avec application de petits morceaux de pain, il s’arrête de temps en temps et soulève sa casquette pour s’essuyer le front avec un grand mouchoir bleu. Nonna se lève et ouvre une des portes de l’armoire jaune en formica. Elle ouvre la boîte en fer et me donne une pastille Vichy toute blanche. Je la laisse fondre le plus longtemps possible. Sur le gaz, la cafetière italienne commence à ronronner. Sur les murs en lambris beige, une étoile de mer, une assiette en bois peinte avec des motifs floraux. Je regarde la cheminée. Je ne me souviens pas y avoir jamais vu du feu. Posés à chaque coin du rebord, trônent ces deux timbales taillées dans des obus. Atroce et fascinant à la fois.  Il me semble me souvenir qu’un jour Nonna m’a montré une petite balle et m’a raconté qu’elle lui était passée à deux centimètres de la tête. A quoi peut tenir le destin.  A la trajectoire d’une balle il y a soixante ans… Bien au milieu, la marquise de bronze. Plusieurs fois, Nonna me l’a désignée en me disant : « ce sera pour toi quand je ne serai plus là ». Elle a dit la même chose à ma cousine !

J’ouvre la porte de la petite cuisine et je me revois, enfant, une ficelle autour de ma dent de lait, les yeux rivés sur la poignée, attendant dans la panique la plus totale que la porte s’ouvre et que ma grand-mère me délivre ainsi de ma quenotte. Je ne me souviens pas de cette pièce, c’était peut-être la salle de bain… Il y faisait clair et on voyait le jardin, tout en longueur.

Là, c’est leur chambre. Je ne peux pas y aller. Je ressors. Je sais juste que c’était simple et doux.

Me voici dans l’autre pièce, aménagée en salon ou en chambre d’amis. C’est là que se trouve LA fenêtre. Juste à côté, un gros téléphone. Je me revois avec mon petit frère, appelant ma mère pour lui faire une farce et lui disant : « Allô Maman ? C’est les pompiers ! ».
Je ne sais pas exactement comment est le canapé. J’y ai pourtant dormi souvent, guettant les bruits de la maison, rassurée par le bruit de la cafetière tôt le matin et me réjouissant à l’avance des biscottes au Nutella, qui se cassaient toujours, et du grand bol de café au lait. Je revois les boîtes de Gloria, et la main de ma grand-mère qui s’applique à faire deux trous dedans.
Au-dessus du lit, le lustre. Sans doute l’objet que je préfère, celui que j’ai gardé. Si je me souviens si peu du lit, c’est sûrement parce que j’ai passé de longs moments à fixer le plafond, observant chaque détail du luminaire. Du verre dépoli, encadré par des feuilles en métal forgé. La surface du verre avait des courbes magnifiques, elles suivaient la forme d’un bouquet de roses blanches. Je m’imaginais que j’étais la princesse d’un grand château et je prenais des poses en attendant mon prince.
Sur le mur, en face, une machine à coudre à pédales. Une boîte avec des milliers de boutons de toutes les couleurs. J’aimais mettre en marche le mécanisme, écouter le doux bruit du pédalier, regarder l’aiguille monter et descendre sur des tissus invisibles.
Une grande armoire à glace, en bois foncé et verni. J’ignore ce qu’elle pouvait contenir exactement, je me souviens pourtant que c’était là qu’étaient enfermés les « mon chéri ». Je n’aimais pas ça mais je les mangeais quand même, pour le plaisir de la brûlure de l’alcool au milieu de la douceur du chocolat.
Dans le fond de la pièce se trouve la porte qui mène «à l’aut’ côté». Je la laisse fermée pour l’instant et je retourne dehors.

Je descends l’escalier et je tourne à gauche pour aller vers le jardin. Une petite allée bétonnée le traverse, un grand L. Juste derrière la maison, se trouve la pelouse. Derrière le grillage aboie Toubio, la saucisse sur pattes des voisins. Il rythme les journées, un peu comme le cœur de cette maison. Un cœur qui bat follement.

J’avance encore et je me retrouve sur un terrain tout en longueur. Une vieille balançoire déjà rouillée, de grandes cages pour les perruches de Nonno, un camélia, le mur du fond au loin. Comme ce jardin me paraît grand ! Je voudrais m’y perdre mais c’est impossible. L’œil des voisins veille.

Je reviens devant la maison, côté rue. Je ne suis pas encore allée au rez-de chaussée. Je l’ai toujours connu inhabité, il était pour mon frère et moi un terrain de jeu à la taille de nos imaginations. Lui, c’était le maître d’hôtel, moi, j’étais la grande dame. Invariablement, nos parties commençaient par mon arrivée. Affublée d’un chapeau de paille bien trop grand pour moi, je franchissais la grille du portail. Mon frère se tenait devant la porte d’entrée du rez-de chaussée et m’adressait de pompeuses formules d’accueil. A ce moment précis, j’affichais un sourire radieux et je jetais en l’air mon couvre-chef en chantant « Mecico ! Mexi-i-co ! ». Le chapeau de paille retombait toujours avant la fin de l’air !

Je pénètre dans notre «hôtel ». A droite, un vaisselier avec un bric à brac qui me fascinait mais dont je n’arrive plus à me souvenir. A gauche, une vaste pièce, assez sombre, toute en longueur. Je vois la grande table et les bancs. C’était notre restaurant. A côté de l’évier, une vieille balance est posée. Nous y avons joué à la marchande, forcément, prenant plaisir à deviner la pesée exacte, nous battant presque pour pouvoir manipuler en premier les petits poids de métal. Je commençais toujours par les plus gros. Juste pour rire. Parce qu’il n’y avait rien de plus amusant que de voir une laitue s’élever brutalement, quitter le plateau de cuivre l’espace d’un instant fabuleux et retomber mollement, comme au ralenti.
Au fond de la pièce, quelques chaises, une armoire. Notre petit salon. En haut du mur, un système de ventilation, ou plutôt une ébauche de système de ventilation : un trou, un rectangle de vingt centimètres sur soixante permet d’observer la pièce mitoyenne. Quand nous jouiions à l’hôtel, c’était le passe-plat du restaurant. Le reste du temps, c’était le lieu idéal pour nous observer faire nos besoins puisque la pièce mitoyenne était une salle de bain dotée de wc. Dès que l’un de nous se dirigeait vers les toilettes, l’autre le suivait le plus discrètement possible. Il s’emparait d’une chaise et la posait contre le mur, en essayant de ne surtout pas faire de bruit. J’imagine nos petits corps de gredins, occupés à se déplier tout doucement sans faire grincer la chaise de paille, et tentant ensuite de surprendre l’autre sans se faire repérer.

Dans la salle de bain, une douche et des toilettes. Je me revois en train de tenir de longues conversations téléphoniques en tenant le pommeau de douche. La vitre est granuleuse, pour empêcher les regards extérieurs de pénétrer dans la pièce. Quelle absurdité quand on sait qu’il suffit de monter sur une chaise pour être au courant de tout !
Je ressors de notre hôtel. Juste à côté, la cave. Elle est sombre, elle sent la terre, le moisi, le vin, l’essence. Nonna sur son vélo me revient en  mémoire. Nonno qui bricole, qui taille un bout de bois. Je le vois occupé, ses mains visiblement œuvrent mais que fait-il vraiment, je ne l’ai jamais su... Je lui ai souvent vu cet air occupé-inoccupé. Comme si l’occupation n’était qu’un alibi pour pouvoir penser à son aise. Si tu regardes ses yeux, tu vois bien que c’est une farce. Il ne bricole pas, il ne fait rien de spécial. Il pense.

Il y a un deuxième escalier. C’est celui qui mène « à l’aut’côté », une entrée indépendante. Plus personne ne passe par là, les mauvaises herbes et la mousse le recouvrent parfois. C’est là que j’ai vécu les premiers mois de ma vie. Le refuge de mes parents.

Je monte les marches avec un drôle de sentiment, même en tant que souvenir, ce moment-là est toujours chargé d’émotion. Je pousse la lourde porte et je respire l’odeur. Ça sent le sucré, la naphtaline, la poussière, la cire, le bois, le velours, l’ambre et le camphre. En entrant, sur la gauche, se trouve un buffet. J’y vois nettement le petit bonhomme en pompons verts que j’avais fait à l’école pour la fête des mères. Ce qu’il peut bien y avoir autour, je l’ignore. Un grand lit moelleux, en bois, une table de nuit avec une plaque en pierre, en marbre sans doute, un guéridon ? Je ne sais plus… Je me souviens que j’y étais bien, que c’était vert et marron, qu’on n’y entendait plus les bruits de la rue, les bruits de la maison. Juste le bruit de ton propre cœur.

Chez Nonno et Nonna, c’est maintenant chez moi.
La maison est presque intacte quelque part dans ma tête.
Certaines parties sont démolies, il faudra faire des travaux, sans doute.
J’aime faire grincer le portail d’entrée et voir la tête de Nonno se tourner derrière la fenêtre. J’aime grimper quatre à quatre les escaliers pour aller retrouver les bras de Nonna puis lui demander la petite pastille de menthe que je ferai fondre très très lentement dans ma bouche.
Pour la garder le plus longtemps possible.


nonnononna

Posté par poutouland à 00:14 - en portraits - Commentaires [16] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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