dimanche 27 mai 2007
La soutenance, donc
Six heures 55, je vais le rater, c’est sûr… Sept heures 14, j’arrive haletante à ma place réservée dans le TGV. Une minute plus tard, le train démarre pour cinq heures de trajet. Impossible de dormir, impossible de lire, les conversations des autres voyageurs dominent le fil de mes pensées.
Treize heures, je sors de la station L*** et me retrouve sur le théâtre de six années d’études. Tout me revient, les après-midi passés dans des cafés à lire, à commander une boisson au moins une fois par heure pour ne pas avoir à supporter le regard noir des serveurs, les librairies et leurs labyrinthes de découvertes, les jardins du L*** sous la neige, les boutiques de sandwiches effrayants, par leur prix surtout, et puis la Sorb***, ces années à n’être qu’un fantôme au milieu du décor immuable. Je me souviens de mes congénères, hautains, prétentieux pour la plupart, jouissant du plaisir d’écraser les autres, arrachant certaines pages des livres de la bibliothèque pour ne pas que d’autres puissent en profiter, jurant qu’ils avaient une écriture bien trop mauvaise pour pouvoir prêter leurs notes de cours, t'avais qu’à pas être absente… Cette sélection, tout le temps, entre les élèves mais aussi de la part des professeurs dont certains passaient pourtant leurs cours magistraux à faire la simple lecture du livre qu’ils avaient pondu quelques années auparavant, et qui, comme par hasard, était justement au programme. Au milieu de tous ces requins, quelques gourdes dans mon genre, fraîchement débarquées de leur province, ne maîtrisant pas les codes, ignorant tout de la manière de parler tendance, des lieux à la mode, de la double énonciation… Je n’aime pas revenir sur les lieux de mon passé, ça me met toujours mal à l’aise, je préfère l’enterrer dans un coin de ma mémoire, et le laisser pourrir s’il n’en vaut pas la peine.
Je remonte l’avenue S*** à la recherche de mes parents qui sont installés à la terrasse d’un restaurant. J’aperçois soudain sur le trottoir d’en face Victor Hugo et sa maîtresse italienne. Pas de doute, c’est bien mes parents ! Décalés, comme moi. Pas vraiment à leur place avec toutes ces voitures autour, ces jeunes étudiantes branchées, ces hommes d’affaire pressés, portables au poing. Je prends une photo mentale de leur couple, ces deux êtres inquiets venus à P*** soutenir leur fils.
Mon frère, le héros stressé du jour, nous rejoint pour nous informer qu’il ne fait que passer. Comme je le comprends ! Ma mère est si anxieuse, même si elle lutte pour le dissimuler du mieux qu’elle peut, que je crois qu’elle ferait peur au Dalaï Lama lui-même.
Quatorze heures vingt, nous entrons dans le grand hall de la faculté de droit. Mes parents fument nerveusement, je prends des photos, pas seulement mentales. Cinq minutes plus tard, nous entrons dans le bâtiment à la recherche de la salle dans laquelle doit se tenir la soutenance. Une épopée qui durera dix minutes. Nous passerons d’un étage à l’autre, d’un bâtiment à l’autre, à la recherche de la fameuse salle que nous finirons par trouver. Est-ce utile de préciser que cela ne fait que rajouter à l’anxiété générale ? ! Nous entrons dans une pièce dans laquelle se trouve une grande bibliothèque avec des vitrines. Sur l’une d’entre elles, je peux lire ceci : « Nous rappelons à nos aimables lecteurs que toute forme d’inscription manuscrite (y compris au crayon) est strictement interdite dans les ouvrages comme dans les revues. ». Une autre indique que « La salle de droit est un espace de travail. Veuillez y faire silence ». Un petit malin à griffonné à côté du mot travail le mot « prière ». On attend le jury qui ne vient pas. Les minutes passent pendant que j’inspecte la pièce, ses ouvrages, son vieux plancher en bois, son plafond dont la peinture s’émiette, ses tables en Formica usé, ses chaises fatiguées, son ordinateur préhistorique.
Je repère un mouvement rouge sur ma gauche. C’est le jury ! Tout le monde se lève dans un silence religieux. Six hommes et une femme font leur entrée, la foule se retient d’applaudir. Nous sommes assis sur deux rangées, je suis juste derrière mes parents. En face de nous, mon frère, de dos, et le jury qui papote. Le président nous ordonne de nous asseoir et nous nous exécutons. La parole est donnée à l’aspirant docteur qui commence par remercier l’assistance et en particulier ma mère dont il dit qu’elle est la seule non juriste capable à l’heure actuelle de comprendre toutes les subtilités de sa thèse. Il le dit avec d’autres mots, mais n’étant pas moi-même juriste, et encore moins correctrice de ladite thèse, je suis incapable de le retranscrire tel quel. Sa voix tremble un peu, j’admire son courage, remercier sa maman devant un jury à l’œil foudroyant n’est pas facile. Mathieu raconte comment sa thèse, sa vie ses six dernières années et sans doute aussi une grande partie de son avenir ont été déterminés par l’achat d’un livre, un vieux bouquin coincé entre un Spirou magasine et un Modes et Travaux. J’aime beaucoup cette idée, le hasard et le destin qui se tiennent par la main. Ensuite, tout s’enchaîne, quatre membres parlent chacun leur tour de la thèse, cherchent la petite bête, se congratulent, qu’est-ce qu’ils sont contents d’être là, d’avoir l’honneur de… ça minaude à n’en plus finir. Mon frère m’avait prévenue, c’est le jeu, on tire à boulets blancs sur le présumé coupable puis on le gracie. Quand même, j’imagine l’état dans lequel doit être ma mère, prompte à se lever et à aller casser la figure du premier qui dira du mal de son fils ! Tous s’accordent à dire que la thèse est très longue, 1700 pages sans les annexes, et tous de faire des sous entendus fins du genre « une thèse exceptionnelle, surtout par ses dimensions »… Quand c’est au tour du président d’avoir la parole, il commence par critiquer les abondants remerciements de début de thèse et demande à mon frère s’il a pensé à remercier son boucher pour ses bons steaks ! Une critique revient souvent, celle d’avoir donné du monsieur le professeur à des hommes qui n’en avaient pas le titre, là encore, les apparences sont si importantes, on dirait la vieille haine entre professeurs certifiés et agrégés, à un niveau « supérieur »… Comme si le simple fait d’enseigner ne faisait pas de vous un professeur.
Seize heures trente, c’est la pause. On court vers l’extérieur se raccrocher à une cigarette qu’on ne fumera pas en entier, par peur d’arriver après le jury.
Assis, debout, assis…
Deux autres membres ont la parole tour à tour, l’un d’eux, bardé de médailles, explique à mon frère que s’il a pris plaisir à écrire sa thèse, c’est mauvais signe. Pendant ce temps son directeur extirpe des crottes de son nez et les contemple. Il a passé déjà de longs moments à discuter avec son voisin pendant que Mathieu parlait, ce qui m’a mise hors de moi. Comment peut-on mépriser aussi ostensiblement la parole d’un de ses étudiants ? Il fait dire que mon frère ne l’a pas beaucoup vu, ce directeur sensé l’aider, quatre fois en six ans… Et ce n’est pas le moindre de ses défauts, je suis scandalisée qu’on puisse confier des élèves à des personnes qui se moquent autant de leurs devoirs. Un exemple : la soutenance a bien failli ne pas avoir lieu parce que ce cher directeur avait omis d’informer un des deux rapporteurs.
Justement, c’est à son tour de parler. Il explique que son rôle a été d’arrêter mon frère au bon moment, au meilleur moment, il affirme qu’il n’y a jamais eu une ombre dans leurs relations, j’ose l’espérer, je dirais plutôt qu’il n’y a pas eu du tout de relations…
Le président, en verve, donne « le signal de la récréation ». Nous sortons. Le jury délibère. L’oreille à la porte, je les entends surtout rire grassement. Mon frère fait les cent pas, comme dans les salles d’attente des hôpitaux.
La porte s’ouvre enfin, nous entrons en silence. Le président annonce : « … et nous avons donc décidé de vous accorder le titre de docteur avec mention très honorable et les félicitations unanimes du jury ». Mon frère se tasse un peu à l’annonce du verdict, comme si ce géant perdait tout à coup dix bons centimètres. Ma mère pousse un soupir de soulagement. C’est fini.
Champagne, petits macarons, la salle de travail se transforme en salle des fêtes. Mes parents sont aux anges, mon frère est sur son petit nuage, les membres du jury boivent et reboivent et rereboivent. J’apprends que mon frère ne pouvait pas espérer mieux, que c’est le must du must, je suis moi aussi ravie pour lui, moi qui l’ai connu inquiet, fatigué, éreinté pendant ces six dernières années, moi qui redoutais qu’il ne réussisse jamais à soutenir. C’est plutôt moi qui avais besoin de son soutien, finalement.
Dix-neuf heures, photos devant le p*** à côté d’une vespa rose. On se donne rendez-vous dans dix ans. Puis, doucement, nous regagnons le métro et nous nous rendons dans un restaurant italien, tous les quatre, comme avant. Quand nous étions simplement des enfants, quand ils étaient simplement des parents. Nous n’avons pas vraiment changé, mais cette intimité là, nous l’avions presque oubliée. Le serveur nous donne du mademoiselle et du jeune-homme tout en roulant les r… souvenirs de vacances familiales en Italie. Nous parlons peu, lessivés, puis nous nous séparons. Mathieu est sur le quai du métro, nous sommes en face. Dernière image de lui, un grand bonhomme fatigué mais heureux. Ça faisait bien longtemps que je ne lui avais pas vu ce sourire là. Je suis heureuse. Heureuse et fière. Mon frère est docteur !
Commentaires
merci :-)
tu pensais bien que j'attendais avec impatience tes commentaires ; merci de tout coeur (et aussi pour les photos) ....
bis ...
mais au fait où est Alain GP ?
aux toilettes?
:o)
(Chuis émue. Je sais pas quoi dire.)
Victor Hugo ? Tu parles du poète ?
Plus sérieusement, j'apprécie l'angle double du propos : le portrait d'une famille solidaire et la révolte contre le mépris affiché par qui maîtrise les codes.
Tippie : c'est déjà bien de le dire! ;-)
Yves : La double énonciation, finalement, faut croire que je la maîtrise!
A TOUS : j'ai un troll sur mon journal de zep, qui s'amuse à "casser du prof", si quelqu'un a une idée de commentaire pour lui faire comprendre qu'il est lourd... je prends ! Chaque réponse que je peux lui faire est le prétexte à un nouveau déferlement de remarques blessantes, ça commence à me miner! Moi, j'aimerais bien que tout le monde aime les profs, je rêve sans doute...
Des félicitations à transmettre ! J'aime cette famille qui ressemble un peu à la mienne. Pour ce qui est du troll, moi aussi il m'a minée aujourd'hui... Il faut croire qu'il nous aime bien malgré tout, puisqu'il revient !
Ecco una pagina che si torna ! Un fils docteur ,une fille écrivaine à seize heures...e la nave va...
Le soutenant était bien soutenu :-) Merci pour ce compte-rendu, c'est prenant de se retrouver " là-dedans" :-)
le pétrolle, ça pue et ça tache ...
Bijourrrrr Tiphaine !
Le troll... rien à faire, il est indécrottable !
Je renonce car comme vous dites, il semblerait qu'il adore avoir le dernier mot...
A bien y réfléchir, je ne pense pas que "troll" soit le-meilleur-nom-commun-masculin-singulier-pour-le-qualifier. Pour moi, c'est un GCC (vous demanderez à votre Père ce que signifie cette abréviation : je le vois demain !)
De prof à prof Thiphaine : "laisse béton !"
Lucinette : Je transmets !
La mamma : et même à 16 heures 30 !
Didier : oui, ça fait étrange de se retrouver à plus de trente ans devant un jury, je ne suis pas sûre d'avoir envie de préparer l'agreg !
Sylvie : je snobe, il cherche la contoverse, je suppose que faute de feu l'incendie finira par s'éteindre, je le laisse donc causer tout seul maintenant !
A tous : La chasse au troll est finie ! Il est impossible de lui faire comprendre quoi que ce soit, chaque nouveau commentaire le fait réagir, il ne lâchera pas, alors autant le laisser dans son coin! Pourvu qu'il y reste...
A Mathieu : et encore bravo à mon docteur préféré !
Autant de cinéma de la part du jury après un tel boulot, autant destress sur ce moment là alors qu'ils savent déjà ce qu'ils veulent attribuer... je trouve ça dur.
Et ce regard familial, ça j'adore. Bravo à lui!
Avec Mention !
C'est long mais c'est bon :-) Toujours ce regard de conteuse étonnement juste, tellement humain et lucide qui fait que j'ai l'impression d'avoir aussi vécu cette scène. La question aprés avoir lu cet avis est que fait Matthieu aujourd'hui ?
Mais que diable va-t-il faire (dans cette galère) ?
Eh ouai :-)
Pour répondre à la question du jour : "mais que va donc faire mathieu avec ce diplôme de plus arraché en tant d'années " (?) la réponse est :
.... tenter les quelques concours de notre aimée université en péril pour devenir (afin d'être haï des trolls) un enseignant chercheur de plus, un prof quoi ....
Ha la la .... comme dirait guy marchand (je cite qui je veux maintenant que je suis docteur !) donc comme disait guy marchand :
destinée, .... on était tous les deux ...
destinés ... (etc...)
avec des parents, une soeur, un bôf, des cousins, etc... également profs ... pouvais-je vraiment faire autre chose que prof de droit (après un bac C certes !) ?
1700 pages ...arghhh
la mienne faisait 170 pages ! dix fois moins en 2 fois moins de temps !!! ( et les remerciements 3 lignes , ahah ).. et encore, j'ai sué sang et eau :).
Ces soutenances, ça a toujours un coté très convenu, qui rend l'appréciation réelle du travail très difficile. Mais c'est bien quand c'est fini :))) même si d'un certain coté, c'est après que tout commence. Alors Tiphaine, bravo à ton petit frère et que la suite soit ... comme il le souhaite.
Bien vue, cette atmosphère universitaire qui en degoûte tant de continuer ...
Ok Matteo :-) Je sais pas pourquoi mais je posais la question car j'ai cru que la scène décrite dans ce récit etait ancienne alors qu'en fait pour toi elle est toute fraîche..:-)
Bon tu es jeune, tu peux toujours commencer comme prof et finir chanteur ou explorateur lol
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