samedi 17 novembre 2007
Mes incroyables mais vrais, épisode dix
J’avais demandé à ma mère de me raconter cet incroyable mais vrai dont elle m’avait parlé il y a quelque temps. Je voulais plus de précisions pour construire mon histoire. Ce matin, j’ai reçu cette lettre. J’ai choisi de la publier telle quelle. Merci maman !
… Ma vero !
Hiver 1952 ou 1953, je ne sais plus précisément, grande effervescence dans la famille d’immigrés italiens que nous sommes. La vie au jour le jour n’est pas sombre, certes, mais elle n’est pas drôle non plus. Nous habitons en bordure d’un petit village normand et les rares visites que nous ayons sont celles du facteur ou du curé. Maman, qui aime parler, a quand même réussi à tisser quelques liens avec une femme un peu plus âgée qu’elle, madame Héron, qui a « vécu » à Paris et, de ce fait, est plus ouverte mais quelque peu tenue à l’écart des autres, tous bien-pensants et à l’abri derrière les rideaux de leurs fenêtres closes, clos également portes et cœurs.
Une idée a alors germé dans l’esprit de ma mère : celle de nous confier quelques jours à madame Héron pour aller avec mon père en Italie, entre Noël et le premier de l’an pour retrouver sa famille, leur village natal des Dolomites… et un peu de son enfance, de ses rêves.
Nous sommes quatre enfants de 6 à 19 ans et à la pensée que pendant une semaine nous pourrons faire ce que nous voulons et que madame Héron sera là pour veiller à ce que tout se passe bien nous séduit. Et puis, nous sommes sûrs que nos parents reviendront avec des cadeaux de là-bas pour nous.
La valise, cent fois refaite, est prête depuis plusieurs jours. Papa qui est maçon et travaille loin de nous a réussi à obtenir une semaine de congés –exceptionnels mais non payés- car c’est un bon ouvrier. Il arrive à la maison la veille du départ en Italie et tout le monde est heureux; il y a un petit air de fête inhabituel. Ils partiront par le train du matin pour Paris, puis, le soir, Paris-Turin-Milan-Trento et Borgo, le paradis perdu.
Le lendemain, nous sommes tous levés de bonne heure. Tous ? Non ! Papa, qui n’est jamais malade, ne peut bouger la tête et maman (par mimétisme peut-être), a pris son air penché de « mater dolorosa » qui souffre en silence. Le médecin qu’on est allé chercher à bicyclette à la ville voisine « rassure » mon père en diagnostiquant un banal mais douloureux torticolis et lui conseille de rester bien au chaud et de prendre de l’aspirine. Il s’en va.
C’est alors que mon père clame sa détresse, il jette « son » casquette par terre, feule comme un chat sauvage, se mord les mains de rage et hurle : « Ma qu’est-ce qué j’ai fait al bon Dieu, porca miseria, can’ dall’ostia, huit jours qué jé prends, jé né l’ai jamais fait, mai ! non l’ho fatto, mai, toujours à risparmiar’, sou par sou, Porca Madonna, can’ dal porco ! jamais jé né rien domandé, rien, rien… et pour oune fois… Maledetto, ô Dio, toujours les mêmes à pagar’, lavorar’, sempre… »
Au fil des heures, mon père se calme et va mieux. Il décide que le lendemain, quoi qu’il arrive, ils s’en iront. On respire à nouveau, on se remet à parler plus haut, à se chamailler avec mon frère et mes sœurs et… à imaginer tout ce que nous pourrons faire en l’absence de maman.
Le lendemain matin, papa est debout, il « force » sans doute un peu mais va mieux ; ils vont prendre le train et nous déjeunons en écoutant les informations de huit heures. Nous sommes un peu fébriles et heureux.
Soudain le journaliste de Radio-Luxembourg attire notre attention par ces mots : « Nous venons d’apprendre que le train de nuit Paris-Turin a déraillé un peu après Domodossola; on déplore de nombreux blessés, des morts… »
Tout le monde se fige, mes parents se regardent… c’était le train qu’ils auraient dû prendre si ce « maledetto torticollo »…
Papa se tait mais maman rend grâces à Dio, lodato sia, à Maria Vergine santissima, à tous les saints du calendrier, aux Anime Sante della famiglia et tutti quanti, et même… al benedetto torticollo.
Les voies de Dieu sont impénétrables, les voies ferrées… aussi, parfois.
Commentaires
Incroyable ! Je reste sans voix.
ça conforte mon opinion qui est qu'une galère n'est jamais que le moyen trouvé par notre ange gardien de nous faire échaper à une catastrophe :-)
Belle histoire.
la classe !
Trés impressionnant et trés bien écrit, en plus. Merci ! :-)
A tous : messages transmis!
Senza voce
Sans voix, c'est vrai. Que dire. C'est un superbe témoignage.
Merci pour nous et... pour eux.
Beaucoup de bonheur à lire ce texte qui est une véritable petite nouvelle, pleine de tendresse et si criante de vérité.
:-) Pareil !
C'est ma maman qui va être contente de ces commentaires, elle à qui je dis d'écrire un livre depuis des années !
Claudiogène : je suis une timide lectrice (senza voce pour le coup!) de ton blog depuis un bon moment déjà et je suis très heureuse de ton passage sur ce bolgblog.
Di-agnostique
Cette histoire personnelle et universelle achève de me convaincre de l'existence de la chance.
Merci pour le partage des preuves.
Mais les timides, Tiphaine, un soir d'audace devant leur glace etc. etc.
LChe, cette histoire me convainc moi, que la chance n'existe pas. Les agnostiques s'autorisent de plus en plus à utiliser le mot "providence" et c'est tant mieux.
Claudiogène : Bien, je mets ma cuirasse alors.
LChe et Claudiogène : La vie est parfois tellement extra-ordinaire que je n'arrive pas à croire au hasard, j'ai souvent bien du mal à considérer que certaines coïncidences sont de simples coÏncidences. De là à penser que mon destin est tracé, ça m'ennuie quand même, ça me chiffonne mes vieux restes de libre arbitre. Le mot "providence" ne me plaît pas vraiment non plus, il est connoté péjorativement pour moi, je ne sais pas très bien quel mot me conviendrait finalement. Le "hasordre" peut-être!
Cela me fait penser que j'écrivais récemment à un ami que la providence s'arrangeait toujours pour offrir aux artistes des circonstances exceptionnels pour créer.
Bien entendu, on peut le dire dans l'autre sens, à savoir que l'artiste, puisqu'artiste, à l'œil et la sensibilité pour voir ces circonstances.
C'est donc la même chose.
J'en conclue et ça me convient bien, qu'on a ce qu'on mérite, qu'on reçoit ce qu'on doit.
Aucune fatalité et destin tracé, au contraire, le libre arbitre de penser et d'agir dans le "bon" sens et ainsi en être récompensé.
J'espère que c'est assez clair, car je ne relis pas.
Bonne soirée
Claudiogène : ça me semble assez clair! Mais j'ai quand même une question : que veux-tu dire quand tu dis qu'on reçoit ce qu'on doit? ce qu'on doit à quoi? à qui?
Mal exprimé : On reçoit ce qu'on doit... recevoir.
:-) Désolé.
Claudiogène : je comprends mieux!
En lisant les derniers commentaires, j'ai l'impression qu'il y a confusion ou accord, sur le sens de certains mots...allez savoir !
Accoler agnosticisme et providence me semble un peu ambigu voire antinomique, mais peut-être est-ce dû au fait que l'agnosticisme est souvent pris pour athéisme.
Les mots providence- main de Dieu- hasard_ mektoub ! signifient-ils que l'on n'est pas maître de son devenir (destin ?), que l'on ne peut pas choisir entre deux routes,( illusion pour les choix) que l'on "paie" très chrétiennement pour les erreurs passées ou...les fautes des ancêtres ?
Si on a...ce qu'on mérite, désolée, je n'ai pas envie d'adhérer à cette théorie fataliste; elle ne m'incite pas à avancer! ( je retourne sous ma couette .)
Il est arrivé la même chose à un ami qui était en Australie et devait prendre l'avion tot le matin. Le service d'étage de l'hotel où il dormait a oublié de le reveiller, l'avion s'est écrasé... Il en a été malade pendant longtemps malgré le bonheur d'être en vie.
PS : on voit que l'art de l'écriture est héréditaire à Poutouland ;-)
Madison : je me souviens qu'un de tes premiers commentaires sur ce bolg concernait un texte que nous avions écrit ma mère et moi à quatre mains !
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