El bolg

de la vie en vrac...

dimanche 13 janvier 2008

Un collier de hasards

Ambiance musicale : Emerson, Lake and Palmer, "Lucky Man"

Je n’ai jamais cru au hasard.
Comment dire… J’ai toujours pensé que ce qui m’arrivait n’était pas dû au hasard.
Je ne crois pas non plus aux coïncidences. Je crois aux signes.
Je ne sais pas si c’est le destin, ni même si le destin existe.
Je ne sais pas si tout est écrit quelque part sur un grand livre dont je n’ai pas les clés.
Cela m’importe peu, finalement.
Peut-être est-ce parce que je crois au bonheur, tout simplement.
Ce n’est pas facile à expliquer avec des mots, trop abstrait pour moi. Laissez-moi vous raconter mon samedi après-midi...

J’ai dormi trois heures, je voudrais me reposer, mon homme et ma fille font la sieste. Mon fils est en pleine forme, il va falloir faire quelque chose. Hélas. Nous quittons nos pyjamas chauds et nous partons.
La ville approche, les embouteillages des soldes. Nous faisons plusieurs fois le tour devant trois parkings complets. J’en ai assez, j’ai envie de rentrer. Le petit est en train de s’endormir. Je décide de regagner la maison, tant pis, je ne suis pas superwoman et puis de toutes façons j’ai horreur des soldes et du monde. Juste avant le pont qui mène à la quatre voie salvatrice, un parking souterrain est libre. Nous nous y arrêtons. Niveau moins deux, place 54, je me le passe en boucle dans la tête pour ne pas oublier. Nous remontons à l’air libre. Sur l’esplanade, des chameaux, des moutons, des chèvres, des chevaux et un gros éléphant. Les rois mages. Mon fils rêve éveillé, il est aux anges, c’est la cavalcade de l’épiphanie. Chouette !
Si je n’avais pas tourné pendant une demi heure pour chercher une place de libre, nous n’aurions pas vu ce si beau spectacle.
Nous entrons dans un magasin de chaussures. Il ne reste plus que deux paires de 30. Heureusement, l’une des deux est jugée « très impressionnante » par mon fils. J’achète. 52 euros en soldes. Passons…
Nous revenons vers la voiture. Une librairie. Je ne résiste pas, j’entre. J’ai bien envie de m’acheter ce livre de cuisine sur les verrines qui m’a fait saliver quand je l’ai vu chez une copine pendant les dernières vacances. Je cherche le long du rayonnage. Un couple et un enfant entrent dans la boutique et demande un livre intitulé « être parents avec son cœur ». Je les écoute qui lisent la quatrième de couverture avec enthousiasme. Soudain, on entend un hurlement violent qui contraste avec les chuchotements de mon fils jouant avec sa petite oie qui mange des livres pour son repas. En réponse, les parents se mettent aussitôt à hurler pour obtenir le silence puis s’en vont, tous les trois criant à qui mieux mieux, vers la caisse. Je pouffe de rire toute seule.
Si je n’étais pas rentrée, je n’aurais pas vécu ce délicieux moment.
Mon livre n’y est pas. Je flâne et découvre une couverture qui m’attire. « Le canon de Laselille et autres racontars », de Jorn Riel.
Si je n’étais pas rentrée, je n’aurais pas rencontré ce fabuleux bouquin qui m’a fait rire tout le week-end.
En sortant, une bonne odeur de crêpe. J’en offre une à mon fils. Tandis qu’il la mange, l’eau me vient à la bouche mais, avant que je me décide, une cliente fait une commande de dix crêpes. Trop tard.
Nous regagnons la voiture, mon fils regarde les lumières des décorations de Noël et il se met à pleuvoir tout doucement. Je grogne car je n’ai pas pris mon parapluie.
Mon fils saute soudain de joie et s’exclame : « Je te l’avais bien dit maman qu’il y aurait de la neige ! ».
S’il n’avait pas plu, je n’aurais pas vu ce sourire béat !
Nous pressons le pas et j’avise un marchand de churros. Alléchée, je m’approche. Le vendeur m’informe qu’il n’en a plus mais qu’il peut me faire une crêpe. Je m’en contenterai avec plaisir. Deux euros trente.  Je regarde dans mon porte monnaie, fais une estimation approximative du montant du parking au cas où (j’ai un mauvais feeling avec les parkings, souvenez-vous !), je finis par conclure que c’est bon. Je paie mais le vendeur m’informe que je me suis trompée de ligne sur la carte, il manque 50 centimes. Bien. De toutes façons, la crêpe est faite !
J’engloutis l’infortunée crêpe aux trois quarts puis donne le reste au petit bonhomme qui sourit de plus belle.
Nous arrivons au parking. Niveau moins deux. Je cherche la voiture, la petite oie aussi. Dix minutes se passent. Aucun numéro marqué sur le sol.
Je finis par la retrouver, il n’y a qu’un numéro dans ce foutu parking, le 54, ça n’aide pas. Ouf ! A ce moment là, je me souviens qu’il faut payer avant de regagner son véhicule. Bien. On redéfait les ceintures (ne ricanez pas, les sièges auto pour les enfants sont un vrai casse tête chinois, surtout si vous êtes un poil fatigué ou énervé), je cherche le ticket qui entre temps a disparu, forcément, je le retrouve dans le coffre où il n’a absolument rien à faire mais je ne cherche même pas à comprendre, on remonte au niveau moins un. Première caisse. J’introduis le ticket. Deux euros 50 me demande la machine. J’ouvre mon porte-monnaie… Argh ! Il me manque 50 centimes. Putain de bordel de crêpe ! Mon fils, la bouche pleine de chocolat ne semble pas comprendre pourquoi sa gentille maman est en train de péter les plombs. Qu’à cela ne tienne, je sors la carte bancaire ! Carte non acceptée. Bien, bien, gardons notre calme. Pendant ce temps, la queue augmente derrière moi, la pression monte. J’extirpe un billet et essaie de l’introduire dans la machine. Rien à faire. D’autres usagers bienveillants essaient. Toujours rien à faire. Je passe mon tour. Nous parcourons le niveau moins un à la recherche d’une caisse moins récalcitrante. Vingt minutes de recherche désespérée. Mon fils se marre, il court avec moi, s’amuse à chanter et à entendre le son de sa voix qui résonne dans le parking. Quatre caisses y passent, aucune n’accepte les cartes bleues ou les billets.
Soudain, un son lancinant, une guitare et une voix plaintive. C’est magnifique. Je ne sais pas comment s’appelle cette musique chantée par les gitans mais c’est ce que nous entendons, et c’est beau, et ça donne envie de s’arrêter là et de pleurer doucement.
Nous nous dirigeons vers la musique, comme hypnotisés. Derrière une porte, dans une odeur de pisse, un homme est assis sur les marches et chante.
Nous lui sourions et nous remontons vers l’air de la nuit.
Si je n’avais pas mangé cette crêpe, j’aurais eu assez de monnaie pour payer, nous n’aurions pas entendu cet homme.
J’avise un tabac qui est ouvert. J’achète un carambar pour mon fiston et des fine 120 pour moi, histoire de me faire enfin de la monnaie avec mon billet de dix. Il a envie de faire pipi. Forcément. Et je n’ai plus assez pour prendre un café dans un troquet, ce que je fais habituellement dans ces situations "délicates".
Je passe un coup de fil à Guillaume et Amélie. Ils sont là. Nous nous bisoutons et papotons cinq petites minutes. Juste le temps de faire un petit coucou. C’est bon de se revoir, c'est doux et c’est chaleureux, je les aime et je suis heureuse de cette rencontre imprévue.

Ma vie est faite d’une collection invraisemblable de petits hasards.
Je ne crois pourtant pas au hasard.
Ou peut-être, au contraire, je crois finalement que le hasard est un ami généreux.

Il jalonne mon existence de petites perles que j’ai appris à débusquer.

Je les glisse, les unes après les autres, sur le fil de ma vie pour en faire un collier de bonheurs.

Posté par poutouland à 23:54 - instantanés - Commentaires [16] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Marc-Aurèle dans ses"Pensées pour ma pomme" dit que: "Si Dieu existe, tout est bien; si les choses vont au hasard, ne te laisse pas aller,toi aussi, au hasard."

Posté par Anne Onim, lundi 14 janvier 2008 à 05:09

1. L'après-midi bousculée revient cher.
2. Il y a quand même des gens qui cherchent les complications histoire de se dire "Regardez comme je positive face aux tracasseries"
3. Le hasard n'existe pas mais il y a du sens en tout. Si on n'a pas peur du mot Providence, sa compagnie est délicieuse.
4. Faudra que je pense à ne jamais me faire embarqué dans ces après-midi là... L'odeur de pisse c'est trop cher payé pour la musique.

Posté par Claudiogène, lundi 14 janvier 2008 à 07:38

Tu ne dis pas si vous êtes enfin sortis du parking avec la voiture. Devrons-nous t'adresser le courrier au 54 ?

Posté par Yves, lundi 14 janvier 2008 à 10:21

Anne Onim : Zaratoucetracas dit aussi dans "pensées pour mon zakouski" que "Si Dieu existe, tout est bien; si les choses vont au hasard, laisse-toi aller, toi aussi, au hasard". Etonnant, non?
Claudiogène :
1. Si tu considères qu'une bonne paire de chaussures pour un enfant de quatre ans c'est important, l'après-midi revient moins cher (elles sont vendues pour 80 euros sans promo ce qui est inabordable en temps "normal", les chaussures sont le seul point sur lequel je fais des concessions, les pieds sont la base de tout le reste du corps, il faut les soigner!)
2. Je ne sais pas si tu crois que je fais partie de ces gens, je suppose que oui, je n'ai pourtant pas l'impression de chercher les complications, je change juste de point de vue, j'évite de ne retenir que les aspects négatifs!Je ne suis pas non plus ni une autruche, ni Oui-Oui (ni non).
3. Il me semble que c'est exactement ce que je dis sauf que je n'utilise pas le mot providence, non que j'en aie peur, mais parce qu'il signifie en son sens premier (définition du Littré) "suprême sagesse par laquelle Dieu conduit tout". Si c'est le cas, je trouve que Dieu n'est pas très sage... Ce mot ne me convient pas et la compagnie d'un Dieu qui déciderait de mon destin ne me serait pas délicieuse!
4. L'odeur de pisse dure trente secondes, la musique, je l'ai encore dans la tête...
Yves : Le F.L.D.P. (Front de Libération Du Poutouland) est intervenu, nous sommes sains et saufs, merci !

Posté par tiphaine, lundi 14 janvier 2008 à 12:50

Tiens, c'est amusant, c'est aussi ainsi que j'ai tendance à vivre (enfin voir, ressentir, vivre ma vie).
Mais ça ne marche pas toujours; il faut être assez réceptif/ouvert pour réussir à faire ce collier de bonheurs. Quand on n'a pas le moral (et/ou pas envie de l'avoir ou le retrouver), alors ça ne marche plus.

Posté par Tippie, lundi 14 janvier 2008 à 17:16

J'adore Jorn Riel.
Et lui-même aurait apprécié le récit de ton samedi :-)

Posté par Stéphane, mardi 15 janvier 2008 à 07:41

Claudiogénisme

Tiphaine, Claudiogène a l'austérité de certain philosophe : ton délicieux récit est trop explicitement une leçon d'un art qu'il consomme comme il respire (sourire sourire toujours sourire, internet c'est magique, ...) pour qu'il t'en félicite comme de droit... Ce serait t'empêcher de faire mieux la prochaine fois :-)

Ou alors, plus prosaïquement, il a été déçu de savoir que tu fumes ?

Ah ah.

Posté par LChe, mardi 15 janvier 2008 à 22:37

Tippie : ça ne marche pas toujours aussi bien qu'on voudrait, c'est vrai, il est des souffrances qu'on ne peut pas/qu'on ne veut pas/qu'on ne doit pas positiver.
Stéphane : merci ! Je me suis régalée à lire ce bouquin, va falloir que je me renseigne pour savoir s'il y en a d'autres!
LChe :Me v'là rassurée! merci!;-)

Posté par tiphaine, mardi 15 janvier 2008 à 23:21

Les délices de l'efeito borboleta, si je n'avais pas fait ça pile à ce moment-là, alors je n'aurais pas vu ça... c'est marrant de noter toute la suite logique, on devrait penser plus souvent à décomposer ses journées de la sorte... puisse cette année être pour toi emplie de doux hasards semblables!!!

Posté par marc o, mercredi 16 janvier 2008 à 00:55

Marc o : merci à toi ! Pareil !

Posté par tiphaine, mercredi 16 janvier 2008 à 22:15

Comme il est beau ton collier de petits hasard... ;-)

J'aime m'en créer aussi, avec les petits détails de la vie. Mais je ne sais pas les raconter comme toi. Merci...

Posté par Madison, jeudi 17 janvier 2008 à 19:54

Madison : encore heureux que tu ne les racontes pas comme moi puisque tu n'es pas moi! Moi, j'aime bien comment tu racontes, et ces petits bonheurs je les trouve aussi chez toi!

Posté par tiphaine, jeudi 17 janvier 2008 à 20:31

J'aime beaucoup ce texte, ce collier de petits bonheur à croquer... merci tout plein !

Posté par Nelly, vendredi 18 janvier 2008 à 20:39

Nelly : merci!

Posté par tiphaine, samedi 19 janvier 2008 à 14:06

Tiphainesque en diable ce clafoutis de hasard(s) !! J'adooooore :-))))

Posté par Kirl, samedi 2 février 2008 à 01:53

Kirl : merci!!!

Posté par Tiphaine, samedi 2 février 2008 à 17:06

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