El bolg

de la vie en vrac...

mercredi 12 mars 2008

Carte postale # 22 - la version de Tiphaine

    Comme tous les lundis matins, la salle d’attente du docteur Cénas était pleine à craquer. Pas une chaise de libre. Ces dames discutaient en agitant des éventails et toutes étaient unanimes pour louer les immenses mérites de ce cher Alaric. Tandis que Sophie Destourettes expliquait avec emphase à ses nouvelles amies comment elle avait enfin réussi à retrouver le sommeil, le docteur Cénas écoutait à la porte. Il se délectait de les entendre ainsi vanter son immense savoir, son tact, sa douceur et ses bonnes manières. Juste pour le plaisir de l’autosatisfaction, il faisait durer ce moment le plus longtemps possible. Ces dames n’osaient jamais se plaindre : c’était un homme si occupé qu’on pouvait bien lui pardonner un peu de retard.
    A regret, Alaric Cénas s’éloigna de la porte pour s’asseoir à son bureau. Sa secrétaire venait de lui apporter le courrier, il l’inspecta donc assez rapidement. Son attention fut attirée par une carte postale plutôt étrange. Elle représentait un paysage triste à pleurer, un fleuve bordé par des berges tristounettes, des bâtisses sans âme sur la rive d’en face, l’esquisse blafarde d’une ville qui lui disait vaguement quelque chose, des peupliers désolés, une montagne perdue dans la brume. Quelle drôle d’idée d’envoyer une telle carte, se dit-il, et, intrigué, il inspecta l’envers. Le texte était succinct : « Amélioration ; mais digestion toujours difficile et grande lassitude. Amitiés. auber. » Auber ! Le petit homme à la moustache brune ! Bien sûr ! Le a minuscule qu’il avait utilisé pour sa signature le ramena deux ans en arrière…

    Alaric Cénas n’avait pas toujours connu le confort délicieusement bourgeois de son appartement du centre de Saint Etienne. Il avait fait ses études de médecine dans sa région natale, à Besançon. Sur sa plaque, on pouvait lire qu’il était diplômé de la faculté de médecine de cette même ville, personne n’avait jamais songé à vérifier, fort heureusement. Le docteur Cénas avait toujours détesté les examens, il s’était contenté d’observer ses professeurs et avait appris peu à peu à adopter leurs postures, leur verbe empli de mots scientifiques et tellement compliqués. S’il n’était pas vraiment doué pour la médecine, Alaric Cénas maîtrisait à la perfection l’art du théâtre : c’était un grand maître de l’illusion. Il avait commencé dans les foires, sur les marchés où il proposait à la foule en quête de réconfort des potions miracles censées guérir absolument tous les maux. Bien sûr, cela ne marchait pas à tous les coups et il avait souvent été contraint de s’éclipser rapidement pour n’avoir pas à subir les foudres de quelques patients fort peu reconnaissants et particulièrement vindicatifs. Malgré cela, il avait fini par amasser un petit pécule qui lui avait permis de s’exiler définitivement pour créer son cabinet dans une contrée vierge : Saint Etienne. Depuis, il allait de succès en succès, sa salle d’attente ne désemplissait pas et on se l’arrachait. Il était le docteur à la mode, celui que ces dames consultaient à toute heure, celui qu’on suppliait, celui qu’on s’arrachait. Les hommes étaient décidément bien crédules, et les femmes plus encore, il l’avait bien compris. Il les regardait de son air doux et compréhensif, elles lui contaient leurs petites misères de femmes délaissées, d’épouses solitaires et oiseuses, il leur tenait la main, et, essuyant d’un geste auguste leurs yeux humides, il leur remettait la fameuse potion Cénas, le remède à TOUT. Parfois, le docteur se disait qu’il aurait pu être un grand chef, il fallait le voir à sa cuisine, ajoutant une pincée de tout ce qui pouvait lui tomber sous la main aux mixtures qui bouillonnaient dans ses fourneaux. Personne n’avait jamais réussi à dresser la liste de tous les ingrédients improbables qui entraient dans la composition de ses potions. Le secret était bien gardé, et pour cause : le docteur Cénas lui-même l’ignorait.
    Alaric Cénas revit soudain le petit homme à la moustache brune. Il transportait avec lui un tabouret en bois et il était monté dessus pour arriver à la fenêtre du véhicule par laquelle le bon docteur haranguait les badauds. Il avait enfin réussi à agripper les mains blanches d’Alaric et ne voulait plus les lâcher. « Docteur ! Docteur ! Guérissez-moi ! Dites-moi que vous pouvez me guérir ! Je n’en peux plus ! J’ai consulté tous les médecins de la région, je suis même allé jusqu’à Paris consulter les plus grands spécialistes ! Vous êtes ma dernière chance ! ». Le docteur Cénas, après avoir rapidement jaugé l’individu, flaira la bonne affaire et l’invita à pénétrer dans ce qu’il appelait son cabinet et qui n’était à l’époque qu’une vulgaire roulotte. Michel Auber lui confia alors son histoire.
    Michel avait toujours souffert de sa petite taille. Il avait arrêté de grandir vers l’âge de six ans et avait dû endurer les quolibets et les moqueries de ses compagnons d’école. L’un d’eux, plus cruel que les autres et d’un esprit plus fin par malheur, l’avait affublé du sobriquet de « Choupe ». Il l’avait gardé toute sa vie. Michel s’était pourtant battu, il était devenu avocat, possédait une superbe propriété dans son village natal mais pour tout le monde, ce n’était pas Monsieur Auber, l’avocat de Besançon… non… c’était « Choupe ». « T’as pas mangé assez de choupe ! » lui lançait-on à longueur de journée. Il n’osait plus sortir de chez lui.
    Le docteur Cénas ne comprenait pas et Auber dut lui expliquer le subtil jeu de mots inventé par ce vil écolier. « Choupe Auber Michel, docteur, Choupe Auber Michel… ». Les épaules du petit homme s’affaissèrent et il partit dans une crise de larmes tandis que le bon docteur tentait du mieux qu’il pouvait de dissimuler un fou rire très malvenu. Michel Auber finit par poursuivre son récit. Il ne pouvait plus supporter son nanisme, il était prêt à tout pour retrouver la dignité à laquelle il avait droit, pour qu’on l’appelle enfin «monsieur Auber», pour qu’on ne le regarde plus comme le  monstre Choupe.
    Alaric Cénas lui fit miroiter monts et merveilles, comme à son habitude, il lui promit qu’il avait la potion miracle, celle qui lui rendrait enfin une taille normale. Bien sûr, cela prendrait du temps, bien sûr, cela coûterait cher, mais ce n’était que broutilles en comparaison de la promesse d’une guérison certaine. Michel Auber n’hésita pas un seul instant et accepta sans rechigner la somme faramineuse que le docteur lui demandait. Il repartit donc avec dix fioles de la fameuse potion Cénas, le remède à TOUT. La prescription était simple : il lui faudrait avaler d’un trait la bouteille entière à chaque solstice. Les effets ne seraient pas visibles avant deux ans.

    Alaric relut la carte postale : « Amélioration ; mais digestion toujours difficile et grande lassitude. Amitiés. auber. » Etait-il vraiment possible que le petit homme à la moustache brune ait grandi ? Cénas n’était pas médecin, certes, mais il lui semblait peu probable qu’un homme adulte se mette ainsi subitement à grandir. Il imagina Auber, dressé de toutes ses forces vers le haut, raide comme un piquet devant son miroir, souriant à son reflet parce qu’il lui semble avoir grandi d’un centimètre. Il chassa rapidement cette pensée. Il avait mieux à faire. Il prépara un grand sourire et ouvrit la porte de son cabinet avec entrain :
- Avec  laquelle de ces jolies demoiselles ai-je le plaisir de commencer ma journée ?
Ces dames gloussèrent de contentement.
   
    Deux ans plus tard, le cabinet du docteur Cénas n’existait plus. C’est en vain que Michel Auber le chercha à son adresse habituelle. Alaric avait tout simplement disparu. Redescendant l’escalier, l’avocat songeait avec tristesse à son bienfaiteur. Comment allait-il pouvoir lui manifester son infinie reconnaissance ? En quatre ans, il avait grandi de presque un mètre et il pouvait à présent affronter les regards de ses concitoyens : il était devenu un personnage d’importance. Un an auparavant, il avait surpris les regards amoureux de la plus jeune fille du maire, ils s’étaient mariés peu de temps après et attendaient un heureux événement pour bientôt. Michel Auber était un autre homme à présent, plus personne ne se serait hasardé à l’appeler « choupe ». On le respectait, et même, on l’admirait. Le docteur Cénas avait transformé sa vie !
    De retour à sa propriété, Michel Auber contempla sa femme enceinte et posa la main sur son ventre rebondi. « C’est un garçon, j’en suis sûre », lui dit-elle avec assurance. Le visage de Michel s’illumina soudain : il venait de trouver le moyen idéal de témoigner sa gratitude au bon docteur.
- Nous l’appellerons Alaric !, s’écria-t-il avec enthousiasme.
        Le cruel destin d’Alaric Auber venait de se sceller.

Posté par poutouland à 00:06 - nouvelles - Commentaires [14] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Plein de drôleries et d'invantion... c'est un vrai régaL

Posté par Still, mercredi 12 mars 2008 à 09:24

La croyance serait le meilleur des remèdes ?

Posté par Prax, mercredi 12 mars 2008 à 09:36

Tiphaine ?

Sûr que vous ne risquez guère de procès en plagiat, pour utilisation abusive de patronymes célèbres.
C'est très drôle !

Juste un regret : Une disparition est-elle toujours une aventure aussi simple ?

Posté par papistache, mercredi 12 mars 2008 à 12:10

Ah la rigolade!

Posté par anita, mercredi 12 mars 2008 à 12:19

Ah, cette fin inattendue, ces jeux de mots, trop bien moi je trouve !

Posté par Je Rêve, mercredi 12 mars 2008 à 13:09

Heu... Je vais sembler idiot mais... je n'ai rien compris ! C'est grave docteur ?

Posté par Vagant, mercredi 12 mars 2008 à 13:29

Choup Auber Michel.
Kkhkhkh.
Tiens faut que je trouve un type qui s'appelle Michel Auber.

Posté par monsieurmonsieur, mercredi 12 mars 2008 à 14:13

Still ! Merci !
Prax : Il paraît ! (mais on ne le saura jamais!)
Papistache : Il y a des disparitions dont on n'apprend jamais rien, je ne sais pas si elles sont si simples que ça, mais j'en avais besoin pour la chute de mon histoire!
Anita et Je Rêve : Merci!
Vagant : J'ai un remède infaillible : la potion Cénas, le remède à TOUT!
MonsieurMonsieur : ce sera sûrement plus simple que de trouver un Alaric Auber ! Le "fin du fin", ce serait d'en trouver un qui soit fayot...

Posté par Tiphaine, mercredi 12 mars 2008 à 14:37

merdicouille, j'ai été grillée par monsieurmonsieur. "choupe auber michel", Cénas remporte haut la main le santon d'or du jeu de mot le plus pourri du jour...et toi aussi par la même occasion:-)

Posté par melle Bille, mercredi 12 mars 2008 à 16:06

Très sympathique !

Posté par sylvette, mercredi 12 mars 2008 à 16:17

Euréka !

ça y est! Je viens enfin de comprendre la chute ! Pauvre gosse! Condamné à se faire appeler "Ah! l'haricot vert" toute sa vie!

Posté par Grotz, mercredi 12 mars 2008 à 19:13

Excellent, au départ je voulais faire aussi une histoire de charlatan, j'ai bien fait d'abandonner, celle ci est épatante.

Posté par la Mère Castor, jeudi 13 mars 2008 à 09:39

J'aime bien.

Posté par berthoise, jeudi 13 mars 2008 à 19:12

melle Bille : Vous ici ! Mon cœur bondit de joie !
Grotz : C'est le problème quand on fait des jeux de mots pourris...
Sylvette, La Mère Castor et Berthoise : Merci beaucoup !

Posté par Tiphaine, jeudi 13 mars 2008 à 22:27

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