lundi 7 avril 2008
Attendre
"Car j'ai vécu de vous attendre
Et mon cœur n'était que vos pas"
Paul VALERY
Cela fait si longtemps que j’attends sur ce banc.
Je suis le bois usé, je suis les clous rouillés, je suis les pieds qui s’enfoncent sous la terre.
Un rayon de soleil s’est posé sur ma main.
L’espace d’un instant, fragile, mon corps s’est réchauffé.
Au numéro 12, une porte s’ouvre en grinçant.
Tu as mis ton manteau de velours. Au bout de ta main, ton vieux cartable en cuir se balance.
Toujours à l’heure.
Un oiseau s’est posé sur ma tête.
Tout petit, tout doux.
Le facteur a donné un coup de Klaxon, juste au bout de la rue principale.
L’oiseau s’est envolé, un de mes cheveux dans le bec.
Quelques voitures passent sans me voir.
Les cloches de l’église sonnent pour les insectes.
La place est vide. Les platanes ont perdu toutes leurs feuilles. Je connais chaque tronc, les tableaux abstraits dessinés par le hasard.
Tu ne reviens pas pour manger. Je t’imagine dans ton bureau là-bas dans la ville, je t’imagine perdu au milieu de tous ces dossiers tellement importants. Tu ne regardes plus l’arbre derrière la fenêtre, tu ne sais plus si le ciel est bleu ou noir, tu ne connais pas même l’odeur de la pluie qui vient. Mais tu sais de quoi demain sera fait, tu peux le mesurer, tu peux le chiffrer, tu pourrais même me le prouver si tu savais que j’existe…
Cela fait si longtemps que j’attends là, tous les jours.
Combien de livres ai-je lus sur ce banc ? Combien de pages tournées, de mots imprimés sur ma rétine ?
Je n’ai rien retenu.
Je suis le bois usé, je suis les clous rouillés, je suis les pieds qui s’enfoncent sous la terre.
Un chat vient se frotter contre mes jambes. Il attend que je le caresse, comme toujours.
Je ne bouge pas.
Il s’en va.
Une vieille femme sort de l’église en se signant. Le bruit de ses pas, mécanique, s’éloigne peu à peu.
Le jour tombe. Personne pour le ramasser.
Les lumières s’allument une à une.
Tu reviens. Je reconnais le rythme hésitant de ta marche, je devine l’odeur de ton parfum, le miel et le tabac mélangés, j’entends presque ta respiration.
Cela fait si longtemps que je t’attends.
Je me souviens de toi, petit garçon. Tu es assis dans le fond du bus, tu ne parles à personne, les yeux rivés à un paysage que je connais par cœur.
Je me souviens de toi, à l’école, ces enfants qui te montrent du doigt parce que tu es seul, parce que tu ne joues pas, parce que tu ne parles pas.
Je me souviens de ton sourire, au lycée, quand tu as lu ce poème devant tous les élèves. Et les éclats de rire ensuite, et ta fuite effrénée.
Je me souviens de ton absence. Les journées sans soleil, le nez collé à la vitre et l’espoir de te voir revenir.
Je me souviens de ton retour, les volets de la petite maison du numéro 12 qui s’ouvrent enfin.
Je me souviens de chaque matin.
Je me souviens de chaque soir.
Si longtemps que je t’attends.
Le vent s’est levé. Il fait sans doute froid. Je ne pourrai jamais compter toutes les étoiles au dessus de moi.
Tu ouvres la fenêtre. Tu ne me vois pas. Encore une fois.
Il aurait fallu t’écrire, il aurait fallu sonner à ta porte, ne pas partir en courant, il aurait fallu hurler sous ta fenêtre, il aurait fallu interrompre ta course immobile, t’arrêter, t’arrêter juste une fois et te le dire enfin : « je vous aime ».
Il aurait fallu vivre.
Tu fermes tes volets. Encore une fois.
Le vent fait tourner les pages de mon livre.
Je suis le bois usé, je suis les clous rouillés, je suis les pieds qui s’enfoncent sous la terre.
Les phares d’une voiture de police dans la nuit, la voix d’un agent.
Sa main sur mes yeux.
Elle descend le rideau de mes paupières.
Je suis le bois usé, je suis les clous rouillés, je suis les pieds qui s’enfoncent sous la terre.
Je t’attends.

