El bolg

de la vie en vrac...

mercredi 16 avril 2008

Petite musique de mots

"Albert est la curiosité personnifiée. Mais il a pour le monde une curiosité enfantine, qui prend fin aussitôt que le mystère se dissipe sur l’objet de son interrogation. Albert est un curieux Poète, qui aime l’enchantement, le mythe, le merveilleux, et tourne les talons quand arrive l’Explication. La raison, le pourquoi, le comment, c’est pour les autres, ceux qui ont peur de rêver, pas pour lui."

    Albert ne sait plus ce qui lui arrive, il tourne en rond dans sa petite maison de bois.
    Il a quitté la ville, la grande ville, il y a tellement longtemps que c’est à peine s’il se souvient du bruit d’un moteur. Assez pour savoir qu’il ne reviendra plus s’enfermer là-bas où le bitume a recouvert l’herbe.
    Tous les matins, Albert se lève avec le soleil, il pose d’abord le pied gauche par terre, jamais le pied droit, surtout pas le pied droit. La dernière fois qu’il a posé le pied droit en premier, le facteur et son vélo lui ont apporté un colis. Sous le papier kraft, il y avait une drôle de boîte rose en métal. Albert a soulevé le couvercle, une danseuse s’est aussitôt mise à tourner à l’intérieur. Dans la petite glace juste derrière, il a vu son reflet étonné. Il ne savait pas très bien quoi faire de ce truc alors il l’a posé sur la cheminée, un peu méfiant. Et puis il a regardé, et puis il a écouté. C’était tellement beau cette musique, c’était précieux et fragile, juste comme les gouttes d’eau, il avait envie de pleurer Albert, il avait l’impression d’entendre la musique des feuilles des arbres. La demoiselle faisait des tours sur elle-même avec la grâce des libellules, à chaque fois qu’elle montrait à nouveau son visage Albert y lisait un sourire doux et triste à la fois.
    La danseuse a tourné pendant quatre jours et trois nuits puis elle s’est arrêtée. Albert s’est alors approché de l’engin et il l’a démonté méticuleusement. Il a détendu et tendu les ressorts, actionné les rouages, puis il a tout remonté. La demoiselle a refusé de danser. Albert a refermé le couvercle et la boîte est restée sur la cheminée.
    Tous les matins, Albert se lève donc du pied gauche. Il réchauffe son café qu’il boit dans un grand bol de papa ours sur le pas de sa porte. Il regarde son figuier, il guette le fruit dans la fleur, il guette la fleur dans la pousse.
   Les journées d’Albert suivent toutes des rituels immuables parce qu’Albert sait bien que ce n’est pas l’habitude qui crée l’ennui. Albert est un poète, voyez-vous, et Albert n’a pas assez de sa journée pour s’émerveiller de chaque brin d’herbe, de chaque coccinelle et de chaque nuage.
    Mais Albert tourne en rond dans sa petite maison de bois.
    Émilie est revenue…
   Albert est amoureux. Et ça l’ennuie Albert, d’être amoureux, il n’aime pas ça mais alors pas du tout. Il sort de chez lui cinquante fois en une heure, pour voir, au cas où, il retourne furieux dans son fauteuil parce que ça l’énerve, il va à la fenêtre, il ne peut pas s’empêcher, il retourne au fauteuil, il essaie de lire le journal, il jette le journal, il reprend le journal…
    Albert est malheureux. Il n’a même plus envie de regarder les petites gouttes de rosée sur les fleurs, tout ce qu’il veut c’est que ça s’arrête. Quand il se réveille, il pense à elle déjà, quand il boit son café, quand il coupe le bois, quand il donne à manger aux moutons, quand il essaie de lire, quand il dort et même quand il rêve. Il lui parle tout bas, il lui dit des mots d’amour qu’elle n’entendra jamais, il caresse ses cheveux de maïs, il croque ses lèvres de tomates.
    Albert est malheureux. Il va voir le docteur, après tout, c’est ce qu’il a toujours fait quand il a mal. Le médecin l’examine, Albert est en pleine forme, son cœur bat comme il faut, ni trop vite, ni pas assez. « Mais docteur, il bat trop mon cœur, je n’en peux plus de l’entendre ! » dit Albert avec rage. Le médecin fait une ordonnance, le médecin fait toujours une ordonnance.
    Albert est malheureux parce qu’il ne comprend pas. Il ne comprend pas ce que c’est que l’amour, il ne comprend pas ce que c’est qu’être amoureux. Pour Albert, être amoureux c’est souffrir. C’est tout. Alors Albert se dit que s’il va se jeter dans l’eau il ne souffrira plus et puis, il fera probablement plaisir aux petits poissons carnivores, y’en a sûrement dans l’étang, obligé…
    Albert est sur la rive, il regarde les nénuphars. C’est tellement beau les nénuphars, c’est précieux et fragile, juste comme les gouttes d’eau…
Que c’est beau un nénuphar pense Albert, et il en oublie de sauter lui qui n’a jamais appris à nager. Il reste là toute la journée, il regarde la danse des nénuphars.
    Le soir arrive, Albert rentre dans sa petite maison de bois.
Emilie est debout près de la cheminée. Albert la regarde, sans un mot.
   Mais elle se met à parler soudain. Elle explique Emilie, elle explique pourquoi Albert est amoureux, elle explique ce que c’est que l’amour, elle démontre méticuleusement. Elle détend et tend les ressorts, elle actionne les rouages, elle parle, elle parle, elle parle…
    Émilie ne se rend pas compte qu’au fur et à mesure qu’elle parle, elle devient toute petite, toute petite. Albert écoute ses mots qui disparaissent doucement, il observe ce visage et cette bouche qui se fige en un sourire doux et triste à la fois.
  Albert se baisse et ramasse la demoiselle. Il soulève le couvercle de la boîte rose et dépose précautionneusement le petit corps.
    La musique se met en marche, la danseuse sourit à Albert.
    C’est tellement beau cette musique, c’est précieux et fragile, juste comme les gouttes d’eau…

Posté par poutouland à 01:38 - nouvelles - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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