lundi 5 mai 2008
Pour m'endormir ce soir, il était une fois.. (épisode deux)
Je vous avais promis la suite pour ce lundi, la voici. Pour ceux qui auraient manqué le début de l'histoire, il est là.
Le roi était furieux, cela faisait maintenant près d’un an qu’il avait envoyé ses hommes les plus valeureux à la recherche de l’arbre minuscule et ils ne l’avaient toujours pas trouvé. Il recevait fréquemment des courriers qui l’informaient que la perle rare avait enfin été dénichée mais ils étaient hélas toujours suivis de démentis : on avait entendu parler d’un arbre plus petit encore, on se lançait à sa recherche, on ne manquerait pas de le débusquer.
Pendant ce temps, la princesse grandissait en beauté, à croire que le malheur rend beau. Il n’était pas rare que l’on s’évanouît sur son passage, les fleurs les plus vives des bouquets du palais paraissaient fades à côté d’elle, ses portraits se vendaient par milliers et le peintre officiel croulait sous les demandes.
Je ne vous l’avais pas encore dit, honte sur moi, mais cette princesse avait un très joli prénom, elle s’appelait Agapanthe. Les plus érudits d’entre vous n’auront pas manqué de remarquer que le mot vient du grec Agapan qui signifie aimer, et cette «racine», n’était sans doute pas pour rien dans le triste destin de la jeune fille. Agapanthe aimait de toute son âme, elle aimait tout, elle aimait follement, elle aimait tant qu’elle en avait perdu l’usage des mots.
Les plus sérieux d’entre vous ont déjà abandonné la lecture de ce conte, s’ils sont encore là, ils viennent de nous quitter, c’est probable.
Bien. Je préfère ça. Il y a certains mots que les gens sérieux ne sont pas prêts à entendre, ils pourraient alors basculer dans la folie et qui sait ce qui pourrait arriver… Comment notre monde pourrait-il continuer de tourner sans que des hommes et des femmes à la tête froide ne soient là pour appuyer sur le bouton de la bombe nucléaire, recommencer tous les calculs depuis 35.21486523478, dire « au suivant » d’un air détaché ou décider sereinement la fin du droit de grève ?
Agapanthe aimait de toute son âme, elle aimait tout, elle aimait follement et elle aimait tant qu’elle en avait perdu l’usage des mots…
Vous vous demandez sans doute comment cela est possible, si vous vous le demandez vraiment, vous êtes peut-être plus sérieux que vous ne le pensiez, il faudra penser à en parler à votre iguane. Allez mes bonnes gens, puisque vous m'en priez poliment et que je vois bien que vous êtes dans la perplexitude la plus totale malgré votre bravitude, je vais essayer d’éclairer votre lanterne.
Les petites filles (les petits garçons aussi mais c’est une autre histoire) naissent toutes avec un cœur. Quand elles naissent, leur cœur est tout petit, il se remplit à mesure qu’elles grandissent. Jusqu’ici, vous me suivez sans doute et vous souriez un peu en vous disant que vous la connaissez bien cette théorie de l’amour qui enfle et qu’on doit canaliser pour qu’il ne déborde pas. Sachez pour commencer, qu’en amour, il n’y a pas de théories, alors il vous faut tout de suite remiser au grenier toutes vos arguties. Allez, débarrassez-vous en et écoutez d’une oreille toute neuve. Ça y est ? Bien, nous pouvons poursuivre.
Ce que vous ignorez peut-être, c’est que certaines petites filles viennent au monde avec un cœur démesuré. Inutile de brandir vos scanners et vos radiographies, c’est absolument indécelable. Aucune machine scientifique n’est capable de détecter cette anomalie, aucun médecin ne sait à l’heure actuelle diagnostiquer un tel handicap. Oh, je vois bien que vous souriez encore, le mot handicap, vous le trouvez exagéré n’est-ce pas, attendez un peu, vous allez comprendre.
Une petite fille qui arrive dans notre monde avec un cœur démesuré fait comme toutes les autres petites filles : elle grandit. Elle sourit à la vie, elle babille, elle ébauche ses premiers pas. Vous, vous ne vous rendez compte de rien, vous admirez les progrès incroyables de ce petit prodige, vous applaudissez à ses exploits, vous vous enthousiasmez, rien ne vous semble plus miraculeux que cette vie qui envahit l’espace, qui envahit le temps, qui grignote petit à petit tout ce qui est autour d’elle. Vous vous laissez faire, c’est si bon de s’abandonner…
Agapanthe était donc née avec un cœur démesuré.
A l’âge de deux ans, elle aimait déjà tout ce qu’un vieil homme peut avoir aimé durant toute une longue existence : les mots, les bruits, le vent, les objets, les couleurs, les formes, les odeurs, les voix, les yeux, les portes, les animaux, tout ce qui se touche, tout ce qui se mange, tout ce qui se boit, tout ce qui se voit, tout ce qui se sent, tout ce qui s’entend. Elle aimait aussi tout ce qui ne se sent ni ne s’entend ni ne se voit ni ne se touche. Vous, avec votre petit cœur, vous avez peine à comprendre ce que c’est que d’aimer tout, essayez au moins d’imaginer, si vous le pouvez.
A l’âge de trois ans, Agapanthe aimait donc tout ce qui se peut aimer, elle aimait aussi tout ce qui ne se peut pas aimer. Agapanthe passait son temps à dire aux choses et aux êtres qu’elle les aimait, les trois premiers mots qu’elle prononça furent : « je t’aime ». Ce furent aussi les derniers.
A l’âge de cinq ans, Agapanthe avait dit son amour à tout ce qu’elle connaissait.
Elle cessa de parler.
Comment peut-on cesser de parler à cinq ans, quand il y a tant de choses qu’un enfant voudrait savoir, l’âge des questions, l’âge des pourquoi interminables ?
Vous n’avez vraiment pas une petite idée ?

