El bolg

de la vie en vrac...

lundi 12 mai 2008

Pour m'endormir ce soir, il était une fois.. (épisode trois)

Le début est là, la suite est là, ce soir, la fin, peut-être...

    Vous ignorez sans doute que les gastéropodes me lisent. Figurez-vous que, mardi dernier, une Baléa Perverse m’a adressé le courrier suivant : « Tiphaine, ton conte il pourrait être sympa, mais ça commence à bien faire toutes ces digressions ! ça suffit ! Arrête de nous faire baver ! On n’en peut plus ! ».
Bien. J’ai essayé de ne pas me vexer, après tout cette missive ne venait que d’un individu qui a les viscères dans le pied, je me suis dit : flattons le gastéropode dans le sens de la coquille, replongeons-le dans le cœur de l’action !
    Je peux bien vous l’avouer, ce n’est pas ce à quoi j’ai tout d’abord pensé… J’avais plutôt dans l’idée de le ramener à son état prétorsionnel supposé et à sa symétrie bilatérale d’origine…
    Agapanthe était donc née avec un cœur immense, à l’âge de cinq ans, elle avait cessé de parler.
Ses parents avaient tout tenté pour la guérir, mais rien n’y faisait. Elle demeurait muette.
    Excusez-moi, je viens de recevoir un message hautement prioritaire, je le découvre en même temps que vous : « Madame, vous offensez gravement la dignité des Baléa Perverse, nous ne nous laisserons pas traiter ainsi et nous vous informons par la présente que plainte a été déposée contre vous pour propos diffamatoires au tribunal des mollusques vengeurs. Nous ne vous saluons pas. Sincères salutations. Le F.L.B.P.».
    Juste ciel ! J’étais loin de m’imaginer que sous la coquille se cachaient des êtres aussi susceptibles…
Que faire ?
Poursuivons donc, c’est sûrement ce qu’il y a de mieux à faire...
    Le roi inconsolable avait reçu, souvenez-vous, c’était il y a maintenant un peu plus d’un an, la visite d’un vieil homme nommé Aleximobar. Celui-ci lui avait indiqué un nouveau remède miraculeux pour guérir sa fille.
Le roi inconsolé avait donc envoyé une armada d’aventuriers sans peur et sans reproche sillonner le monde à la recherche de l’arbre aux fruits bleutés. Jusqu’ici, en vain.
    Il est temps pour moi de vous en dire un peu plus sur cet étrange vieillard que nous vîmes débarquer au début de ce conte. Aleximobar n’avait pas toujours été aussi vieux. Il fut une époque bénie où…
    Excusez-moi. Un nouveau courrier.
« Madame, je représente l’ensemble de vos lecteurs mécontents. J’ai été délégué par eux pour défendre leurs droits à une lecture agréable, linéaire et efficace. Je vous somme en conséquence de cesser toute interruption inutile. Nous nous fichons de savoir qui était Aleximobar, nous n’avons pas non plus besoin de connaître toutes les subtilités du cœur de la princesse, un simple « elle arrêta de parler à l’âge de cinq ans parce qu’elle avait un cœur trop gros » nous suffira. Au fait, au fait ! Ne tergiversez plus sous peine de sérieuses représailles. S’il vous arrivait encore de vous livrer à l’une de vos habituelles et désastreuses parenthèses, nous nous verrions dans l’obligation d’utiliser la force. Salutations distinguées. Martin L’Etorki, défenseur des droits du lecteur. »
    Cornegidouille ! Me voilà bien dans l’embarras…  Comment vais-je me sortir de ce mauvais pas ? Je pourrais peut-être demander à  Rosa mais elle a déjà tant à faire avec ces  inspecteurs qu’elle estourbit à coup de pots de confiture…
    Chers lecteurs, l’instant est grave. Soyez assez aimables d’éviter de détourner mon attention pendant que je conte. Surtout, ne faites pas de bruit, couchez vos enfants, éteignez le soleil, la lune et les étoiles, ne respirez plus !
Chut…
    L’Agapanthe abordait enfin les côtes de Zanzibar. Le commandant du vaisseau, l’amiral Patchino, relut  une fois encore sa lettre de mission : « Fouiller toute la zone, inspecter chaque arbre, interroger chaque autochtone, débusquer le plus petit arbre du monde. Signe distinctif impératif : fruits bleutés ».  L’amiral poussa un long soupir.
    Sur le pont, tout le monde s’agitait pour préparer l’accostage. Un peu à l’écart, un jeune mousse regardait le soleil couchant. Aurélien n’avait pas vingt ans, c’était là son premier voyage. Il ne se lassait pas d’observer ces palmiers étranges aux troncs hélicoïdaux et aux feuilles d’un rouge intense. Quelle drôle d’île, pensait le jeune homme, et il en oubliait jusqu’aux cris de vers de terre qu’il entendait chaque nuit depuis trop longtemps.
    Les hommes débarquèrent à la tombée du jour et s’installèrent dans une auberge de Mji Kongwe, en plein cœur de la médina. Patchino réunit ses hommes, comme à chaque nouveau débarquement, et il distribua les tâches pour le mois à venir.
    Le jeune mousse se vit attribuer une petite zone du centre de l’île. Dès le lendemain, il quitta le labyrinthe des ruelles pour se diriger vers la forêt de Jozani. Les arbres étaient gigantesques, des colobes à dos rouges le suivaient discrètement tandis qu’Aurélien inspectait minutieusement chaque espèce végétale, le nez rivé au sol.  Au bout de quinze jours, il dut se rendre à l’évidence : pas un seul arbre minuscule ne poussait sur ce sol. Cette quête était insensée ! Aurélien pesta contre ce charlatan d’Aleximobar et contre la crédulité de son roi. Et puis l’image d’Agapanthe s’imposa à ses yeux. Elle était tellement belle… Il se souvenait de ce sourire triste qu’elle promenait partout avec elle, de cet instant précieux, au début de l’hiver dernier, où il l’avait découverte dans la neige. Elle était allongée et regardait les étoiles, on aurait dit qu’elle leur parlait. Mais Agapanthe ne parlait pas, tout le monde savait ça ! Aurélien aurait pourtant juré qu’il l’avait entendue cette nuit-là, il se souvenait encore de ces mots murmurés au ciel : « je t’attends »…
    Aurélien était un garçon sensé, il avait dû rêver. Il fit demi tour d’un pas énergique pour regagner la ville.
C’est à ce moment précis qu’il aperçut la petite maison au toit de feuilles de palmier.
    Sur le seuil d’une porte qui n’existait pas, une petite fille le regardait...

Posté par poutouland à 18:02 - nouvelles - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Quand la réalité dépasse la fiction

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Ma réalité, c’est que nous avons peur de la réalité.
Nous avons mis nos manteaux de rêve, nous parcourons des mondes invisibles, nous buvons la rosée à même la fleur, nous chevauchons le vent, nous parlons aux coccinelles, nous rions aux étoiles…
Ma réalité, c’est que je nous ressemble.
Je ferme les yeux au monde.
La réalité avance malgré moi.
Si loin si proche
Si proche et si loin
Toujours eu envie d’être un personnage de roman, toujours eu envie de cette épaisseur que seuls les êtres de papier possèdent.
Amour des mots, toujours.
J’ai passé ma vie à lutter contre le réel, à accrocher des morceaux de rêves dans le cœur des hommes.
Les mots comme de petites bulles, coupées du monde.
Vous croyez qu’ils sont réels quand ils ne sont que la représentation déformée d’une réalité que nous sommes de toute façon incapables de saisir.
Et à quoi bon ?
Si la réalité est mouvante, si je peux la transformer sous mes doigts encore malhabiles…
Mon passé lui-même est instable, il s’efface, il prend soudain du relief, il n’a de sens que celui que je veux bien lui donner. Mon regard le change. J’ai promené le faisceau lumineux de l’amour sur mes douleurs, sur mes souffrances, sur mes errances et mes faiblesses. Désormais, elles ne seront que les rochers qui encombraient ma route, ces rochers qui m’ont fait tomber pour que je sache comment ne pas retomber. Ces rochers qu’il me faudra apprendre à aimer, malgré tout, puisque ce sont des morceaux de moi.
Envie d’être un personnage, des mots qui se promènent, envie d’être un livre dont je ne serais pas l’auteur.
Envie de me laisser guider, de suivre la trame narrative, toucher du doigt cette émotion que les écrivains et les poètes savent si bien capturer.
Et pouvoir la retrouver à chaque page de ma vie.
Je hais la trivialité.
J’ai si peur que la réalité ne nous rattrape.
C’est si tentant, c’est si facile pour elle.
Elle n’existe pas sans nous, elle ne se laissera pas faire. Elle te grignote à coups de dents de maladie, de formulaires sur ton bureau, de vaisselle dans ton évier, de factures dans ta boîte à lettres, de fumées d’échappement, de bulletins d’information, de sonneries, de chiffres, de mots creux et de nouvelle cravate…
C’est si facile.


Illustration d'Yves Barré du blog Ah oui
Mine de plomb et frottis de feuille de charme sur papier

Posté par poutouland à 01:28 - illustrations - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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