vendredi 16 mai 2008
Le bain
Je ne suis pas née.
Je vis dans l’eau. Je suis bien. Je n’ai pas l’intention de m’en aller.
J’ai moins d’un an.
Je suis toute contractée, je me cramponne aux bras de ma mère, j’ai peur de glisser. Je lance des regards méfiants à qui voudrait à nouveau me replonger dans l’eau.
J’ai six ans.
Je suis dans ma chambre, sous le duvet, dans le ventre de la baleine. C’est chaud et doux, je suis bien même si j’étouffe un peu. De temps en temps, je sors la tête pour reprendre de l’air et je retourne m’abriter à l’intérieur. J’entends le bruit de l’eau qui coule.
J’entends les rires de mon frère.
J’entends ma mère qui appelle.
« Au bain Suzanne ! ».
On ne manque ni d’humour, ni de références bibliques dans ma famille. J’ai pourtant longtemps cru que Suzanne Aubin était une révolutionnaire qui avait tué Marat, voire Marot.
« Au bain Suzanne ! »
Je quitte la baleine et me déshabille. L’eau est bouillante, on se croirait au bord d’un lac dans un film de science fiction, de la vapeur partout, le carrelage froid puis l’eau bouillante, j’entre millimètre par millimètre en soufflant, je grimace… Je dessine en imagination des arabesques sur le miroir embué, j’essaie de ne pas penser au triste destin des homards tandis que ma peau rougit.
J’ai dix ans.
J’aime bien rester longtemps, ma peau vieillit à toute vitesse, mes doigts sont fripés, je ris d’être vieille.
Premier bain moussant, une barbe de bulles…
La tasse en plastique rouge avec une petite fleur verte, je la remplis, je regarde l’eau qui tombe. Je renverse la tasse et j’emprisonne l’air dans l’eau. Je la penche un peu, les bulles remontent, c’est tellement beau à regarder.
J’improvise des bateaux et des expéditions fabuleuses, des naufrages et des chavirements insensés sous la cascade du robinet.
J’ai quatorze ans.
Je me regarde dans la glace en face de la baignoire, je n’aime pas ce que je vois. Je me cache sous l’eau.
J’ai seize ans.
Je suis belle et je ne le sais pas. Je lis.
J’ai trente ans.
Je regarde mon ventre rond qui bouge tout seul.
Je me baigne avec mes bébés.
Je retrouve leurs corps nus.
Je me rassasie de leur chair.
Nous sommes beaux.
Je suis belle.



