lundi 19 mai 2008
Pour m'endormir ce soir, il était une fois... (épisode 4)
Le début et la suite de ce conte, vous pouvez les retrouver dans l'ordre déchronologique en cliquant sur "nouvelles" en bas de ce message.
Aurélien observait la petite maison au toit de feuilles de palmier. Il n’avait pas vu la petite fille sur le seuil d’une porte qui n’existait pas. Il ne savait pas qu’à ce moment même, elle le fixait d’un regard pénétrant.
Le jeune mousse s’avança. Les feuilles s’écartèrent à son passage, les singes coururent se réfugier au sommet des arbres et le ciel sembla s’obscurcir.
Vous doutez, je le sens bien, vous n’y croyez pas. Vous pensez que la conteuse exagère, une fois de plus, qu’elle ajoute des éléments dramatiques pour donner de l’intensité à son récit. Vous vous trompez. Une fois de plus. Mais il n’existe pas de preuve de ce que j’avance, je n’étais pas là pour filmer ou pour prendre des photos que, de toutes façons, vous m’auriez accusé d’avoir trafiquées. Il vous faut me faire confiance, ce n’est pas si difficile, essayez…
Un petit effort…
Vous m’agacez à la fin, vous croyez encore que les certitudes n’existent pas, n’est-ce pas ?
Croire que les certitudes n’existent pas c’est déjà une certitude. Les certitudes existent.
C’est peut-être nous qui n’existons pas…
Le ciel devint donc d’un gris étrange, le soleil était d’un blanc intense, on aurait dit que les couleurs s’étaient absentées. Quel drôle de tableau cela faisait…
Aurélien n’avait rien remarqué pourtant, il continuait à fixer la petite maison, se demandant s’il trouverait à l’intérieur quelqu’un susceptible de le renseigner sur le fameux petit arbre aux fruits bleutés.
Il s’approcha de la porte qui n’existait pas, il ne la vit pas. Il fit le tour de la maison, intrigué. Pas une seule ouverture…
La petite fille le suivait en souriant. Elle sautait dans chacun de ses pas et chantait tout bas une étrange comptine :
Petit arbre aux fruits bleutés
Il ne se peut enfermer
Petit arbre aux fruits bleutés
Il pousse dans tes pensées
Aurélien se figea. Il avait l’impression d’entendre une chanson.
La petite fille s’approcha. Elle mit sa main dans la sienne.
Aurélien sentit une chaleur contre ses doigts. Il avait l’impression bizarre que quelqu’un venait de le toucher.
La petite fille regardait Aurélien, sa main dans la sienne. Et, à mesure qu’elle fixait son regard sur lui, elle grandissait.
Aurélien était bouleversé. Il ne comprenait rien de ce qui lui arrivait. Cette chaleur dans sa main, cette chanson, et cette maison qui n’avait pas de porte.
Pas de porte ? Une poignée venait d’apparaître sur le mur. Aurélien appuya tout doucement sur elle, la porte qui n’existait pas s’ouvrit.
Aurélien avança, tout tremblant.
Le ciel lui tomba sur la tête.
L’intérieur de la petite maison au toit de feuilles de palmier contenait un espace infini, peuplé d’étoiles, de galaxies lointaines, de planètes aux formes inconnues...
Sur ses lèvres, il sentit soudain un baiser tendre au goût de cerise.
Il ferma les yeux. Rêvait-il ? Il les ouvrit à nouveau.
Tout contre lui, une jeune femme se tenait. C’était la princesse Agapanthe.
Il tenait sa main dans la sienne, depuis toujours, il le savait maintenant.
Il entendit sa voix, cette voix qu’il avait surprise lorsqu’elle était allongée dans la neige.
- « Je t’attendais depuis si longtemps ».
La bouche d’Agapanthe n’avait pas bougé. Aurélien sentait encore sur ses lèvres la pression du baiser et le goût de cerise. Agapanthe parlait en lui.
- Es-tu là, Agapanthe ?
- Je suis là, tu le vois bien.
- Mais où sommes-nous ?
- Là où les cœurs existent.
- Tu veux dire que mon cœur n’existe pas ?
- Je ne peux rien dire.
- Bien. Ne dis rien alors.
Il me semble qu’un lecteur charitable pourrait expliquer à ce pauvre Aurélien qu’une jeune fille qui a arrêté de parler à l’âge des questions, a sans doute quelque chose à dire. C’est du moins ce que tout homme avec un peu d'expérience penserait, non ? Mais Aurélien ne sait pas que nous l’observons, il pense qu’il est perdu au milieu de cet univers infini, et la seule chose qu’il sait, la seule chose dont il ait la certitude absolue, c’est qu’il aime cette jeune femme et qu’elle ne peut pas lui mentir. Si elle dit qu’elle ne peut rien dire c’est sans doute qu’il n’y a rien à dire.
Les messieurs qui me lisent, il y en a quelques-uns, sont peut-être en train de penser : on voit bien que c’est une conteuse, et pas un conteur qui raconte cette histoire. Je les sens presque prêts à contacter Monsieur Martin L’Etorki pour mettre fin à cette histoire inepte, cette bluette proche du degré zéro de la psychologie. Pour les éclairer, je me permets de recopier ici les conseils de Mademoiselle Mésange, publiés dans la rubrique "courrier du coeur" il y a 1441 ans dans la gazette de la galaxie : " Chers messieurs, quand une femme dit qu’elle ne peut rien dire, ça veut souvent dire qu’elle a quelque chose à dire, je vous l’accorde. Mais ça ne veut pas dire qu’elle vous le dira. Le plus fréquemment, ça veut dire tout simplement et littéralement qu’elle ne peut pas le dire, mais ! Mais, vous pouvez prendre sa main, l’emmener regarder les brins d’herbe et le soleil qui se couche, être patient, attendre, et alors, peut-être, les mots qui sont retenus loin très loin dans son cœur jailliront."
Soyez donc aimables de souffler à l’oreille du jeune homme, qu’il serait avisé d’essayer de lire entre les lignes du cœur d’Agapanthe…
Plus fort ! Aurélien n’entend pas bien, il est en train de regarder sa belle, il est rempli de ses mots, il danse avec elle et avec les étoiles…
Trop tard. Ils sont partis.
Il nous faudra donc leur faire confiance.
Commentaires
C'est très beau, j'aime de plus en plus cette histoire.
Merci mon dieu de me donner cette semaine encore ma dose de conte de Tiphaine !
Jeff, si tu voulais bien laisser Dieu à l'écart de ce conte... C'est déjà assez compliqué comme ça !
J'ai pourtant soufflé !
et celle Mademoiselle Mésange a-t-elle d'autres très bons conseils qu'on pourrait laisser à la portée de la main de tous les hommes et de quelques femmes aussi, j'en suis sûre ?
Tu as revisité "La Belle au bois dormant" ?
J'adorais ce conte.
clap clap clap. courbettes et révérences.
Elise : merci !
Jeff : Yves a raison !
Yves : tu as raison !(c'est si compliqué que ça?!)
L. : pas assez fort !
Berthoise : Il suffit juste de lui écrire, et de lui envoyer ta question en 1441, tu veux que je te donne l'adresse?
Rosa : je n'y avais même pas pensé mais j'aime bien la référence.
InFolio : c'est trop !
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