El bolg

de la vie en vrac...

dimanche 15 juin 2008

Pour m'endormir ce soir, il était une fois... (dernier épisode : dans la petite enveloppe verte)

Ainsi voilà la fin qui arrive…
Laissons les mots nous dire ce qu’ils ont à dire.

    Au milieu de l’univers, sous le toit de feuilles de la petite maison, Aurélien et Agapanthe sont allongés sur un lit qui n’existe pas. Ils se regardent. Aurélien pose sa main sur le visage d’Agapanthe, ses doigts caressent tendrement sa bouche puis ses yeux. Longtemps…
    Agapanthe dort maintenant.
Aurélien voit soudain des mots sortir de sa bouche. Elle ne parle pas pourtant, il n’entend pas les mots, il les lit au fur et à mesure qu’ils s’échappent comme un souffle tranquille :
    Mon Aurélien, petit écureuil farouche aux yeux de questions, tu ne sais pas encore lire dans les lignes du cœur.
Je voudrais t’apprendre mais j’ai si peur que tu ne t’enfuies.
Je t’ai attendu si longtemps.
Je t’ai attendue si longtemps.
J’avais cinq ans et toi tu jouais dans le jardin du palais.
J’ai su immédiatement que je t’aimais, à la seconde même où mes yeux se sont posés sur tes boucles blondes.
Tu jouais tout seul, tu déplaçais des pièces avec sérieux puis tu riais parce qu’une dame se faisait croquer par un fou.
J’aurais voulu aller vers toi, pour te parler, pour te regarder de plus près, j’avais envie de te prendre dans mes bras.
Mes pieds ont refusé d’avancer, ils étaient comme cloués au sol, j’avais l’impression que de petites racines en sortaient, qu’elles venaient s’incruster profondément dans la chair de la terre.
J’ai voulu crier mais ma bouche a refusé de parler.
Alors je t’ai regardé ranger ton échiquier, alors je t’ai vu refaire tes lacets, alors j’ai suivi de mon regard tes pas qui s’éloignaient.
Et j’ai pleuré de rage.
Tu ne m’as pas vu pleurer.
La nuit est venue. Mes pieds racines ne m’obéissaient plus, il a fallu qu’on me porte jusqu’au lit. Je me souviens que j’avais froid, et que les bras de ma mère ne suffisaient plus.
Tu étais parti.
J’étais là.
Tu n’es pas revenu. Tu ne savais même pas que j’existais.
Je l’ai toujours su.
Il m’a fallu réapprendre à vivre, à vivre sans toi. Je n’ai pas su.

J’ai grandi comme une ombre qui croît à mesure que le soleil se couche.

Tous les soirs, de ma fenêtre, je t’envoyais des morceaux de rêve mais tu ne les savais pas.
Je les savais.
J’ai déserté ce corps qui n’était plus vivant, je l’ai abandonné dans la neige quand tu es revenu, je t’ai parlé mais tu ne m’as pas entendue, alors je me suis envolée.
Je t’ai entendue.
J’ai trouvé refuge dans la petite maison qui n’existe pas. Je m’y suis installée.
Et je t’ai attendu.
Je t’attends encore.

- Je suis là, mon amour.
Non, tu n’es pas là, disent les mots qui s’échappent de la bouche d’Agapanthe. Seule ton âme est là. Où est ton cœur ?
Aurélien se frappe la poitrine avec violence.
- Il est là, Agapanthe, il est là, mon cœur, je le sens, il bat, il est vivant !
Non, ce que tu as dans ta poitrine, n’est qu’ un organe, ce n’est pas ton cœur disent encore les mots.
- Où est mon cœur ? Où est-il Agapanthe ? s’écrie Aurélien.
Agapanthe ne répond plus. Sa bouche est close. Son corps se met soudain à devenir de plus en plus transparent. Elle ouvre les yeux, elle sourit, elle disparaît.

    La petite maison n’existe plus.
Aurélien est assis dans l’herbe, au milieu de la forêt.
C’est la nuit. Aurélien lève les yeux.
Une petite étoile toute seule dans le ciel.
Je t’aime, hurle Aurélien.
Je t’aime, crie Aurélien.
Je t’aime, pleure Aurélien.
Je t’aime, pense Aurélien.
    Dans toutes les histoires d’amour, c’est à ce moment là qu’il devrait se passer quelque chose, Aurélien le sait, il espère, il attend, mais rien n’arrive.
    Que vais-je faire de tout cet amour ? A quoi me sert-il si je ne peux le donner ?
La petite étoile brille moins fort.
Aurélien s’allonge dans l’herbe. Il a l’impression qu’il commence à mourir.
    Mais le vent se lève soudain et les oiseaux se mettent à chanter.

Soleil.

   Aurélien reprend son chemin. Il retourne sur le navire, il cherche l’arbre aux fruits bleutés, dans chaque continent, chaque pays, chaque région, chaque ville, chaque village.
Longtemps, tellement longtemps…
    A chaque fois que le soleil montre le bout de ses rayons, il reprend son inlassable quête.
    A chaque étoile qui brille dans le ciel, il dit son amour.
Longtemps, tellement longtemps.
    Le bateau revient à son port. Aurélien a les mains vides.
Il est devant le roi, il implore son pardon, il dit qu’il a cherché, partout, et qu’il n’a pas trouvé.
Le roi pardonne.
Aurélien n’a plus qu’à s’en aller.
    Sur le bord d’une fenêtre, un petit écureuil le regarde.
Aurélien s’avance doucement.
Derrière la vitre ouverte, il aperçoit alors le jardin du palais, et, tout au fond, sur un petit banc en bois, la silhouette de celle qu’il aime.
Le petit écureuil ne bouge pas, il observe Aurélien qui dévale les escaliers, qui court, qui se précipite vers Agapanthe.
    Il est à genoux devant elle, il a pris ses mains dans les siennes.
Il les a embrassées, sans mot dire.
Il relève la tête, il regarde son visage, enfin.
Sa bouche, elle lui sourit.
Ses yeux bleus, ses yeux bleus…
Aurélien regarde, étonné, ces yeux qu’il croyait connaître.
Il se rapproche. Sa bouche effleure celle d’Agapanthe, leurs souffles se mêlent.
    Dans les yeux bleus d’Agapanthe, Aurélien voit soudain des feuilles légères, aériennes, de fines branches chargées de tout petits fruits bleutés.
    Juste avant de l’embrasser, Agapanthe murmure : « Merci ».

Posté par poutouland à 20:59 - nouvelles - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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