J’ai rencontré Dieu au bord d’un gouffre.
Il était debout, Il se tenait droit.
Et Il pleurait.
Je me suis approchée de lui.
- Bonjour, Dieu, pourquoi tu pleures ?
Il ne m’a pas répondu. Il regardait droit devant Lui.
J’ai essayé encore :
- Pourquoi tu pleures ?
Il s’est tourné vers moi.
- Je suis tellement vieux Tiphaine, ça fait si longtemps que je suis ici que tu ne pourrais pas comprendre pourquoi je pleure…
J’ai essayé encore :
- Pourquoi tu pleures ?
Il m’a souri, vous ne savez pas comme c’est beau un sourire de Dieu…
Il a fini par me dire :
- Je suis au bord du gouffre Tiphaine, c’est pour ça que je pleure. Ça fait des millions d’années que je donne mon amour aux hommes, ça fait des millions d’années que je ferme les yeux sur ce gouffre mais le gouffre est toujours là, il ne s’en va pas. J’ai dit aux hommes que l’amour sauvait, que rien n’était plus beau que l’amour, et je te jure que j’y crois, je te jure que c’est vrai, il n’y a rien de plus puissant que l’amour ! Je ne comprends pas Tiphaine… Je ne comprends rien… Pourquoi le gouffre est-il encore là ?
J’ai baissé les yeux. Le bord du gouffre était là, à seulement quelques centimètres, profond, effrayant aussi parce qu’il était impossible de savoir jusqu’où il était profond. C’était beau aussi…
Dieu regardait toujours à l’horizon.
- Pourquoi est-ce qu’il n’a pas disparu ce gouffre ? Est-ce que je n’ai pas tout fait pour qu’il disparaisse ?
- Qu’est-ce que tu as fait pour qu’il disparaisse ? Lui ai-je demandé.
- J’ai donné tout l’amour que j’avais, sans jamais aucune retenue, j’ai aimé chacun de vous, intensément, de toutes mes forces et depuis toujours.
- Et toi ?
- Comment ça, et toi ?
- Et toi ? Est-ce que tu t’es aimé intensément, de toutes tes forces et depuis toujours?
- Moi ?
- Toi… Dis-moi, Dieu, comment crois-tu qu’on peut aimer si on ne s’aime pas soi-même?
Tout à coup, j’ai eu l’impression que les épaules de Dieu se voûtaient. Je Lui ai pris la main.
- Dieu, regarde en bas, juste une fois !
- Hors de question ! a dit Dieu. Les hommes comptent sur moi. Si je m’écroule, ils s’écrouleront. J’ai le devoir de me tenir droit. Tu crois que c’est facile d’être Dieu ? Tu crois que je n’aimerais pas moi aussi, juste une fois, me laisser aller, abandonner la partie, dire que je n’y suis pour personne ?
- Tu aimerais ?
- Je n’en sais rien… Non. C’est impossible. Le monde a besoin de moi. Le monde a besoin que je sois fort, je suis le seul qui reste debout quand tout s’écroule, si je m’abandonne, que va-t-il se passer ? Les hommes vont paniquer, ils vont douter de moi, et s’ils commencent à douter de moi, ils croiront que l’amour n’existe plus et alors la vie n’aura plus aucun goût, tout ce que j’aurais créé, tout ce que j’aurais dit aura été vain…
- Dieu, le monde a besoin de ton amour, tu as raison. Mais toi, Dieu, ne fais-tu pas partie de ce monde? N'as-tu pas besoin toi aussi de cet amour? Si tu ne regardes pas ce gouffre, alors tu vivras pour l’éternité avec lui, tu seras toujours sous son emprise.Tu sais bien. Ce n’est pas parce que tu le nies qu’il n’existe pas.
- Il n’existe pas si je n’y pense pas Tiphaine. Il n’existe pas.
- Il existe. Regarde !
Et Dieu a enfin baissé les yeux, et Il a vu le gouffre. Il s’est assis juste au bord. Il tremblait.
- Alors c’est ça, un gouffre ?
- C’est ça…
- Ça fait peur, un peu, non ?
- Ça fait très peur.
- Est-ce que ça fait mal ?
- Ça fait très mal.
- Est-ce que je vais l’oublier ?
- Non, tu ne vas pas l’oublier.
- Est-ce que je vais…
- Oui. Tu vas apprendre à l’aimer parce que c’est pourquoi tu existes.
- Tu crois que j’y arriverai ?
- Je crois que tu y arrives. Maintenant. Depuis que tu as accepté de le regarder.
- C’est vrai qu’il est assez beau.
- Il est très beau. Regarde comme l’eau est verte et comme le ciel se reflète dedans ! Ton gouffre est à ton image. Il fait peur mais il ne demande qu’à être aimé.
Et Dieu a continué à regarder le gouffre. Longtemps.
A l’heure qu’il est, je suis sûre qu’Il y est encore.
Il faut du temps pour apprivoiser un gouffre…