lundi 16 novembre 2009
Une vieille carne
La semaine dernière, Claudio a publié sur son blog un texte dans lequel il décrivait une vieille. J'ai voulu offrir un droit de réponse à cette dernière. Vous le trouverez juste là.
Bonnes lectures !
lundi 28 septembre 2009
Notre besoin de consolation est impossible à rassasier
"Je suis dépourvu de foi
et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que
sa vie soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être
heureux. Je n’ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre
d’où je puisse attirer l’attention d’un dieu : on ne m’a pas non plus
légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du
rationaliste ou la candeur ardente de l’athée. Je n’ose donc jeter la
pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m’inspirent que le
doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui-ci n’était pas,
lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m’atteindrait moi-même car
je suis bien certain d’une chose : le besoin de consolation que connaît
l’être humain est impossible à rassasier.
En ce qui me concerne, je traque la consolation comme le chasseur traque le gibier. Partout où je crois l’apercevoir dans la forêt, je tire. Souvent je n’atteins que le vide mais, une fois de temps en temps, une proie tombe à mes pieds. Et, comme je sais que la consolation ne dure que le temps d’un souffle de vent dans la cime d’un arbre, je me dépêche de m’emparer de ma victime.
Qu’ai-je alors entre mes bras?
Puisque je suis solitaire : une femme aimée ou un compagnon de voyage malheureux. Puisque je suis poète : un arc de mots que je ressens de la joie et de l’effroi à bander. Puisque je suis prisonnier : un aperçu soudain de la liberté. Puisque je suis menacé par la mort : un animal vivant et bien chaud, un cœur qui bat de façon sarcastique. Puisque je suis menacé par la mer : un récif de granit bien dur.
Mais il y a aussi des consolations qui viennent à moi sans y être conviées et qui remplissent ma chambre de chuchotements odieux : Je suis ton plaisir – aime-les tous ! Je suis ton talent – fais-en aussi mauvais usage que de toi-même ! Je suis ton désir de jouissance – seuls vivent les gourmets ! Je suis ta solitude – méprise les hommes ! Je suis ton aspiration à la mort – alors tranche !
Le fil du rasoir est bien étroit. Je vois ma vie menacée par deux périls : par les bouches avides de la gourmandise, de l’autre par l’amertume de l’avarice qui se nourrit d’elle-même. Mais je tiens à refuser de choisir entre l’orgie et l’ascèse, même si je dois pour cela subir le supplice du gril de mes désirs. Pour moi, il ne suffit pas de savoir que, puisque nous ne sommes pas libres de nos actes, tout est excusable. Ce que je cherche, ce n’est pas une excuse à ma vie mais exactement le contraire d’une excuse : le pardon. L’idée me vient finalement que toute consolation ne prenant pas en compte ma liberté est trompeuse, qu’elle n’est que l’image réfléchie de mon désespoir. En effet, lorsque mon désespoir me dit : Perds confiance, car chaque jour n’est qu’une trêve entre deux nuits, la fausse consolation me crie : Espère, car chaque nuit n’est qu’une trêve entre deux jours.
Mais l’humanité n’a que faire d’une consolation en forme de mot d’esprit : elle a besoin d’une consolation qui illumine. Et celui qui souhaite devenir mauvais, c’est-à-dire devenir un homme qui agisse comme si toutes les actions étaient défendables, doit au moins avoir la bonté de le remarquer lorsqu’il y parvient.
Personne ne peut énumérer tous les cas où la consolation est une nécessité. Personne ne sait quand tombera le crépuscule et la vie n’est pas un problème qui puisse être résolu en divisant la lumière par l’obscurité et les jours par les nuits, c’est un voyage imprévisible entre des lieux qui n’existent pas. Je peux, par exemple, marcher sur le rivage et ressentir tout à coup le défi effroyable que l’éternité lance à mon existence dans le mouvement perpétuel de la mer et dans la fuite perpétuelle du vent. Que devient alors le temps, si ce n’est une consolation pour le fait que rien de ce qui est humain ne dure – et quelle misérable consolation, qui n’enrichit que les Suisses !
Je peux rester assis devant un feu dans la pièce la moins exposée de toutes au danger et sentir soudain la mort me cerner. Elle se trouve dans le feu, dans tous les objets pointus qui m’entourent, dans le poids du toit et dans la masse des murs, elle se trouve dans l’eau, dans la neige, dans la chaleur et dans mon sang. Que devient alors le sentiment humain de sécurité si ce n’est une consolation pour le fait que la mort est ce qu’il y a de plus proche de la vie – et quelle misérable consolation, qui ne fait que nous rappeler ce qu’elle veut nous faire oublier !
Je peux remplir toutes mes pages blanches avec les plus belles combinaisons de mots que puisse imaginer mon cerveau. Etant donné que je cherche à m’assurer que ma vie n’est pas absurde et que je ne suis pas seul sur la terre, je rassemble tous ces mots en un livre et je l’offre au monde. En retour, celui-ci me donne la richesse, la gloire et le silence. Mais que puis-je bien faire de cet argent et quel plaisir puis-je prendre à contribuer au progrès de la littérature – je ne désire que ce que je n’aurai pas : confirmation de ce que mes mots ont touché le cœur du monde. Que devient alors mon talent si ce n’est une consolation pour le fait que je suis seul – mais quelle épouvantable consolation, qui me fait simplement ressentir ma solitude cinq fois plus fort !
Je peux voir la liberté incarnée dans un animal qui traverse rapidement une clairière et entendre une voix qui chuchote : Vis simplement, prends ce que tu désires et n’aie pas peur des lois ! Mais qu’est-ce que ce bon conseil si ce n’est une consolation pour le fait que la liberté n’existe pas – et quelle impitoyable consolation pour celui qui s’avise que l’être humain doit mettre des millions d’années à devenir un lézard !
Pour finir, je peux m’apercevoir que cette terre est une fosse commune dans laquelle le roi Salomon, Ophélie et Himmler reposent côte à côte. Je peux en conclure que le bourreau et la malheureuse jouissent de la même mort que le sage, et que la mort peut nous faire l’effet d’une consolation pour une vie manquée. Mais quelle atroce consolation pour celui qui voudrait voir dans la vie une consolation pour la mort !
Je ne possède pas de philosophie dans laquelle je puisse me mouvoir comme le poisson dans l’eau ou l’oiseau dans le ciel. Tout ce que je possède est un duel, et ce duel se livre à chaque minute de ma vie entre les fausses consolations, qui ne font qu’accroître mon impuissance et rendre plus profond mon désespoir, et les vraies, qui me mènent vers une libération temporaire. Je devrais peut-être dire : la vraie car, à la vérité, il n’existe pour moi qu’une seule consolation qui soit réelle, celle qui me dit que je suis un homme libre, un individu inviolable, un être souverain à l’intérieur de ses limites.
Mais la liberté commence par l’esclavage et la souveraineté par la dépendance. Le signe le plus certain de ma servitude est ma peur de vivre. Le signe définitif de ma liberté est le fait que ma peur laisse la place à la joie tranquille de l’indépendance. On dirait que j’ai besoin de la dépendance pour pouvoir finalement connaître la consolation d’être un homme libre, et c’est certainement vrai. A la lumière de mes actes, je m’aperçois que toute ma vie semble n’avoir eu pour but que de faire mon propre malheur. Ce qui devrait m’apporter la liberté m’apporte l’esclavage et les pierres en guise de pain.
Les autres hommes ont d’autres maîtres. En ce qui me concerne, mon talent me rend esclave au point de pas oser l’employer, de peur de l’avoir perdu. De plus, je suis tellement esclave de mon nom que j’ose à peine écrire une ligne, de peur de lui nuire. Et, lorsque la dépression arrive finalement, je suis aussi son esclave. Mon plus grand désir est de la retenir, mon plus grand plaisir est de sentir que tout ce que je valais résidait dans ce que je crois avoir perdu : la capacité de créer de la beauté à partir de mon désespoir, de mon dégoût et de mes faiblesses. Avec une joie amère, je désire voir mes maisons tomber en ruine et me voir moi-même enseveli sous la neige de l’oubli. Mais la dépression est une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand trou. Je finis par devenir l’esclave de tous ces instruments de mort. Ils me suivent comme des chiens, à moins que le chien, ce ne soit moi. Et il me semble comprendre que le suicide est la seule preuve de la liberté humaine.
Mais, venant d’une direction que je ne soupçonne pas encore, voici que s’approche le miracle de la libération. Cela peut se produire sur le rivage, et la même éternité qui, tout à l’heure, suscitait mon effroi est maintenant le témoin de mon accession à la liberté. En quoi consiste donc ce miracle ? Tout simplement dans la découverte soudaine que personne, aucune puissance, aucun être humain, n’a le droit d’énoncer envers moi des exigences telles que mon désir de vivre vienne à s’étioler. Car si ce désir n’existe pas, qu’est-ce qui peut alors exister ?
Puisque je suis au bord de la mer, je peux apprendre de la mer. Personne n’a le droit d’exiger de la mer qu’elle porte tous les bateaux, ou du vent qu’il gonfle perpétuellement toutes les voiles. De même, personne n’a le droit d’exiger de moi que ma vie consiste à être prisonnier de certaines fonctions. Pour moi, ce n’est pas le devoir avant tout mais : la vie avant tout. Tout comme les autres hommes, je dois avoir droit à des moments où je puisse faire un pas de côté et sentir que je ne suis pas seulement une partie de cette masse que l’on appelle la population du globe, mais aussi une unité autonome.
Ce n’est qu’en un tel instant que je peux être libre vis-à-vis de tous les faits de la vie qui, auparavant, ont causé mon désespoir. Je peux reconnaître que la mer et le vent ne manqueront pas de me survivre et que l’éternité se soucie peu de moi. Mais qui me demande de me soucier de l’éternité ? Ma vie n’est courte que si je la place sur le billot du temps. Les possibilités de ma vie ne sont limitées que si je compte le nombre de mots ou le nombre de livres auxquels j’aurai le temps de donner le jour avant de mourir. Mais qui me demande de compter ? Le temps n’est pas l’étalon qui convient à la vie. Au fond, le temps est un instrument de mesure sans valeur car il n’atteint que les ouvrages avancés de ma vie.
Mais tout ce qui m’arrive d’important et tout ce qui donne à ma vie son merveilleux contenu : la rencontre avec un être aimé, une caresse sur la peau, une aide au moment critique, le spectacle du clair de lune, une promenade en mer à la voile, la joie que l’on donne à un enfant, le frisson devant la beauté, tout cela se déroule totalement en dehors du temps. Car peu importe que je rencontre la beauté l’espace d’une seconde ou l’espace de cent ans. Non seulement la félicité se situe en marge du temps mais elle nie toute relation entre celui-ci et la vie.
Je soulève donc de mes épaules le fardeau du temps et, par la même occasion, celui des performances que l’on exige de moi. Ma vie n’est pas quelque chose que l’on doive mesurer. Ni le saut du cabri ni le lever du soleil ne sont des performances. Une vie humaine n’est pas non plus une performance, mais quelque chose qui grandit et cherche à atteindre la perfection. Et ce qui est parfait n’accomplit pas de performance : ce qui est parfait œuvre en état de repos. Il est absurde de prétendre que la mer soit faite pour porter des armadas et des dauphins. Certes, elle le fait – mais en conservant sa liberté. Il est également absurde de prétendre que l’homme soit fait pour autre chose que pour vivre. Certes, il approvisionne des machines et il écrit des livres, mais il pourrait tout aussi bien faire autre chose. L’important est qu’il fasse ce qu’il fait en toute liberté et en pleine conscience de ce que, comme tout autre détail de la création, il est une fin en soi. Il repose en lui-même comme une pierre sur le sable.
Je peux même m’affranchir du pouvoir de la mort. Il est vrai que je ne peux me libérer de l’idée que la mort marche sur mes talons et encore moins nier sa réalité. Mais je peux réduire à néant la menace qu’elle constitue en me dispensant d’accrocher ma vie à des points d’appui aussi précaires que le temps et la gloire.
Par contre, il n’est pas en mon pouvoir de rester perpétuellement tourné vers la mer et de comparer sa liberté avec la mienne. Le moment arrivera où je devrai me retourner vers la terre et faire face aux organisateurs de l’oppression dont je suis victime. Ce que je serai alors contraint de reconnaître, c’est que l’homme a donné à sa vie des formes qui, au moins en apparence, sont plus fortes que lui. Même avec ma liberté toute récente je ne puis les briser, je ne puis que soupirer sous leur poids. Par contre, parmi les exigences qui pèsent sur l’homme, je peux voir lesquelles sont absurdes et lesquelles sont inéluctables. Selon moi, une sorte de liberté est perdue pour toujours ou pour longtemps. C’est la liberté qui vient de la capacité de posséder son propre élément. Le poisson possède le sien, de même que l’oiseau et que l’animal terrestre. Thoreau avait encore la forêt de Walden – mais où est maintenant la forêt où l’être humain puisse prouver qu’il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ?
Je suis obligé de répondre : nulle part. Si je veux vivre libre, il faut pour l’instant que je le fasse à l’intérieur de ces formes. Le monde est donc plus fort que moi. A son pouvoir je n’ai rien à opposer que moi-même – mais, d’un autre côté, c’est considérable. Car, tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi aussi une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je puis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s’exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté. Mais ma puissance ne connaîtra plus de bornes le jour où je n’aurai plus que le silence pour défendre mon inviolabilité, car aucune hache ne peut avoir de prise sur le silence vivant.
Telle est ma seule consolation. Je sais que les rechutes dans le
désespoir seront nombreuses et profondes, mais le souvenir du miracle
de la libération me porte comme une aile vers un but qui me donne le
vertige : une consolation qui soit plus qu’une consolation et plus
grande qu’une philosophie, c’est-à-dire une raison de vivre. "
Stig DAGERMAN
Merci à Didier qui m'a fait découvrir d'abord le texte, puis la musique
mercredi 6 mai 2009
Chouchou
Il est arrivé au mois de septembre. Il pointait le bout de son museau à la porte de la cuisine, humait les odeurs qui sortaient du four ou du frigo.
Nous, on faisait mine de rien. Même pas vu le chat…
Mais les petits…
Alors, on a commencé tout doucement à se fissurer du cœur.
Il restait un peu de viande, on lui a donné. Deux jours plus tard, il entrait par la fenêtre et avalait le saucisson posé sur la table. Mon homme, ça l’a fait moyennement rire, faut pas plaisanter avec le saucisson…
Une période de méfiance réciproque a immédiatement suivi, on s’amusait à faire de grands pschhhhhh dès qu’on le voyait, rentre chez toi petit, rentre chez toi.
Mais il est resté. C’est là qu’on a commencé à se dire que de chez lui, il n’en avait peut-être pas…
Et les petits…
C’est ma fille qui l’a adopté en premier. Une histoire de nom, comme si souvent, comme si le fait de nommer faisait exister. Au commencement était le verbe, paraît-il…
Au commencement, il était «Tichat», puis «Lechat», «Chacha», maintenant c’est «Chou» ou «Chouchou . Vous vous demandez sans doute par quelle mystérieuse opération sémantique nous avons pu passer de chat à chou, je m’en vais de ce pas éclairer votre lanterne.
Début décembre, le pli est pris. Tichat fait partie du paysage. Il fréquente le jardin nord : le jardin sud est le domaine de chat gris.
Fin décembre, un événement extraordinaire se produit : à la faveur d’un jeu de lumière je me rends compte que l’oreille droite de l’animal est tatouée. L’opération « akicésseucha » est en marche, plus rien ne pourra arrêter notre farouche détermination. Le vétérinaire contacté nous informe quelques jours plus tard que le chat répond au nom de « Chouchou » et il nous communique les coordonnées de son propriétaire. Nous l’appellerons Nathy, juste pour le plaisir de vous informer que Melle Bille ouvre un nouveau wagon. Mon homme qui se transforme progressivement en inspecteur gadget, tente de retrouver sa trace, car elle a déménagé, la bougresse (Nathy, pas Melle Bille, suivez un peu! d'accord, elles ont toutes les deux déménagé...). Les pages blanches restent hélas désespérément muettes. Obstiné, il se tourne alors vers Googueule et il finit par retrouver sa trace. Le suspens est à son comble, il va lui téléphoner…
Et voilà qu’il se retrouve à discuter avec cette brave Nathy qui tombe des nues… Comprenez-la ! Il y a trois ans, elle habitait à une quinzaine de kilomètres de chez nous, et, pour faire plaisir à son fils, elle est allée à la SPA adopter un vieux chat roux qu’elle a baptisé, comme vous le savez, du délicieux nom de « Chouchou ». Ensuite, elle est allée directement chez le véto pour le faire tatouer, vacciner et émasculer. Elle a été parfaite. Elle s’en revient chez elle, l’animal sous le bras et le présente à son fils qui en est probablement enchanté mais l’histoire ne le retiendra pas. Une heure plus tard, le fils décide d’aller faire un tour de vélo, il ouvre la porte, le chat s’échappe. Ils ne le reverront jamais.
Depuis, vous pensez bien que Nathy a abandonné tout espoir de le retrouver d’autant plus qu’à l’époque sa maison se situait entre une voie de chemin de fer et une autoroute. Elle a fait l’acquisition d’un nouveau protégé, quelques mois plus tard.
A l’autre bout du fil, mon homme est abasourdi, il se dit que ça sent le roussi mais Nathy lui propose de le mettre en relation dès la semaine suivante avec son mari pour qu’il vienne chercher la bête. L’accord est conclu.
Une semaine se passe, ni Nathy ni son mari ne donnent signe de vie. Nous commençons à croire que les voilà bien heureux d’avoir trouvé quelqu’un pour recueillir leur animal, nous pensons que nous n’entendrons plus jamais parler d’eux.
Nous nous trompons. Nathy finit par appeler et elle tombe sur moi. Elle me dit que son mari passera le lendemain pour récupérer l’animal. Je suis comme prise d’un doute affreux :
- Euh… Qu’est-ce que vous allez en faire ? Vous pensez qu’il va s’entendre avec votre autre chat ?
- C’est à dire que… Non, je ne crois pas, c’est un animal très jaloux, il risquerait de ne pas le supporter. C’est pour ça que j’ai demandé à mon mari de s’en occuper, je n’ai rien dit à mon fils, vous comprenez, je ne voudrais pas qu’il apprenne…
- Oui ?
- Oui, s’il savait que mon mari l’emmène à la SPA, il risquerait d’être triste.
- Ah… Euh…, si vous voulez bien, je vais en discuter avec mon mari et je vous rappelle dès ce soir.
J’en ai discuté… Aaaaaaaaaaaarmel ! Ils veulent tuer Chouchou ! On peut pas laisser faire ça ? Hein ?
Vous ne savez pas que mon homme est allergique aux poils de chat, il a fallu qu’il prenne sur lui alors qu’il était tout content à l’idée qu’il allait enfin pouvoir refiler le bébé à une gentille famille qui s’occuperait si bien de lui. Mais, un chat vieux de onze ans, de retour à la SPA a peu de chances d’être adopté, nous le savions bien…
Alors on a adopté Chouchou. Désormais, il fait partie du Poutouland. Tous les jours on entend son abominable miaulement, je suis sûre qu’on n’en fabrique plus des chats comme ça, avec un cri aussi horrible… Mais il est gentil comme tout, très câlin, très collant aussi, il suit ma pussinette partout où elle va, ils sont mignons tous les deux à se faire des mamours sans arrêt… Dès que nous mangeons, sa tête apparaît derrière la porte qu’il n’a pas le droit de franchir et ses cris déchirants ne cessent que quand l’un de nous se dévoue pour lui apporter un bout de fromage ou quelques coquillettes. Chouchou a des goûts bizarres, oui, c’est peut-être pour cela qu’il s’est retrouvé chez nous…
Oui, je commence de plus en plus à penser que ce n’est pas nous qui l’avons adopté.
Il nous a choisis.
mercredi 4 mars 2009
Le rire de la nonna
Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de ma mère.
Je pense à sa mère, à ma nonna.
Aujourd’hui, c’est ma mère qui est devenue la nonna.
La nonna de mes enfants.
A chaque anniversaire, je pense d’abord à la mère. Le jour de ma naissance dit si peu de moi, et il dit tant pour ceux qui m’ont conçue, pour celle qui m’a portée.
L’anniversaire, c’est d’abord une naissance.
L’enfant se sépare de la mère. Ils étaient un. Ils deviennent deux.
Une séparation.
La naissance c’est une mort.
Je voudrais que l’inverse soit également vrai.
Ces adultes la clope au bec, on dirait des enfants qui cherchent le sein qu’ils ont perdu.
Une séparation.
Une mort.
Une naissance.
J’ai quinze ans, je viens de passer mon bac de français. Le téléphone sonne. La nonna va mourir. Maman s’en va. Elle reviendra orpheline.
Je ne veux pas pleurer.
Je ne sais rien de la naissance de la nonna. Je sais si peu de celle de ma mère. Ce si peu me fait peur, j’ai mal pour elles. Ma mère pense-t-elle à sa mère le jour de son anniversaire ?
Je me souviens de l’enterrement, première tenue de deuil. Ma mère ne pleurera pas. Elle est forte. Pour nous. Je tiens ma main dans la sienne.
Elle tient sa main dans la mienne.
Nous ne pleurons pas.
Le cercueil devant nous. L’odeur des fleurs.
E tutti va in Francia, in Francia per lavorare…
Et l’absent.
Nonno.
Le cortège funèbre est passé devant sa fenêtre. Maman leur avait pourtant demandé de faire le détour. Je suis dans la voiture. Il est à la fenêtre. Il voit celle qui dormait avec lui dans son dernier lit de bois. Image fugitive. Il ne pleure pas. Je crois.
Les hommes ne pleurent pas.
En cachette seulement.
Derrière une fenêtre.
Pourquoi n’est-il pas venu à l’enterrement ?
Que fait-il derrière sa fenêtre ?
Je ne sais pas et je sais.
Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de ma mère.
Je pense à sa mère, à ma nonna.
Elle avait un porte-monnaie en cuir noir, avec un fermoir doré. Elle me glissait un billet dans la main.
En cachette.
Dans l’armoire de la cuisine, elle allait chercher des pastilles Vichy enfermées à l’intérieur d’une vieille boîte en fer. On les suçait en regardant des chiffres et des lettres.
Elle avait un vélo avec d’immenses sacoches. Parfois, on allait chercher de l’eau au lavoir, on la versait dans de grands bidons, le vélo était lourd soudain.
Au supermarché, elle mettait son pouce sur chaque camembert pour en tester la fermeté. La sélection était impitoyable.
Elle exigeait des tranches de jambon : fines, fines, fines… Et ce n’était jamais assez fin.
Plus tard, quand elle a été diminuée par la maladie, elle avait toujours la poigne la plus vigoureuse que je n’ai jamais connue. Elle me broyait le bras quand nous marchions ensemble. Elle était fière de se promener avec nous. Elle nous présentait à tous les voisins.
Je me souviens de ses mains qui étendaient le linge, je n’aurais jamais cru que de telles mains puissent un jour se paralyser. Elle devait les rééduquer en serrant une balle en mousse. J’avais envie de pleurer quand je voyais cette putain de balle.
Je les revois, la mère et la fille, buvant leur café et riant aux éclats.
Elles se vengeaient par leurs rires de tous les connards qui les avaient traitées de Macaroni.
La mère et la fille. Moqueuses. Tenaces.
Fières.
Aujourd’hui, c’est ma mère qui est devenue la nonna.
La nonna de mes enfants.
C’est elle qui fait entrer l’Italie dans leurs cœurs, c’est elle qui est la mémoire de leurs ancêtres exilés.
Elle n’a pas de porte-monnaie en cuir mais il ne se passe pas une semaine sans que le facteur ne vienne apporter à mes gosses un colis de la nonna.
Elle leur chante des chansons, leur invente des histoires, elle sait des jeux merveilleux et des gros mots savoureux.
Elle rit avec eux.
Ils rient avec elle.
Je ne sais pas de rire plus émouvant que celui de la nonna, celui de ma grand-mère, celui de ma mère.
Le rire des femmes fières.
vendredi 31 octobre 2008
L'arbre qui m'attend
Il est des arbres plus timides que d’autres, des arbres fiers aussi, et des arbres bavards.
Il est des arbres qui s’offrent dès le premier regard, il est des arbres qui résistent de toutes leurs feuilles.
Dans le jardin de chez mes parents, tout au fond, on trouve une haie de peupliers.
C’est au plus grand d’entre eux que j’ai voulu donner mon amitié.
Et c’est celui-ci qui s’est toujours refusé à moi.
Les peupliers, au-dessus de la mêlée des arbres, les cheveux dans les nuages…
Mon peuplier a grandi trop vite, à peine planté et déjà à flirter avec le ciel.
M’a-t-il jamais vue ?
Dans la nuit, mes petits pas sur la pelouse.
Bonsoir monsieur le peuplier…
Il ne m’a pas répondu, pas même un de ces bruissements de feuilles dont ses voisins sont coutumiers.
Mes pieds froids sur l’herbe mouillée, les chouettes qui volent dans le ciel, le vent, les étoiles cachées par les nuages et un peuplier qui se refuse.
Je suis revenue souvent aux pieds de mon peuplier.
Le caresser tout d’abord, puis l’encercler de mes bras.
Il reste insensible.
Quand le ginko m’offre ses plus beaux trésors, quand le cèdre complète ma collection de bleus, quand le hêtre me renvoie à mes petites fènes, quand le désespoir du singe me fait rire, quand le magnolia me tire des larmes, quand le catalpa me dit même pas cap, le peuplier ne peut plier…
Dans le jardin de chez mes parents, tout au fond, on trouve un arbre qui a trop vite grandi.
Au-dessus du peuple de ses congénères, il rêve peut-être du jour où il réchauffera un cœur usé, où il sera la petite boite qui garde les secrets, le volet qui protège les amants, la cagette qui renferme des fruits merveilleux ou le cercueil d'infortune…
Dans le jardin de mes parents, tout au fond, un arbre m’attend depuis longtemps.
jeudi 30 octobre 2008
Tentative de désexplication, 2
Je ne sais pas lire entre mes lignes, j’ai parfois l’impression que ceux qui me lisent me connaissent bien mieux que je ne me connais.
Je voudrais bien pouvoir dire que je suis cette femme ou cette autre mais j’en suis incapable.
Je ne sais pas qui je suis. Je sais à peine qui je ne suis plus, qui je ne suis pas.
Je ne me souviens pas de la petite fille que j’ai été, tellement sage, pas si sage, timide, pas si timide. Je me souviens avoir eu l’âge de lire, je me souviens avoir lu, je me souviens que j’ai eu 20 ans et que j’ai cessé de lire. Un temps.
Qu’ai-je bien pu faire entre toutes ces lignes ?
J’ai inventé ma vie.
J’avais peur qu’on m’interroge sur mes goûts parce que je croyais que je n’en avais pas. J’en avais cependant, j’étais juste capable de tout aimer à un âge où pour s’affirmer il faut avoir des enthousiasmes, des fanatismes, des détestations et des intolérances.
Je ne savais pas me mettre en colère parce que je comprenais les raisons de l’autre, et même si elles semblaient opposées aux miennes, je les considérais comme autant valables.
Je suis pétrie de paradoxes et de contradictions. C’est ainsi que je peux le mieux dire qui je suis, qui je ne suis pas. Forte et fragile, jeune et vieille, patiente et impatiente, amoureuse de la vie et désespérée d’elle, heureuse et malheureuse. Tout à la fois.
Je ne veux pas choisir entre deux chemins, je veux tous les chemins, ceux que je devine aussi et ceux que je ne sais pas encore. Tous les chemins.
Je ne veux pas choisir mais je ne supporterai pas qu’on m’impose quoi que ce soit. Je suis libre des choix que je ne veux pas faire. Et j’en suis prisonnière aussi.
Mon esprit est sans cesse en train de se faire l’avocat du diable, sans cesse en train de chercher le contre exemple, sans cesse il traque la face cachée du monde.
Il y aura toujours un côté qui me sera caché. Je chercherai toujours ce côté qui m’échappe. A chaque fois que je le trouve, le premier s’est dérobé, il me faut recommencer.
Parfois, j’ai l’impression de tourner en rond…
A chaque phrase que j’écris, mon esprit retors entre en marche pour voir si par hasard la proposition inverse ne serait pas aussi juste. Elle l’est souvent.
Il est tellement plus facile d’avancer dans une vie normée.
Il me reste encore quelques rochers sur lesquels je peux me reposer.
Alors je m’accroche.
Et mon esprit me souffle que je devrais au contraire m’abandonner…
La première tentative de désexplication se trouve là.
vendredi 26 septembre 2008
" Huit lettres ", " Pas mieux " , " D-E-P-R-I-M-E-R : déprimer "
Entre Ce que je pense, Ce que je veux dire, Ce que je crois dire, Ce que je dis, Ce que vous avez envie d'entendre, Ce que vous entendez, Ce que vous comprenez... il y a dix possibilités qu'on ait des difficultés à communiquer. Mais essayons quand même...
Bernard Werber, Extrait de l' Encyclopédie du savoir relatif et absolu
J’ai toujours aimé l’étymologie, j’essaie toujours de savoir d’où viennent les mots, je recherche leur sens premier et souvent, ça m’aide à comprendre ce que je ressens. J’en ai pourtant beaucoup des mots mais je n’en ai jamais assez pour dire ce que je voudrais dire, je suis souvent trahie, plus je donne de mots moins je suis sûre d’avoir exprimé finalement ce que je voulais. Je le dirais moins bien que Werber, les possibilités d’échouer à communiquer sont infinies, je persiste malgré tout…
J’ai toujours aimé l’étymologie, je voudrais vous parler aujourd’hui du verbe déprimer. Non, ce n’est pas anodin, bien sûr que non…
Cela vient du verbe latin deprimere. Le préfixe « de » est privatif (on le retrouve dans désintéresser, déplaire, défaire…), il signifie donc « ne pas » ou « le contraire de ». Il nous reste « primere ». Le sens premier de ce verbe c’est « presser de haut en bas, abaisser », déprimer a donc d’abord signifié ne pas presser ou ne pas abaisser… De la nécessité de déprimer parfois, même si c’est douloureux. Relâcher la pression enfin, ne plus s’abaisser, relever la tête…
J’aime bien aussi regarder les autres mots qui viennent du même verbe, et je retrouve exprimer (presser à l’extérieur), opprimer (presser contre, à l’opposé de), imprimer (presser dedans)… Autant de mots qui résonnent avec ce que je vis maintenant.
Quand j’entends le verbe déprimer j’entends aussi dé et primer. Primer signifie mettre en premier. Déprimer c’est donc aussi ne plus mettre en premier. Faire passer au second plan ce qui était au premier plan. Et inversement.
Quand je déprime, je relâche la pression et je m’interroge sur ce qui est au premier plan, ce qui compte vraiment…
Voilà ce que ça donne si vous avez cinq minutes à perdre sinon attendez la semaine prochaine j’essaierai d’être moins chiante je vous raconterai un de mes incroyables mais vrais ou un zoli conte qui fait rêver.
J’ai cinq vies en une, qui se côtoient et se mélangent. Une vie de femme, une vie de mère, une vie d’amie, une vie de prof et une vie d’artiste (c’est un bien grand mot mais je vais essayer de faire simple) qui est pour moi l’expression des quatre autres, une sorte de synthèse multiforme.
Ces cinq vies me demandent cinq temps : le temps de m’épanouir dans ma vie de femme, le temps d’élever (oh que j’aime aussi le sens premier de ce verbe) mes enfants, le temps d’écouter et d’être disponible pour mes amis, de partager des instants avec eux aussi, le temps pour me consacrer à mon métier et le temps de créer. C’est beaucoup de temps et beaucoup d’énergie. Je sais très mal me mesurer, je crois bien que je mets autant de cœur et d’énergie dans chacune de ces vies…
Qu’est ce que je mets en premier ? Je n’en sais rien, je n’ai pas envie de faire des classements, je déteste ça mais ce qui est sûr c’est que quand je perds mon équilibre dans l’un de ces cinq domaines, les quatre autres en prennent aussi un coup, un sérieux coup même.
Là, ce qui ne va vraiment pas c’est le boulot. C’est un métier difficile, déjà, mais dans mon bahut en particulier et depuis cette année particulièrement c’est très éprouvant. Pour bien faire mon travail, j’ai besoin que ma vie soit simple et tranquille, à la moindre faiblesse je peux m’effondrer et ces gosses là savent repérer la moindre faille. Le problème c’est que les conditions dans lesquelles j’exerce actuellement mon métier sont inacceptables et ingérables. Ça me rend malade d’assister à cette dégringolade, impuissante. Il m’arrive de ne pas pouvoir faire cours, ce matin par exemple et pourtant nous étions trois adultes expérimentés à encadrer les élèves. Alors, oui, ça me déprime, j’ai envie de remballer mes affaires et de me barrer pour n’avoir plus à supporter ça. Je peux demander ma mutation, c’est vrai, mais en attendant il va falloir essayer de gérer ça jusqu’au moins de juin et faire avec…
Ma vie de prof ne me convient plus, elle affecte mes autres vies, elle me vide de mon énergie et de ma joie de vivre, elle sape mes bases, ma foi, mes espérances, elle rejaillit dans des domaines où je ne veux pas d’elle… Elle me fait douter de moi et de ceux que j’aime.
Il me faut donc déprimer, accepter même de déprimer, ce qui n’est pas si évident que ça.
Accepter, admettre que je ne maîtrise presque rien, que je ne réussirai pas ce qui est impossible, que c’est la peau des élèves ou la mienne. Accepter de faire passer ma vie avant la leur, même si je les aime… Me préserver et préserver ceux que j’aime. Je ne sais pas cloisonner, je ne laisse pas mon cartable dans un coin de la maison, ces gosses sont toujours avec moi, je n’oublie pas leurs problèmes, leur misère, leur désespoir ni même leur agressivité. Elle n’est pas dirigée contre moi en tant que personne, je le sais bien, ça fait cinq ans que j’enseigne dans ce bahut, mais elle m’affecte malgré tout. C’est difficile de parler dans le vide, de ne pas faire cours, d’être réduit à l’état de programme télé même pas intéressant, non, c’est pire, de n’être qu’un objet, un truc qui fait un peu trop de bruit, elle est où la télécommande déjà ? Je vous jure que j’exagère à peine.
Je fais du baby sitting trop souvent. A quoi ça peut bien servir d’avoir bac plus cinq si c’est pour garder des gosses toute la journée et avoir pour seule ambition de réussir à faire au mieux cinq minutes de cours dans l’heure ? Pour le coup il a raison notre charmant ministre, je n’ai pas été formée pour cela…
Quand je rentre à la maison, j’ai en moi toute cette agressivité, j’ai passé ma journée à me maîtriser, à me contenir, à faire tout ce que je peux pour avoir une attitude calme et posée parce que je sais par expérience que hurler ne sert à rien.
Cette agressivité que j’ai reçue et cette rage que j’ai en moi parce que je ne supporte pas cette situation, il faut qu’elle s’exprime, que je la canalise. Je n’y arrive pas toujours aussi bien que je le voudrais. Parfois, je ne supporte pas même d’entendre mes enfants, mes propres enfants je ne tolère pas leurs cris, j’ai envie de leur dire de sortir leur carnet et de leur faire copier des lignes. C’est débile. Et c’est tellement compréhensible hélas…
Quand je suis devant mes élèves et qu’ils ont oublié que j’existe, quand je parle dans le vide, quand ils se battent, s’insultent, se lèvent, se couchent par terre et m’ignorent, je me sens humiliée, terriblement humiliée. Alors que je n’y suis pour rien. C’est cela aussi déprimer, se rendre compte que l’on n’est plus en premier, que l’image de soi qu’on a est une image en dessous de ce qu’elle devrait être. Se rendre compte qu’on ne s’estime plus assez.
Déprimer. Accepter de mettre au second plan mon métier pour préserver ceux que j’aime. Accepter même l’idée qu’il faille que je me préserve moi, que j’arrête un sacrifice inutile quitte à revenir plus tard quand j’aurai repris des forces.
Pas évident.
J’y travaille.
Ce soir je suis rentrée chez moi, la tête pleine de cris, le cœur gros, plein de cette impuissance que j’ai. La première année où je suis arrivée dans ce bahut de Zep, j’en ai pris plein la gueule, je pleurais tous les soirs. Cette année, j’en suis presque revenue au même point mais ce n’est pas pareil. Avant au moins, j’étais pleine d’espoirs, je me disais que j’allais surmonter les difficultés, j’étais remplie de courage et de beaux idéaux, j’allais innover, j’allais sauver ces enfants, malgré eux s’il le fallait. Aujourd’hui je sais que je peux très très peu. Je sais aussi que je ne suis pas en cause, je sais faire avec les cas difficiles, mais là, cette année, avec les sixièmes A je ne peux pas, je les ai huit heures par semaine, ils sont vingt foufous incontrôlables, ils sont rétifs à toute autorité, à toute éducation je ne vous parle même pas d’essayer de leur transmettre un savoir, ce n’est même pas le problème, je parle juste de pouvoir faire cours dans le calme, simplement ça.
Je suis rentrée chez moi, les enfants me réclamaient et moi j’étais incapable de les entendre, je ne supporte plus le bruit, ça m’est intolérable. Et les petits, ce sont de vraies éponges, ils le sentent quand ça ne va pas, ça les rend nerveux, ils ne comprennent pas que leur maman les repousse ou aille s’enfermer loin d’eux pour ne plus les entendre, alors ils insistent, ils posent mille fois la même question, ils font des caprices et des colères et plus ils insistent moins j’y arrive. Je ne peux plus les entendre alors que ce sont des gosses tout mignons, même pas des cas… Mes cas du bahut sont en train de détruire sans le vouloir la relation qui existe entre mes gosses et moi. Je ne peux plus être disponible et détendue, ni avec mes gosses ni avec ceux que j’aime d’ailleurs.
Je ne veux pas faire subir ça à ceux que j’aime. Là, mon homme est en train de téléphoner. Il parle toujours fort quand il téléphone. J’ai envie de lui hurler « ta gueule »… Sympa l’ambiance, non ? ! Heureusement, je me maîtrise, j’essaie de faire la part des choses mais se maîtriser tout le temps ça aussi c’est difficile.
Je déprime donc, j’ai compris ça à Beauvais, la ville où l’on peut faire du surf dans le bus, rencontrer Dieu et construire des histoires sans paroles.
Ne plus parler, ne plus entendre les mots que je ne veux plus entendre, retrouver leur sens premier.
Maintenant, je vais essayer de reprendre des forces pour trouver l’énergie de me relever, pour primer à nouveau, retrouver la première place dans ma vie.
Ça peut prendre du temps.
Ça peut m’empêcher de vous faire coucou ici ou ailleurs.
Mais ce n’est qu’un passage.
Il faut juste que je le passe.
A bientôt, je vous embrasse fort, continuez à aimer, c’est ce que vous avez de mieux à faire, et moi aussi !
dimanche 14 septembre 2008
L'amère version de la père version
Il m’a fallu beaucoup de temps avant de commencer à accepter à m’aimer un peu.
J’ai longtemps considéré que j’étais un être insignifiant et méprisable. J’ai détesté mon corps, j’ai cherché à le nier et même à le supprimer de manière plus ou moins directe. Fumer, est-ce autre chose finalement que de chercher à supprimer son corps ?
S’aimer, ça semble si simple et c’est si compliqué. Et si simple à la fois…
Je crois que j’ai commencé à m’aimer vraiment à partir du moment où j’ai voulu plaire à celui que j’aimais. D’une certaine façon, c’est l’amour de l’autre qui m’a amenée à m’aimer. Comment l’autre pourrait-il m’aimer si je suis si méprisable ?
C’est difficile d’apprendre à s’aimer quand on a eu une éducation chrétienne. J’ai souvent eu le sentiment qu’il fallait s’oublier, se mettre au service de l’autre, bannir le nombrilisme et toute forme d’égoïsme.
Et pourtant…
Si je me reconnais encore comme chrétienne aujourd’hui c’est presque uniquement à cause de cette citation qui est mon credo : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19).
Je le sais maintenant que m’aimer ce n’est pas ne pas aimer l’autre.
Je le sais maintenant que prendre du temps pour moi ce n’est pas priver l’autre, je sais que ce temps qu’il me faut pour me retrouver rend le reste du temps plus riche.
Bien sûr, on peut ne pas s’aimer et être capable d’aimer les autres. Je me suis longtemps consolée avec cette idée.
Mais si l’on ne s’aime pas, l’amour ne peut pas se partager, il reste prisonnier quand il doit être échange.
Mais aimer l’autre, c’est aussi aimer l’autre en soi (oui, vous pouvez avoir une autre lecture de cette phrase, elle est juste aussi !).
Je le sais maintenant.
Je ne l’ai pas toujours su.
Et je sais aussi maintenant qu’apprendre à s’aimer passe par une acceptation de son corps et de ses désirs.
Il m’a fallu apprendre à habiter mon corps.
J’ai été si longtemps absente de mon corps. Et je me demandais pourquoi je n’arrivais pas à accepter les corps des autres… Comment aurais-je pu ? Quand on est vide à l’intérieur, on ne peut pas donner. Quand on est vide à l’intérieur, on vit toute approche de l’autre comme une agression, une intrusion.
Apprendre à aimer son corps, accepter de ne plus être une raison désincarnée.
Ce n’est pas non plus facile d’accepter cela quand on a grandi dans notre société.
Ça commence dès l’enfance. Avec ce fantasme délirant du prince charmant qui ne viendra jamais et pour lequel il faudrait « se réserver », ça commence par une éducation sexuelle qui n’est pas une réelle éducation. Qui parle d’orgasme féminin et de clitoris aux petites filles et aux jeunes filles ? Qui leur dit qu’elles ne sont pas que l’objet d’un désir mais un sujet ? Qui leur dit que ce n’est pas mal de se caresser ? Qui leur dit qu’être nu ce n’est pas être indécent ?…
La première fois que j’ai osé toucher mon sexe, je me suis sentie tellement coupable… Et non, cette culpabilité n’ajoutait rien au plaisir que j’aurais pu ressentir, c’est l’inverse, elle le bloquait, elle me disait que j’étais une personne anormale et perverse.
Perverse…
L’origine étymologique du mot perversion est intéressante. Le verbe pervertir vient de deux termes latins : «per» qui signifie par et «vertere» qui signifie tourner. La traduction la plus littérale serait "mettre sens dessus-dessous" ou "faire mal tourner". Je dois vous avouer que la première « version » me va beaucoup mieux que la seconde… On a donc longtemps jugé comme perversion toute pratique sexuelle «déviante» c’est à dire qui n’aboutit pas à la fécondation. Autant dire que nous sommes presque tous des pervers.
Je suis donc perverse et j’adore ça. Je suis ainsi doublement perverse…
Il me semble que tout être humain recherche le plaisir. Et que le plaisir a des formes multiples et très subjectives. Je ne comprends pas bien que l’on puisse penser que certains fantasmes sont des perversions. La perversion ce n’est pas fantasmer et réaliser dans l’imaginaire des scénarios de soumission ou de domination. Je crois qu’à partir du moment ou des adultes partagent ouvertement ces fantasmes et les utilisent pour se faire du bien, pour partager du plaisir, ce n’est pas une perversion.
Est pervers celui qui ne respecte pas son partenaire en l’humiliant ou en le méprisant réellement, est pervers celui qui nie le désir et la sexualité de l’autre, est pervers celui qui impose son désir à l’autre, est pervers celui qui prive son partenaire de sa liberté…
Quelle société étrange qui, sous prétexte de libération sexuelle, asservit les hommes et davantage encore, les femmes…
N’importe quel enfant est amené dès l’école à associer la sexualité à quelque chose de sale et de dégradant. Il suffit d’écouter les insultes des cours de récré : « va te faire foutre, enculé, salope, fils de pute, pédé, connard, branleur, suce ma bite… », j’en passe et des meilleures et je sens que cette dernière phrase va m’attirer des lecteurs de chez monsieur google qui risquent d’être bien déçus…
N’importe quel ado est en mesure d’avoir accès à une pornographie infâme et dans le même temps, les images d’une sexualité saine sont de plus en plus occultées. La pornographie expose à nos yeux des corps qui n’expriment plus qu’une caricature de plaisir, ils imposent une norme délirante à ceux qui n’ont jamais rien connu d’autre : qu’il faut s’épiler (surtout supprimer tout ce qui fait penser que nous sommes des êtres sexués, nous faire redevenir des enfants imberbes et sans désir, quelle hypocrisie et quelle connerie…), porter des strings et des talons aiguille, pousser de grands cris, rouler des yeux, tous ces codes complètement stupides…La pornographie formate les fantasmes, rien que d’imaginer la future sexualité de ces mômes dont on dit que 50 pour cent d’entre eux ont déjà vu un film porno avant 11 ans, ça me révulse…
Sans compter le nombre de fois ou j’ai entendu cette affreuse phrase : « il faut respecter la femme ». Si j’ai bien compris, la respecter c’est ne pas la dégrader, ne pas la déshonorer en ayant un comportement qui pourrait faire penser qu’on veut lui faire l’amour. Merde alors. Si c’est ça me respecter, j’aime autant vous prévenir, je n’ai pas du tout envie qu’on me respecte ! Alors quoi ? A partir du moment où on aime faire l’amour on est une salope ?!
Quelle société hypocrite… Alors que nous naissons tous sexués, que nous avons tous des désirs, que nous avons tous besoin de ressentir du plaisir et d’en donner aussi…
Notre société évolue de plus en plus vers la négation de la vie.
Nier la sexualité et la remplacer par la pornographie c’est nier l’énergie de vie qui est en nous.
J’ai souvent entendu dire que dans un avion, si une dépressurisation survient, c’est la mère ou le père qui doivent d’abord utiliser leur masque à oxygène, avant même leur enfant, pour être ensuite en mesure de pouvoir s’occuper de lui.
Nous avons tous besoin de nous oxygéner, d’inspirer, de faire entrer le souffle de vie en nous avant d’expirer pour toujours.
Si nous ne le faisons pas, nous ne pourrons pas être en mesure d’aimer.
Et si nous n’aimons pas, à quoi bon vivre ?
mardi 19 août 2008
De la lenteur
J'aime beaucoup l'idée que je vous écris ce billet sur la lenteur, depuis le siège avant passager de ma voiture lancée à plus de cent kilomètres à l'heure...
Peut-être est-ce parce que je suis née en retard de quinze jours, peut-être sont-ce ces cinq minutes pendant lesquelles je n’ai pas respiré, à ma naissance… Un docteur avait dit à ma mère que je passerais ma vie à essayer de rattraper ces cinq minutes… Je n’en sais rien. Je crois que mon temps est différent du vôtre. Ce n’est pas que je ne le maîtrise pas, le temps ne m’angoisse pas, mais… peut-être passe-t-il différemment pour moi. Peut-être pas, je ne suis pas vous, après tout. Je ne suis pas pressée, jamais, j’ai l’impression de voir le monde courir tout le temps. Je ne cours pas, j’ai horreur de ça.
Fin de matinée sur l’île. Je viens de me réveiller et je bois mon café dehors, face à la mer.
Il me dit : « on pourrait rester là des heures, sans bouger, juste à regarder ». Je comprends ça. Je n’ai pas besoin d’aller visiter les coins et les recoins, j’aime me poser quand je voyage, m’arrêter longuement pour contempler. Parfois, quand je vois des touristes, je me dis qu’ils visitent les pays comme on va au musée. Deux secondes par toile, cinq minutes par salle. Je ne sais pas faire ça. Quand je vais au musée, je marche tranquillement, je regarde un peu partout, j’attends ce qui va me sauter au visage. Ça finit toujours par arriver. Quand le choc survient, je m’arrête, je m’assois. Longtemps. Une toile ou deux suffisent. Je m’en imprègne, je les grave au fond de moi et je m’en vais.
Suis-je lente parce que je ne suis pas pressée ? Je me suis longtemps posé la question. A une époque où je maîtrisais parfaitement l’art de l’auto flagellation, je me voyais comme une grosse vache qui broutait bêtement toute la journée, mollement. Aujourd’hui... je crois que je ne suis pas si grosse que ça ! Je regarde les trains avec délice, ce ne sont jamais les mêmes, je connais de merveilleux brins d’herbe, des nuages insensés, j’avance doucement mais avec bonheur. Je ne suis pas baguée, je dors à l’heure de la traite et seuls ceux que j’aime profitent de mon lait.
J’ai des amis qui font tout à horaires fixes, je ne sais pas faire ça non plus. Je mange quand j’ai faim, je dors quand j’ai sommeil. Bien sûr, n’étant pas complètement coupée de la réalité et du temps des autres, je suis ponctuelle dans mon boulot. J’arrive à l’heure, et même un petit peu en avance, justement pour ne pas avoir à me presser, le temps de regarder dans mon casier, dire bonjour aux collègues, boire un petit café... A la cantine, ceux qui mangent avec moi doivent penser que je suis très croyante. Je pose mon plateau, je joins les mains, et je regarde autour de moi, les autres, ce qu’il y a sur la table, ce qu’il y a derrière la fenêtre, les arbres, le ciel… Je ne peux pas manger directement, j’aurais l’impression d’être une oie ! Pareil pour mon thé et mon café, je les bois toujours tièdes, jamais brûlants. Quelle drôle d’idée que de se torturer ainsi les lèvres la langue et le gosier ! Je ne saurais apprécier la saveur de ces deux zexquis breuvages si je devais m’ébouillanter, alors je prends le temps de chauffer mes mains au bol, de contempler les paysages magiques qui se dessinent à la surface, de me faire des bains de vapeur en mettant la tête au dessus du liquide…
Je prends mon temps. Je ne suis pas lente. Je suis gourmande, c’est différent.
Je crois que pas mal de mes connaissances ont peur de perdre leur temps, il passe trop vite, alors ils courent comme des fous, pour en gagner du temps, ils accumulent les sorties, les activités pour avoir l’impression que leurs journées sont pleines, qu'ils n'ont pas vécu en vain.
Je suis assise dans l’herbe. On pourrait croire que je ne fais rien. Ça peut durer des heures. Ma vie n’est pas moins pleine…
Je vais vous livrer un grand secret de ma pédagogie. Il m’a fallu pas mal de temps pour arriver à cette conclusion mais l’expérience peut parfois servir… Lors de mes premières années d’enseignement, je courais après le programme et l’appliquais scrupuleusement. En moins de dix mois, j’abordais tous les points, voyais toutes les notions imposées par les instructions officielles et faisais tout ce qui m’était possible pour essayer en même temps d’apporter autre chose à mes élèves : des lectures, du rêve, de la poésie, de la réflexion… Et figurez-vous que j’essayais également de combler les lacunes et les retards accumulés, et il y en avait, chaque année un peu plus… Résultat des courses en fin de parcours : nous avions survolé le programme, j’avais distribué force résumés et photocopies miracles (prendre des notes c’est du temps de perdu…) mais mes élèves… qu’en avaient-ils retenu ? Pas grand chose, il m'a bien fallu un jour ou l’autre me l’avouer…
Depuis, je fais moins mais je crois que je fais mieux. Le programme n’est pas bouclé, je sélectionne ce qui me semble vital, c’est toujours difficile car j’aurais envie de tout voir, mais ces programmes ont été faits pour des élèves idéaux qui n’existent pas.
A la fin de cette année scolaire, mes élèves avaient vu peu de notions, pour ceux qui s’y connaissent un peu je peux vous les donner pour mes sixièmes : les classes grammaticales (on les appelait natures au temps jadis !), trois fonctions (Sujet, COD et COI), la conjugaison du présent (indicatif, subjonctif et impératif), de l’imparfait et du passé simple. C’est tout pour ce qui concerne la grammaire et la conjugaison, c’est à dire très peu en regard du programme officiel. Mais je vous assure que ça, ils le savaient VRAIMENT bien, parce qu’on l’a vu et revu et rerevu, qu’ils ont fait plusieurs jolis schémas, récité par cœur, dessiné, chanté et même fait des maquettes c’est vous dire ! La pédagogie « nouvelle » demande aux enseignants de survoler des milliers de notions, de les aborder de manière ludique et inductive quand il faudrait prendre le temps de l'étude, de l'apprentissage, de la répétition, des exercices certes fastidieux mais tellement formateurs... Que je suis vieux jeu…. Bigre ! Je suis en train de m’égarer ! Je crois bien que je me trompe de blog !
Bref, je suis dans ma vie comme dans ma manière d'enseigner : je prends le temps, je sacrifie ce qui ne me semble pas indispensable, je profite de ce qui me semble vital.
Je prends mon temps.
Je ne suis pas lente.
Je suis gourmande, c’est différent.
samedi 9 août 2008
Doux doudous...
Doux, le doudou. Petit morceau de tissu, petit lapin, petit ours sans défense. Rapiécé, usé, avec son odeur de lessive, de draps, de sommeil et d’enfance.
Doux le doudou…
Mon doudou ! Mon doudou ! crie mon enfant, et il court dans toute la maison à la recherche de son trésor. Chaque objet est retourné avec frénésie, il regarde sous le lit, dans la corbeille à linge, l’armoire, le lave-vaisselle, sous les lauriers peut-être…
Doux mon doudou… Mon petit doudou à moi… Je t’aime bien fort !
J’ai toujours eu peur des doudous. Toujours mal à l’aise avec ces petits trucs qui reçoivent tant d’amour. Il a fallu que je me fasse violence pour accepter que mes enfants aient des doudous. Mère indigne !
Chaque soir, pendant deux ans, j’ai fait tourner les peluches de mon fils. Un doudou différent pour chaque nuit. Pour ne pas qu’il s’habitue, pour ne pas qu’il en élise un. Mère indigné !
Doux… D’où cela vient-il, cette peur des doudous ? Ce n’est pourtant pas bien méchant ces petites bêtes-là…
J’ai quinze ans et ma tante fête ses quarante ans. Immense salle des fêtes, une foule d’invités et une grande table jonchée de cadeaux. Elle les ouvre les uns après les autres, elle crie de joie et de surprise, elle s’extasie. Ma grand-mère arrive avec un petit paquet dans les bras, elle l’offre à sa fille. Ma tante déchire le papier. A l’instant même où elle aperçoit ce qui est à l’intérieur, son visage se décompose et le mascara coule sur ses joues pleines de larmes.
- Mon nounours… mon petit nounours…
Elle pleure et elle oublie les plats qui refroidissent, les invités tout autour, les serveurs qui s’impatientent, la montagne de cadeaux, la musique en sourdine… Elle pleure…
Au milieu de l’immense salle, une petite fille tient son nounours dans les bras.
Moi, je me dandine d’un pied sur l’autre, je voudrais être ailleurs, qu’est ce que c’est que ce truc ridicule qui vient de faire s’écrouler une forteresse en moins d’une seconde. Je la trouve tellement vulnérable… et ça me fait peur. Je me dis que jamais jamais jamais je ne permettrai qu’on puisse ainsi me bouleverser en public aussi facilement. Je trouve ça intolérable, inacceptable qu’un machin comme ça te dézingue en direct, sans prévenir.
Elle pleure, elle pleure, elle ne s’arrête plus, elle serre le petit nounours dans ses bras.
Je devrais être émue, je devrais trouver ça touchant et avoir la larme à l’œil comme tout le monde mais non, rien à faire, ça me terrifie.
J’ai fait la valse des peluches pendant deux ans devant le lit de mon petit bonhomme. Bonsoir monsieur lapin ! Bonjour Mouimoui la souris ! Coucou mademoiselle la coccinelle ! Oh ! mais c’est Coacoa la grenouille qui est là ce soir !
Peine perdue. Il a résisté à toutes mes fourbes tentatives pour le détourner de son noble amour pour son petit lapin.
Raté…
Mes amis : « Tiphaine ! Les enfants ont besoin d’avoir un doudou ! C’est important ! C’est une odeur familière, un objet rassurant qu’ils peuvent emmener partout avec eux, tu ne peux pas demander à un gosse si petit d’être indépendant, qu’est-ce que c’est que cette idiotie ? (en vrai, ils disent connerie, mais je fais comme si j’avais des amis de la haute, pour vous épater !) ».
Et bien sûr, ils ont raison. J’ai lâché l’affaire avec ma fille, pas de valse des doudous, choisis qui tu veux.
J’ai évolué aussi, un peu. Je vous jure. Je comprends qu’ils aient besoin d’avoir un point de repère, besoin de retrouver un truc stable, toujours là, mais j’ai quand même encore un peu de mal. La peur panique quand le doudou est perdu, j’ai du mal à la supporter. Je me suis demandée si j’étais jalouse, je ne le suis pas. Je crois que ce qui me fait le plus peur c’est qu’ils aient besoin de se rassurer dans les bras d’un morceau de tissu, que leur bonheur et leur tranquillité dépendent d’une peluche sans âme. Mère indigne ! Tes bras ne sont pas assez doux !
Ils dorment, je viens de les embrasser, tard dans la nuit. Titouan a son petit lapin sur le visage, l’une de ses pattes est dans sa bouche, il la mordille dans son sommeil. Aziliz a posé son luminou tout contre son cœur.
Ils sont si beaux, tous les quatre. Je suis tellement fière et tellement heureuse.
C’est des conneries tout ça… Mes enfants ne sont pas dépendants d’un petit lapin et d’un petit chat lumineux. Ils sont dépendants de l’amour qu’ils fixent dessus.
Est-ce que c’est si grave d’être dépendant à l’amour ?
Pas vraiment…
Je crois même que c’est une chance.
Finalement, voilà deux petits chéris qui partent plutôt bien dans la vie.




