samedi 21 avril 2007
Lettre à ma mère
Maman,
Je me suis toujours dit que ce n’était pas la peine que je t’écrive une lettre puisque tu sais déjà tout. Peut-être parce que tu es ma mère… Les mamans ne savent-elles pas tout sans qu’on ait besoin de leur dire ?
Tu sais déjà que je t’aime.
Sais-tu que la conscience de la mort m’est venue le jour où j’ai compris que je pourrais un jour te perdre ? Que je devrai un jour te perdre ? Je crois que ma croyance en une vie après la mort date de ce moment précis. L’idée que tu ne puisses plus être à mes côtés m’est insupportable.
Sais-tu que je suis fière de te ressembler ? Sais-tu que je te ressemble plus que tu ne le crois ? C’est à toi que je dois cette rage contre l’injustice, cette haine du racisme, ce dégoût de l’intolérance. Encore à toi le refus des conventions stupides, l’amour des histoires et des livres, le plaisir des petits riens qui sont tout, les touches de couleurs contre la morosité de l’hiver, la persévérance et la foi en la vie.
Quand je croise parfois mon reflet j’ai l’impression de te voir. J’aime te reconnaître en moi. Je t’ai toujours trouvée belle, j’ai toujours été persuadée que tu ne te trouvais pas belle. Comme si tu étais étonnée qu’on puisse le penser. Là encore, je te ressemble tellement. J’ai toujours accordé plus d’importance à l’esprit, refusant de voir autre chose chez moi qu’une âme emprisonnée dans un corps. Le premier qui a osé me dire qu’il me trouvait belle a manqué de peu une paire de claques. Je croyais qu’il se moquait de moi ! Je suis sûre que tu comprends cela aussi bien que moi.
Sais-tu que je ne t’ai jamais haïe ? Je ne sais pas si c’est une bonne chose, paraît qu’il faut la faire, sa crise d’adolescence… Je n’ai jamais eu honte de toi, jamais pensé que tu étais une mauvaise mère, que tu ne m’élevais pas comme je l’aurais mérité ! Jamais cru qu’on avait fait une erreur à la naissance et que j’étais en fait une princesse. Je suis fière que tu sois ma mère. Fière d’être fière, même.
Je n’oublie pas ton parfum de vétiver et les bisous du soir.
Je n’oublie pas les histoires racontées au creux de tes bras.
Je n’oublie pas les chants de révolte.
Je n’oublie pas les crises de fous rires à la messe.
Je n’oublie pas ton infinie tendresse.
Je me souviens du jour où Hakim est venu à la maison, quand il a cassé un verre. Il s’est mis à pleurer. Il était tout catastrophé. Alors, tu as pris toi aussi un autre verre et tu l’as fracassé sur le sol ! Tu lui as dit quelque chose du genre " tu vois ? ça n’a aucune importance ! ". Tu m’as appris que seul l’amour est important. C’est la plus belle leçon qu’on ne m’ait jamais donnée.
Sais-tu que pas un jour ne passe sans que je pense à toi ? Et pas un jour ne passe sans que tu ne penses à moi. Je le sais moi aussi, faut-il vraiment écrire ces mots ? Peut-être que oui. Parce qu’écrits, ils me relient encore un peu plus à toi.
Maman, je ne veux pas que tu meures. Jamais.
Tu sais que je continuerai à te parler, que je chercherai ta présence là où ton absence me crèvera le cœur. Il est impossible que tu puisses disparaître un jour. Je ne le permettrai pas.
Maman, il suffit juste que tu ne meures pas…
S’il te plaît, raconte-moi encore une histoire, je ne veux pas dormir.
jeudi 1 mars 2007
Lettre à Monsieur Dixmoinsun
Les habitants du Poutouland
A Monsieur 10-1
Service Résiliation du Telecomland
Référence client : GOGO145863XB12
Le POUTOULAND, le 01/03/2007- Recommandé avec Accusé de Réception
Cher Monsieur 10-1,
Nous allons probablement vous faire grand peine mais nous devons vous informer par la présente de la résiliation de notre abonnement à l'offre 100 % 10-1 Boîte non dégroupé. Comme nous l’avons lu en tout petits caractères sur un document que nous n’avons jamais signé il semble que vous avez manqué à vos obligations de service. Au Poutouland, les jours s’écoulent depuis maintenant deux mois dans une joie et un bonheur non dissimulés, mais il y a quelque chose de pourri quand même, comme vous n’êtes pas sans le savoir puisque nous vous avons déjà adressé plusieurs courriers. Croyez bien que nous le regrettons amèrement, les deux 10-1 boîtes que vous nous avez envoyées sont vides, oui, vous avez bien lu, elles sont vides. Nous avons bien essayé à plusieurs reprises de les remplir de sens ou de mots en entonnant divers chants de guerre, en leur parlant avec amour comme à nos cactus, ou en les faisant briller avec un joli chiffon doux. Peine perdue, hélas.
Nous avons donc décidé de contacter votre chaude ligne mais vos techniciens se sont avérés aussi peu doués que nous. Ils nous ont donné des conseils que nous avons jugés absurdes mais que nous avons appliqués malgré tout, c’est vous dire notre bonne foi ! Il s’agissait le plus souvent de débrancher la boîte et d’attendre un signal vert… Vous auriez dû nous voir autour de la boîte, attendant patiemment le moindre frémissement et riant de l’incompréhension palpable qu’il y avait entre nous et vos techniciens qui répétaient inlassablement « Merci de votre confiance, 10-1 vous souhaite une agréable journée ». Il faut vous dire, cher Monsieur 8+1, que nous commençons à bien connaître les boîtes. Nous en avons déjà une incroyable collection dans le Poutouland : des boîtes à thé, à café, à bijoux, à chocolat, à joujoux, à camembert aussi, nous les ouvrons pour le dessert comme vous le savez sans doute… Nous avons débuté dans l’incroyable monde des boîtes creuses avec une libre boîte qui est décédée au bout d’un mois seulement, nous avons alors commandé une Aoelle boîte mais elle a fait plein de petits mouchards dans notre ordinateur et nous avons dû nous en séparer. Le Poutouland a alors investi dans une Ci-Gît tel boîte mais au bout de deux ans elle a muté en 10-1 boîte ce qui nous a plongés dans un grand désarroi… Rendez vous compte, cher Monsieur 13-4, nous ne pouvons plus surfer à notre aise depuis deux mois et nos planches s’ennuient dans le garage ! Elle frémissent d’envie, elles hurlent chaque jour leur désir de retrouver les fougueux www…
Cher Monsieur 5+7-3, il nous faut donc nous séparer. N’en soyez pas peiné, cela n’a rien de personnel ! Nous sommes persuadés que nous serons remboursés des sommes injustement perçues par vos services car nous vous savons sensible, bienveillant, humain en somme.
En somme…
Veuillez agréer, Monsieur 19-10, l'expression de nos salutations très très très distinguées…
Les habitants du Poutouland
jeudi 15 février 2007
Lettre à ma fille qui grandit
Voilà. Ça y est. Depuis ce matin, tu as passé plus de jours à l’extérieur de moi qu’à l’intérieur de moi.
Te souviens-tu de cette bulle de tendresse, de cet univers aqueux dans lequel tu tournais sur toi-même ?
Te souviens-tu avoir entendu mon chant d’amour juste derrière la peau tendue de mon ventre ?
Te souviens-tu de la main de ton père contre laquelle tu venais te blottir ?
Je n’ai jamais compris pourquoi l’astrologie accordait tant d’importance au jour de la naissance. Il me semble que toute naissance est un accident. N’étais-tu pas vivante avant de naître ? Vivante, dès le jour de ta conception, vivante dans mon ventre qui enflait, vivante dans mes larmes de bonheur, vivante quand tu me donnais de furieux coups de pieds comme quand tu effleurais doucement l’intérieur de moi, vivante quand tu me secouais de ton hoquet…
Vivante avant de naître, cachée aux regards du monde dans ma carapace de chair.
Il nous a fallu apprendre toutes deux à vivre détachées l’une de l’autre. Il m’a fallu accepter que d’autres mains te tiennent, que d’autres bouches t’embrassent, que d’autres regards te mangent. Regarder mon corps vide, mon ventre vide. Te serrer fort contre moi, presque à t’étouffer, comme si je pouvais à nouveau te réunir à moi, te greffer à ma chair.
Mais, si je ferme les yeux, j’entends encore ton cœur qui bat en moi.
Mon Asie Lisse, ma Lilounette aux yeux qui brûlent, ma Lili ruisseau, mon asile lys, ma petite fille qui découvre la vie. J’aime te voir grandir, j’aime ton émerveillement et ton enthousiasme devant ce qui blase les grands depuis si longtemps. Je te présente une orange et tes pieds s’agitent dans tous les sens, tes yeux s’agrandissent, tu me dis des « dadadadada » et des « tatatata »… et ton sourire quand enfin tu l’attrapes ! Nous voilà toutes les deux à gazouiller de bonheur parce que tu découvres ce joli fruit qui sent si bon, qui est si doux mais pas plus que ta joue, ça non, ça n’est pas possible.
Voilà petit cœur, aujourd’hui tu vas vers ta vie, tu te détaches un peu plus chaque jour de moi. Mais les battements de ton cœur en moi, personne ne pourra jamais me les enlever même quand la mort te fera croire que je ne suis plus là près de toi. Ferme les yeux mon Asie Lisse, écoute nos cœurs qui battent en toi. Ferme les yeux mon Asie Lisse, je suis en toi comme tu es en moi. Ouvre les yeux mon Asie Lisse et sois heureuse. Les vibrations de nos cœurs inventent à chaque instant un fabuleux feu d’artifice.
Regarde ! Il vient tout juste de commencer !
lundi 29 janvier 2007
A vous
C’est demain matin que je reprends le travail. Dernière journée de femme au foyer à serrer mes enfants très très fort dans mes bras, à trier des papiers, à virevolter dans tous les sens pour ne surtout pas penser. Ne surtout pas penser. Une boule d’angoisse. C’est rien, faut juste que ça passe. Accepter que c’est la fin d’une période même si c’est le début d’une autre. Lâcher prise. Lâcher prise…
Je ne sais pas si je saurai mener les deux blogs de front, un pour le boulot, l’autre pour… le reste en vrac… Je verrai bien. Je vous invite à me retrouver, si le dieu de l’informatique le veut bien, sur mon blog de Zepeuse, et puis le reste du temps, le mercredi ou le week-end peut-être, je ne sais pas bien encore, à venir faire un petit tour par ici pour continuer le dialogue commencé avec ces morceaux de nous.
Je suis allée vendredi dans mon collège et mes collègues me demandaient comment j’avais fait pour tenir si longtemps (9 mois ! je suppose que c’est symbolique !) loin des élèves, loin des cours, loin du travail. Moi aussi je croyais au début que ce serait impossible, que je passerais mon temps à faire le ménage, à torcher des fesses, à faire à manger. Je n’étais pas très enthousiaste ! Je me disais que je ne verrais plus personne, que ma vie sociale se résumerait à mes deux crapules, mon chéri, ma maman, l’épicière et la maîtresse d’école. C’est mon blog qui m’a « sauvée », je peux bien vous le dire maintenant. C’est grâce à vous que j’ai eu cette fenêtre sur l’autre, cet échange nécessaire. Merci à tous. Grand merci. J’ai découvert d’autres écrits, d’autres idées, je me suis sentie moins seule aussi.
Voilà.
Je vous dois combien ?
La bise à tous et à très bientôt, ici ou là.
Tiphaine
vendredi 15 décembre 2006
Lettre à Le Clezio
La première fois que je vous ai lu, j’ai cru que vous parliez de moi, que vous aviez écrit pour moi. J’avais du mal à admettre que c’était impossible puisque vous ne me connaissiez pas.
Et puis, je ne m’appelais pas Lullaby…
J’ai grandi entourée de vos livres.
Des refuges à portée de la main.
Un peu de moi continuait à croire que c’était pour moi que vous écriviez.
Je voyageais entre vos lignes.
Les yeux fixés derrière la ligne d’horizon, sur votre main. Celle qui avait tenu la plume qui m’avait offert vos mots.
Et puis il y a eu La guerre.
Depuis, plus rien.
Je suis incapable de lire ce que vous avez écrit depuis ce jour où j’ai lu La guerre.
Dans ma maison, vos livres s’entassent dans ma bibliothèque. Je ne les ouvre pas, mais je les regarde.
Comment vous expliquer ?
La guerre est exactement, presque mot pour mot, le livre que j’ai toujours voulu écrire…
Comment écrire ensuite ?
Il m'a fallu oublier.
Oublier que vos mots ne sont pas les miens, ne le seront jamais.
Imaginez juste un moment que vous avez toujours voulu peindre un tableau. Vous y avez pensé longtemps, avez préparé les couleurs, êtes allé cherché les pigments rares aux quatre coins du monde… Un jour, au hasard d’une de vos flâneries, vous découvrez votre œuvre dans la vitrine d’une galerie, la signature n’est pas la vôtre et le tableau est encore plus réussi que ce que vous aviez imaginé… Alors vous abandonnez… Parce que faire une pale copie ne vous intéresse pas.
Il me faudra encore du temps, avant de l’écrire, ce roman qui gronde en moi.
Comme des trésors, je garde vos livres à portée de mon cœur.
Nous nous attendons.
Je me souviens que quand j’étais plus jeune un journal proposait d’écrire « une lettre à l’écrivain qui a changé votre vie »…. J’ai pensé cent fois vous écrire mais j’avais peur. Peur de vous reprocher vos mots qui sont parmi les plus belles choses qu’il m’ait été donné de voir.
Vous avez ouvert mes yeux à la beauté.
Je ne serai plus jamais la même.
dimanche 19 novembre 2006
Tiens, j'ai écrit ça
Maman me dit que c’est une des premières choses que tu fais le matin, après avoir bu ton café. Tu allumes l’ordinateur et tu vas voir si j’ai écrit un nouveau message. Je ne savais pas que tu venais souvent ici. Tu laisses parfois des commentaires, toujours pudiques, et je te devine seulement, comme je l’ai toujours fait.
Tu ne dis pas, tu écris.
Des mots d’amour, d’amitié, de rage aussi.
Tu m’as appris il y a peu que ton père n’avait jamais dit un seul mot à propos de tes poèmes. Jamais un seul mot. Tu ne sais même pas s’il les a lus. Qu’en a-t-il pensé ? Qu’a t-il pu ressentir en découvrant les textes où tu parles de lui, où tu parles de ta mère ? A-t-il pleuré en cachette ? Ou n’a-t-il jamais ouvert un de tes livres ?
Les hommes ne doivent pas montrer leurs sentiments. C’est ainsi qu’il a été élevé; c’est ainsi qu’il t’a élevé.
Je comprends mieux tes silences, tes non-dits. Et malgré tout, j’ai toujours envie de te secouer, de te provoquer pour que tu ouvres ton cœur, que tu laisses déborder tes sentiments. Parfois, ça déborde. Parfois, les mots arrivent jusqu’à ta bouche et sortent. Rares moments. Trop rares mais de plus en plus fréquents.
Merci pour tes mots, papa, merci pour ceux que tu ne caches pas, malgré ta pudeur, malgré tes peurs.
Quel chemin il t’a fallu parcourir pour arriver à les dire, tous ces mots. Ces mots que tu n’as pas dits, ces mots que tu as écrits et puis ces mots vivants, suspendus dans l’air, étonnés de se retrouver libres.
Ton amour pour nous se devine plus qu’il ne se dit. Je le surprends dans tes yeux qui s’embuent, dans ta main qui s’agite, dans ton corps qui se cache, dans ton rire, dans tes silences.
Dans tes poèmes.
Un peu d’amour caché au détour d’une page.
« Tiens, j’ai écrit ça… ».
Il m’a fallu du temps pour le comprendre.
Il m’a fallu du temps pour l’accepter.
Je n’ai jamais été douée pour les devinettes.
J’aime que les mots soient libres quitte à être étalés sur la place publique, éclatants en pleine lumière.
Te dire haut et fort que je t’aime.
Te l’écrire.
Te le dire.
Te l’écrire par peur de fissurer ta carapace.
Les mots qui font le plus mal sont ceux qui ne sont pas dits.
Je les ai cherchés, tes mots, je les ai trouvés.
Je les ai gardés dans un coin de mon cœur.
Je te sais luttant contre ta pudeur.
Papa, dis les mots. Ouvre la bouche et crie-les, hurle-les.
Je te sais luttant contre ta pudeur et alignant les mots sur le papier.
Nous sommes deux silences même quand tu dis que je parle trop.
Et pourtant… pourtant il n’y a peut-être tout simplement rien à dire. Etre ensemble et regarder un arbre, respirer le même air, suivre des yeux le vol des oiseaux. Savoir que nous nous aimons parce que ça transpire de nous, parce que c’est juste évident, parce que tu es un peu moi et que je suis un peu toi.
Nous sommes deux silences qui se parlent doucement, presque en cachette l’un de l’autre.
Nous sommes deux silences.
Mais, le silence, après nos paroles, c’est encore nos paroles.
jeudi 2 novembre 2006
Lettre à mon frère
Aujourd’hui tu as trente ans et je me souviens de ta naissance. L’un de mes premiers souvenirs. Dans la chambre d’hôpital, maman sur un lit avec des draps blancs. Une pièce immense parce qu’elle me semblait vide. Le lit de maman et, très loin, ton petit lit. Je crois que tu dors. Je suis intimidée. Tout ce blanc, ce silence et les pas qui résonnent dans le couloir. Dans ton lit, il y a un cadeau pour moi. C’est une poupée, elle s’appellera Mathieu puisque c’est toi qui me l’as offerte ! Maman m’a dit que je t’avais regardé ensuite et que j’avais dit : «il n’est pas beau, il n’est même pas noir !».
C’était il y a trente ans…
Je me souviens de tes réveils. Avec papa et maman, nous allions chaque matin dans ta chambre pour saluer le soleil. « Bonjour soleil ! ». Ton sourire, grand, quand tu voyais nos têtes et les bras de maman qui se tendaient vers toi.
Tu étais mon petit frère. Tu me suivais partout, comme un petit frère. J’essayais de t’éviter, comme une grande sœur. Je ne supportais pas que tu me copies ! Le nombre de fois où j’ai entendu nos parents tenter de m’amadouer avec ce terrible raisonnement : «Mais Tiphaine, c’est normal que ton frère t’imite, tu es un modèle pour lui, tu devrais être fière!». Mouais… Moi, tout ce que je voyais c’est qu’il y avait un ptit bonhomme dans mes pattes qui faisait la même chose que moi et ça m’énervait ! Les enfants sont cruels… Je le sais depuis que je suis mère. Mais comment faire comprendre tout cela à une petite fille ? J’ai dû te faire souffrir, parfois, je me souviens avoir essayé de te semer quand j’étais avec d’autres enfants de mon âge. J’ai le souvenir précis d’un jour d’été : je suis cachée avec notre cousin Jérôme derrière la haie qui entoure notre pelouse et nous te regardons passer en criant nos noms. Nous ne te répondons pas et nous rions sous cape. Tout n’est pas si caricatural, bien sûr ! Ensemble nous avons joué aussi, partagé nos rires et nos pleurs, grandi tellement vite.
Quand Aziliz était dans mon ventre, je me demandais comment je pourrais l’aimer autant que Titouan. Sur le plan théorique, je savais que je l’aimerais autant, ça ne faisait aucun doute mais je pensais à ces trois ans d’amour exclusif que j’avais donnés à mon fils en me disant que ma fille n’aurait jamais cet amour là. Et j’ai repensé à ce que tu nous avais dit, il y a plus de vingt ans : «Toute ma vie, j’aurai toujours trois ans d’amour en moins !». J’avais été choquée que tu puisses penser cela car je savais combien nos parents t’aimaient. Je me disais que tu étais « un gros méchant jaloux ». Je ne le pense plus. Il m’en aura fallu du temps ! Je comprends maintenant ce que tu as ressenti, et, je crois que tu as raison, même si nous n’y pouvons rien.
Rien que pour ça, j’aurais voulu être ta petite sœur… Te donner ces trois ans pour que tu sois plus fort, plus sûr de toi, plus sûr de nous. Cette petite phrase n’a l’air de rien et pourtant… J’ai l’impression qu’elle est la clef de nos relations. Amour et haine. Passion. Nous nous sommes déchirés comme des amants, avons hurlé, raccroché avec rage le combiné du téléphone en pleurant, réveillé l’autre en plein milieu de la nuit… Nous nous sommes déchirés sans que jamais le lien ne se brise pourtant. Au pire de mes colères, au pire de tes rages, je savais, tu savais, cet amour indéfectible. Comme si nous étions les deux faces d'une même personne, deux âmes sœurs.
Quand tu souffres, je souffre et tu souffres quand je souffre.
Un même soupir pour deux bouches.
Une même douleur pour deux cœurs.
Les mêmes larmes, les mêmes sanglots coincés dans la gorge quand nos voix tremblent au bout du fil.
Tu es si proche et si loin en même temps. Envie de te serrer dans mes bras, de t’envelopper de ma tendresse. Et cette pudeur imbécile contre laquelle il nous faut lutter.
Nous savons tous les deux que les mots qui ne sont pas dits sont ceux qui font le plus mal.
Envie d’être une grande sœur pour casser la gueule à ceux qui te lacèrent le cœur.
Tu es mon petit frère, tu es aussi mon grand frère. Celui qui protège, celui qui écoute, celui qui est toujours là, celui qui ne juge pas qu’avec sa tête.
Mon petit grand frère,
Mon grand petit frère,
Mon côté obscur,
Mon côté brillant,
Mon éclat de rire,
Mon passeport pour l’enfance,
Mon escalier de secours,
Mon jumeau,
Mon frère.
lundi 23 octobre 2006
Lettre à mon fils pour son premier jour entier à l'école
C’est la première fois depuis la naissance de ta sœur que tu passes une journée entière loin de mes yeux. Il est midi, je tourne en rond. Tu m’attends dans la classe, tu guettes ma silhouette à la fenêtre, tu cherches mon visage parmi ceux des mamans. Et tu vas rester là, je ne viendrai pas. J’écris pour ne pas y penser mais j’écris ce à quoi je ne voudrais pas penser…
La maison est vide, les minutes passent lentement. Petit amour, te chercher à midi est un des plus beaux moments de ma nouvelle existence de mère au foyer. Ton sourire quand tu m’aperçois, et puis ta course vers mes bras, toi si pudique d’habitude. Ta main dans la mienne sur le chemin du retour, la grille noire sur laquelle il faut marcher, le mur aux graffitis qu’il faut commenter, le camion de la mairie qu’il faut admirer, la dame à vélo qu’il faut saluer, le monsieur qui bricole qu’il faut complimenter, et enfin la boîte aux lettres qu’il faut ouvrir. Tous les jours, tu espères ce moment où la boîte s’ouvre. Si elle est vide, tu pleures, tu es inconsolable pendant deux minutes, tu jettes ton manteau par terre, te précipites dans ta chambre en criant que tu veux un cadeau « tous les jours ». Puis tu redescends comme si de rien n’était. C’est oublié. Demain, peut-être… Quand il y a un paquet, tes yeux s’éclairent et tu sautes de joie en criant « Oooooooo un cadeau ! », tu le serres contre toi, tu le manipules avec une infinie précaution, l’examines, le soupèses. Tu me dis « Là, il y a écrit Titouan ! ». Tu sais où sont les ciseaux, tu me les apportes pour que je commence à dépiauter la bête. Tu finis le travail, avec une minutie d’orfèvre tu déchires le papier par tout petits bouts et peu à peu le cadeau apparaît. Tu es fier et heureux à la fois, tu as un sourire particulier, que je ne saurais imiter, un sourire de bonheur et d’humilité à la fois. Un air de « comment ? Est-ce bien moi qui mérite tout ça ? Ne vous êtes vous pas trompés ? ». Curieux sourire que je ne connais qu’à toi. Peut-être un peu à moi, aussi…
Parfois, je te regarde et je me vois. J’ai envie de consoler l’enfant que j’ai été quand je te vois pleurer, quand je nous vois pleurer. J’ai envie de jouer avec nous, de sauter sur le lit, de me rouler pas terre, de chanter à tue tête, d’éclabousser la salle de bains, de grogner comme le gros méchant dragon gris… Alors je le fais. Tu ne t’en étonnes pas, il t’arrive même de me dire d’arrêter avec un petit air sérieux. Alors j’arrête et tu me dis : « encore ! ».
En ce moment, tu te bats avec les mots. Moi aussi. Ils se bousculent à ta bouche, tu voudrais les dompter, ils t’échappent, tu t’obstines. Je sais que ça passera. C’est juste que… je redoute la méchanceté des autres enfants, j’ai peur qu’ils se moquent de toi, que tu décides de te taire alors. J’aime tellement ta voix. Tu recommences enfin à m’appeler « maman », après m’avoir donné du « Tiphaine » pendant deux mois !Tu ne sais pas, ou peut-être le sais-tu trop bien, à quel point j’aime entendre ce mot, «maman». A la naissance de ta sœur, tu as bégayé pendant presque deux mois puis tout est rentré dans l’ordre. Tu as le droit d’avoir peur, comment n’aurais-tu pas peur de tous ces changements ? Une nouvelle maison, une petite sœur, l’entrée à l’école ? ça fait beaucoup ! Moi je trouve que tu te débrouilles plutôt bien pour un petit bonhomme de trois ans !
Domptons les mots, ma petite graine de cassis, ou laissons-nous dompter par eux… Plongeons dans tes livres, chantons nos aventures, crions nos douleurs, hurlons nos joies !
Mon agneau des îles, mon joli colibri, ma mousse de couette, mon alpaga des alpages, mon fils. Je t’aime.
mercredi 18 octobre 2006
Merci
Pour nos jours
Pour nos nuits
Pour tes yeux qui me rendent belle
Pour tes mains caressantes
Pour tes bras qui me serrent
Pour tes lèvres qui m’embrassent
Pour ta bouche qui me dit « je t’aime » chaque soir
Pour ton corps qui me désire
Pour ton corps rempart contre la haine
Pour avoir fait de moi une amante
Pour notre fils
Pour ses courses vers nos bras
Pour ses éclats de rire
Pour ses mots qui jaillissent comme des étincelles
Pour son visage illuminé de joie
Pour notre fille
Pour ses gazouillis d’oiseau
Pour sa peau contre la nôtre
Pour ses yeux étonnés
Pour son visage émerveillé
Pour avoir fait de moi une mère
Pour tes fous rires
Pour ta confiance indéfectible
Pour ta patience
Pour ta tendresse
Pour ton sourire gentiment moqueur
Pour tes danses infinies
Pour ton esprit rieur
Pour ne pas taire tes peurs
Pour ne pas cacher tes sentiments
Pour tes mots sur mes maux
Pour m’avoir acceptée comme je suis
Pour m’avoir changée sans l’avoir cherché
Pour avoir fait de moi une femme
mercredi 11 octobre 2006
Lettre à celui qui nous gouvernera peut-être
J’avais envie de vous dire que j’ai peur de cet avenir que vous nous promettez.
Peur de ce que vous ferez, quand vous l’aurez enfin, le pouvoir…
Peur que vous supprimiez la carte scolaire, peur de votre amour pour l’Amérique, peur que vous nettoyiez les banlieues au Karcher, peur que vous éliminiez ce que vous jugez être la racaille, peur de vos mensonges présentés habilement comme «la vérité», peur que vous supprimiez le droit de grève, peur qu’il n’y ait bientôt plus aucun «service public», peur de la sélection que vous voulez instaurer à l’entrée des universités, peur de votre discrimination positive, peur de votre «immigration choisie», peur de votre vision de la justice, peur du sort que vous réserverez aux homosexuels, peur de votre police, peur de vos zélés délateurs…
Peur d’une France repliée sur elle-même, peur d’une France qui a peur.
Je ne veux pas vivre dans cette France-là.
Je ne veux pas que mes enfants vivent dans la peur de leurs voisins, peur des étrangers, peur de la Turquie, peur des musulmans, peur des jeunes de banlieue, peur des mendiants, peur des homosexuels, peur des chômeurs, peur de tout ce qui vous sera utile pour endosser le rôle du bouc émissaire.
J’avais envie de vous dire cette peur mais rien que d’en parler me vient la haine.
La haine, notre seul point commun.
Cette haine que je voudrais vous laisser à vous, seul.
Alors je préfère en rester là.
Moi aussi, j’ai la migraine…



