vendredi 4 septembre 2009
Mes incroyables mais VRAIS, épisode dix-huit
J'ai rencontré Etienne là-bas, c'était un patient lui aussi.
Un patient impatient de se tirer de là.
Tous les matins, il allait fumer sa clope dans le parc, c'est là que j'ai parlé avec lui pour la première fois. C'était l'hiver, il faisait froid, la neige n'allait pas tarder à arriver. Les premiers rayons du soleil se montraient alors on en profitait pour se caler contre le mur, la lumière dans la gueule, et on jouait les lézards en attendant que le self ouvre ses portes.
Petit à petit, on a même fini par se causer.
Petit à petit, on est même devenus des sortes d'amis.
Là-bas, ils disent que l'on ne peut pas nouer de vraies relations dans un hôpital psychiatrique, que tout ça c'est juste histoire de se serrer les coudes, de se prouver qu'on n'est pas tout seul, et puis ensuite retour à la vie "normale" et on oublie tout ça. Plus d'amis.
C'était juste du vent, des mots.
Je ne le crois pas.
Je n'ai jamais revu Etienne pourtant. Mais je ne l'oublie pas. Je pense à lui souvent. Je le cherche parmi les SDF qui tendent la main à la gare ou les pochards avinés qui m'interpellent parfois dans la rue.
Etienne était là-bas pour cure de désintoxication.
C'te rigolade…
Dans le fond du parc y'avait des grillages et des bouteilles qui jonchaient le sol. A cause des trous dans le grillage. Ceux qui avaient sortie libre allaient faire les courses pour les autres contre une petite commission ou quelques clopes.
C'était supermarché à ciel ouvert.
Alors Etienne, je peux vous dire qu'il était rarement à jeun.
Avant, il travaillait au bord de la mer, il disait aux filles qu'il construisait des bateaux. Et il regardait les étoiles qui s'allument dans leurs yeux. Les filles de l'hôpital elles aiment rêver comme toutes les filles du monde, mais je peux bien vous le dire, elles n'en croyaient pas un mot, elles avaient juste envie de lui faire plaisir, parce qu'Etienne on lui donnerait le bon Dieu sans confession, avec ses yeux de chien battu et son sourire d'ange déchu.
Etienne bossait dans une boîte qui répare les bateaux. Il bossait et il buvait. Beaucoup. Jusqu'au jour où son patron lui a dit qu'il le foutrait à la porte s'il n'allait pas en désintox. Alors il est venu faire un séjour avec les fous et les dépressifs, histoire de se refaire une santé aux yeux du monde. Lui, il le savait bien que si tu veux arrêter de boire c'est pas là qu'il faut aller, mais c'était pas vraiment son problème, il n'avait pas tout à fait envie d'arrêter je crois même s'il jurait l'inverse…
Tous les jours, Etienne et moi on causait. Des bateaux, de celui qu'il achèterait un jour et avec lequel il irait faire le pirate, des femmes, de sa mère, de ses filles qu'il ne voyait plus, de sa vie qui partait en petits morceaux, de ces bouteilles plus fortes que la raison et de ses cauchemars aussi…
Etienne était parti pour l'armée, plus jeune, puis il s'était engagé. Il avait fait la Guyane et puis l'Irak aussi. Parfois, je l'ai vu se réveiller en sursaut, les yeux révulsés, il parlait pas après, fallait attendre. Il se tournait vers le ciel pour ne pas que je voie son visage et il causait des garimpeiros de Guyane, ces chercheurs d'or que les soldats français interceptaient pour leur reprendre leur butin. Butin français. Ils les ont torturés, leur ont arraché les dents pour piquer le métal jaune, les ont passés à tabac… Lui, Etienne, il se contentait de leur donner des coups de serpillière mouillée dans la gueule parce que ça laisse pas de trace…
De l'Irak, il parlait plus facilement. Des tanks, des machines et des armes. Sur la technique, il était intarissable…
Il avait trouvé là-bas un compagnon d'armes qu'il avait surnommé "le colonel", du coup tout le monde s'était mis à l'appeler ainsi. Le colonel et Etienne passaient leurs journées à refaire toutes les guerres. Ils les défaisaient le soir comme des Pénélope pour mieux les refaire le lendemain.
Le tissu des violences aux mailles bien serrées…
Sans mauvais jeu de mot, leurs histoires étaient une mine pour moi, un vivier de passions, de haines, de colères, une palette d'émotions comme on en rencontre peu souvent. Fallait les voir revivre sous les mots, fallait les entendre, fallait toucher les muscles, mater les cicatrices, panser les blessures…
Un jour, un infirmier passe devant nous. Un patient était en train de nous raconter son service militaire dans les Alpes. Avec lui, se trouvaient des Sénégalais, c'était la première fois qu'ils voyaient la neige. Ils se baissaient pour la toucher du bout des doigts, ils poussaient des cris, ils n'en revenaient pas ! Dès la première permission venue, nombre d'entre eux s'étaient rendus à la poste avec des petits colis en carton à destination de leur pays. Dedans, des boules de neige…
L'infirmier écoute avec nous et il sourit. Puis, tout de go, il déclare : "Vous fumez trop, il est temps de rentrer!"
C'est là qu'Etienne m'a offert cette histoire incroyable mais vraie.
Je le laisse parler, vous n'aurez qu'à imaginer l'homme en blanc, le colonel qui fume ses gitanes sans filtre, les patients qui font le tour du parc toujours dans le même sens, les odeurs de friture, un téléphone qui sonne dans le vide... et Etienne aux yeux si doux qui parle pour nous :
"C'était en Irak, j'étais en mission avec trois autres mecs. On devait aller assurer la sécurité à un barrage. On faisait la route sur un chemin de merde, dans un camion militaire. On arrive au point de rendez-vous, on était en avance, y'avait personne. Le chef dit : "on attend". Moi je dis que je vais me fumer une clope. Je sors du camion et j'allume ma clope. Bang ! Une roquette sur le camion. Ils sont tous morts. Ils étaient restés à l'intérieur…
Alors arrêtez de me dire que fumer tue…
Moi, fumer, ça m'a sauvé la vie…"
Je ne résiste pas au clin d'œil
à un honnête homme de ma connaissance
pour illustrer cet article !
dimanche 19 octobre 2008
Mes incroyables mais vrais, épisode dix-sept
Damien est un grand garçon d’une vingtaine d’années. Il fait la fierté de son papa et de sa maman. C’est un jeune homme sportif, sain, titulaire avec mention d’un bac S (mention très bien faut-il le préciser ?), doué pour tout, un vrai petit génie. Et poli avec ça, charmant vous diront toutes les grand-mères. Et elles auront raison. Damien est sans défaut. Le gendre idéal. Il est polytechnicien, ce qui ne gâche rien.
Je suis étudiante, j’habite à Paris dans un petit studio. Mes parents confient à ceux de Damien un carton qu’ils devront me déposer quand ils viendront rendre visite à leur prodige qui est lui aussi parisien.
Papa et maman de Damien garent la voiture en double file devant mon immeuble et confient à leur fils la délicate mission de venir m’apporter le fameux carton.
Damien s’exécute gentiment. Il monte les étages et se retrouve devant ma porte.
On lui a dit "porte 15".
Problème.
Sur le mur, juste à côté du petit numéro de la porte 15, une affiche donne l'information suivante : " ceci n'est pas la porte 15. Je ne suis pas Tiphaine ".
Argh... Que signifie donc ce message? Est-il possible qu'e Damien se soit trompé? Il refait le chemin en sens inverse, s'assurant bien que la porte 15 est bien située entre la 14 et la 16. C'est forcément la porte 15, il doit y avoir erreur. Mais pourquoi avoir alors indiqué à l'usage du visiteur qu'il ne s'agit pas de la porte 15? Et ce juste en dessous du petit numéro 15? Et si ce n'est pas Tiphaine qui habite derrière cette porte 15 qui n'est peut-être pas la porte 15, qui est-ce? Et si c'est elle, pourquoi avoir indiqué que cette personne n'est pas Tiphaine? Y a-t-il plusieurs Tiphaine dans cet immeuble? Ce n'est pourtant pas un prénom courant...
Il va falloir prendre une décision. Damien ne peut pas passer sa nuit dans ce couloir, ses parents l'attendent, ils comptent sur lui !
Bien. Damien prend sur lui. Quelque chose lui échappe mais ce n'est pas si grave, il va vite reprendre le contrôle de la situation. Il va sonner et il verra bien qui se trouve derrière cette fameuse porte.
Hélas ! Sur la sonnette, il trouve un petite plaque qui indique : « ceci n’est pas une sonnette ».
Le monde vacille soudain pour Damien.
Si ce n’est pas une sonnette, comment va-t-il faire pour signaler sa présence ? Son cerveau de polytechnicien lui donne immédiatement une échappatoire sensée : si la sonnette n’en est pas une, il peut sans doute frapper.
Il se prépare alors et lève péniblement la main, mais son geste est arrêté.
Sur la porte, il voit écrit : « ceci n’est pas une porte ».
Trop tard... Le monde s’écroule lamentablement.
La sonnette n’est pas une sonnette, la porte n’est pas une porte…
Damien reste désorienté devant mon entrée. Il est perdu…
Un temps. Très long.
Damien cherche une solution.
Il finit par tousser, pour se donner une contenance.
L’appartement faisant douze mètres carrés, je l’entends. J’ouvre. Et je découvre un grand garçon tout timide qui tient dans ses bras un gros carton et se balance d’une jambe sur l’autre.
- Bonjour !
- Bonjour… C’est… pour le carton… tiens !
- Merci ! Tu veux entrer ?
- Euh… non, non, mes parents m’attendent, je dois y aller, au revoir !
Il a bien fait, finalement. Le choc aurait sans doute été trop rude.
A l’intérieur de mon appartement il y avait aussi un frigo qui n’en était pas un, une salle de bain avec surveillance vidéo, un sens interdit, une télévision retournée, un christ qui cligne de l’œil et qui pleure quand on le regarde de travers, un jeu de tennis infernal, un autel à la gloire de la décadence moderne, un baigneur avec des bras et des pieds inversés, une affiche de film géante avec un homme nu, une montre qui tourne à l’envers, une statue du pape avec un préservatif sur la tête, une flopée d’ouvrages licencieux, une danseuse espagnole juchée sur un coquille saint Jacques, une boîte à musique qui joue l’internationale, des poèmes hermétiques scotchés aux murs, une ribambelle de CD pendus par un fil au plafond et tournant au gré des courants d’air…
Damien n’est jamais revenu me rendre visite.
Il est retourné rapidement vers ses parents pour leur raconter l’incroyable aventure existentielle qu’il venait de vivre.
Quelques années plus tard, sa maman a avoué à la mienne l’incroyable choc qu’avait subi son fils, son désarroi devant ma porte qui n’en était pas une.
Y’a de drôles de gens tout de même…
Incroyables… Mais vrais…
NB : Pour les amateurs, voici ce qu’il vous faut faire pour profiter vous aussi du jeu de tennis infernal.
Asseyez-vous sur la cuvette de vos toilettes. A votre droite, scotchez une affiche sur laquelle vous aurez préalablement inscrit : « si tu veux jouer au tennis toilettes, tourne la tête à gauche ». Sur votre gauche, scotchez une affiche sur laquelle vous aurez inscrit : « si tu veux jouer au tennis toilettes, tourne la tête à droite ». Amusez-vous bien !
samedi 6 septembre 2008
Mes incroyables mais vrais, épisode seize
La poulpe attitude
Zia est une jolie trentenaire qui aime l’aventure et les voyages.
Durant ces dernières vacances, elle a décidé d’aller faire de la plongée en Crète. Les premiers jours se passent, elle savoure le paysage, le soleil, et aussi, il faut bien le dire, le délicieux moniteur avec qui elle se met finalement à flirter. Par un bel après-midi, ils vont faire une plongée en amoureux. Zia et son lover sont en combinaisons, masques et bouteilles, fins prêts pour l’exploration des fonds marins. Ils sautent à l’eau. Zia découvre avec émerveillement la richesse sous-marine Crétoise et les jolis pitits poissons.
Soudain, le lover la prend par la main et se rapproche tendrement d’elle pour l’embrasser. Un baiser en apnée, elle croit s’étouffer, mais après tout, elle n’est pas contre un peu de piment dans une vie sexuelle parfois un peu morne… Un instant plus tard, le lover aperçoit un poulpe. Il le montre à Zia et tous deux le regardent avec admiration. Oh le zoli pitit poulpe ! Le lover approche sa main droite de l’animal et il se met à caresser délicatement ses tentacules du bout des doigts. Ça dure un petit moment, Zia commence à trouver le temps un peu long, mais elle s’accroche, le lover a le droit d’être un passionné des pitites bêtes, c’est presque touchant.
Mais soudain, elle sent que le lover prend sa main dans sa main gauche, et, tout en continuant à faire gouzou-gouzou à le pitit poulpe, vient la placer au niveau de sa pitite bête à lui. Il se met alors à manipuler les doigts de Zia de manière à bénéficier de mouvements de bas en haut non équivoques.
Zia n’en croit pas ses yeux… Elle est sous l’eau, en train de branler un lover en combinaison. Elle tourne la tête, histoire de se rendre compte ou au moins d’avoir un aperçu des réactions du bonhomme : le lover a les yeux fixés sur le poulpe, en extase… Il le caresse tendrement…
Zia n’est pas restée plus longtemps avec son lover, elle aime bien les pitites bêtes, mais faut pas abuser non plus…
Moralité : Quand le temps t’accule, ne cherche pas la petite bête…
mardi 22 juillet 2008
Le baiser de l'amor
- - -Il prenait la fraîche, tranquillement...
Il n'a pas entendu le doux bruit du volet roulant qui ...
- - -
vendredi 2 mai 2008
Mes incroyables mais vrais, épisode quinze
Pas de répit pour Padre Pio
Il est possible que vous ne connaissiez pas Padre Pio, il fait partie de mes souvenirs d’enfance, quand ma nonna parlait encore, quand je pouvais lui poser des questions, quand elle me répondait.
Padre Pio, c’est un bonhomme, un type vénéré dans toute l’Italie. Je vais vous la faire brève, je ne suis pas spécialiste, c’est un prêtre qui avait des stigmates, des plaies aux mains et aux pieds qui ont saigné toute sa vie. Dans ses visions il voyait satan et ses cosaques, on dit qu’il faisait de la lévitation, qu’il avait le don d’ubiquité aussi. De son vivant, il bénéficiait déjà d’une aura de saint et les foules venaient pour le voir, pour qu’il fasse des miracles. Il en aurait fait, beaucoup, y’a un ptit gars à la télé qui disait récemment que Padre Pio l’avait refait marcher, son témoignage était émouvant, bien sûr... Padre Pio a été canonisé en 1997, et à San Giovanni Rotondo, dans le nord des Pouilles, les marchands du temple font fortune. Depuis le 2 mars, la dépouille du saint y est exposée, avec un joli masque de cire à la place du visage décharné, faudrait pas non plus faire peur au bon chrétien. Drôle de mascarade qui attire pourtant des millions de pèlerins, bien plus qu’à Lourdes.
Monsieur et Madame Rosamonde n’allaient pas fort, pas bien fort du tout. Le couple battait de l’aile, ça causait divorce autour d'eux. Pas chez eux, bien sûr, pas chez eux. Un bon ami conseille au couple d’aller faire un pèlerinage à San Giovanni Rotondo, sur la tombe de Padre Pio. L’idée fait son chemin chez les Rosamonde, on est très pieux chez les Rosamonde. Si les Rosamonde ont décidé de s’installer en Bretagne, ce n’est pas pour rien. Saint Pierre lui-même serait apparu pour dire aux fidèles que cette région serait la seule à être épargnée au moment du jugement dernier. Les Rosamonde ont donc déménagé. D’autres amis, puis la famille toute entière opinent vigoureusement du chef : il FAUT aller dans la ville de Padre Pio, il FAUT croire au miracle.
Le couple fait donc ses valises.
Monsieur et Madame Rosamonde sont à la terrasse d’un café. Des mots en italien autour d’eux. Ils demandent au serveur de les photographier, ça fera un joli souvenir.
De retour à la maison, ils font développer les photos.
La photo sur la terrasse du café...
Ils sont bien là, tous les deux, avec leur regard de chien battu.
Monsieur se demande ce qu’il fait là, Madame espère peut-être encore, je n’en sais rien.
Au milieu d’eux, Padre Pio… Tout sourire.
- Monsieur et Madame Rosamonde, ils sont restés ensemble ?
- Non…
- Ils ont divorcé ?
- Non plus.
- …
- Madame Rosamonde a pris sa voiture et elle a foncé sur un chêne, à toute vitesse.
- Elle s’est suicidée ?
- C’est probable.
Pour ceux qui ont envie de voir un reportage pas très neutre avec des acteurs... convaincus? :
Pour ceux qui ont envie de voir un chanteur... convaincu? :
Pour ceux qui ont envie de voir leur vie changer (pas convaincue) :
samedi 26 avril 2008
Mes incroyables mais vrais, épisode quatorze
Reine est au bord de la mer,
Juste à la frontière entre l’eau et la terre, entre la terre et la mer...
Là où l’étang touche presque la mer, là où la mer touche presque l’étang,
Reine marche sur la bande de terre.
Dans une flaque, un poisson est étendu le ventre à l’air.
Il suffoque, il se débat : l’eau manque.
La mer n’est pas loin.
Les pêcheurs non plus.
Reine prend le loup dans ses bras.
Il ne bouge plus.
Elle marche vers les eaux profondes avec le poisson dans ses mains.
Elle jette le loup à l’eau.
Il coule vers le fond, comme une pierre.
Il descend, il descend…
Reine le regarde.
Le loup touche le fond.
Un temps.
Il frémit puis il s’élance vers le loin.
Reine le voit s’éloigner.
Il se retourne soudain.
Il regagne le bord.
Reine et le loup se regardent.
Il me dit merci, pense Reine.
Elle m’a sauvé, pense le poisson.
Le loup repart vers la mer.
Reine regagne la terre.
Il est des loups de terre et des reines de mer,
Juste à la frontière.
mercredi 27 février 2008
Mes incroyables mais vrais, épisode treize
S’il y a quelqu’un qui aime les enfants, c’est bien Reine. Suffit de la regarder quand elle a un pitchoune dans les bras, elle est transformée. Dans ses yeux y’a d’l’amour à la pelle, ses bras sont doux comme des plumes d’oiseau, faut voir les petites têtes qui se blottissent contre son sein. Reine serait capable de tout pour les défendre, elle arrêterait les chars, elle ferait rempart de son corps contre les coups, elle aiguiserait ses griffes contre les méchants, elle vous ferait le coup du regard qui tue si vous vous avisiez de dire du mal d’un de ses petits protégés.
S’il y a quelqu’un qui aime les enfants, c’est Reine.
Quand vous entrez chez elle, ça sent bon, y’a toujours un gâteau ou un bon plat à cuire pour les petits. Vous passez la porte et vous entrez dans le paradis des mômes.
Reine est venue chez nous, la semaine dernière. Quand elle a vu le mobile qui est dans notre entrée, quatre têtes de chat avec des billes à la place des yeux, elle m’a raconté cette histoire…
Reine est toute petite, encore un bébé. Le docteur vient de sortir de la maison familiale avec de mauvaises nouvelles. Cette enfant est bien malade, une congestion pulmonaire, quelque chose comme ça, un truc mauvais et sans pitié. Elle ne passera pas la nuit. Le docteur s’en va et la maison désolée raisonne des pleurs et des cris de souffrance. Le curé vient donner les derniers sacrements. Les femmes prient autour du petit lit…
Le père de Reine ne sait plus quoi faire, il est désespéré. Un ami de la famille vient le trouver et lui affirme qu’il doit absolument trouver un chat, lui couper les griffes, l’ouvrir et le déposer sur le corps de la fillette. Le père est horrifié, il aime tant les animaux. Il entend les prières des femmes, la longue litanie dont il connaît l’issue insupportable.
Il sort. Dans le jardin, le chat du voisin passe soudain. Le papa de Reine s’en empare, le tue, lui coupe les griffes, l’ouvre en deux et le dépose sur le corps de son enfant. On dit que le corps expirant du petit animal aspire le mal.
Le lendemain matin, Reine ne souffre plus. Elle sourit. Le docteur vient et ne peut que constater le miracle. Le père ne dit rien, le docteur ne comprendrait pas, il parlerait de superstition.
Un mois plus tard, le papa de Reine revient à la maison avec un petit chat pour sa fille. Dès le lendemain, le voisin entre dans la maison de Reine : il s’empare du chaton et repart avec.
Reine m’explique que depuis, elle a une tendresse toute particulière pour les chats, elle dit qu’elle a été sauvée par un chat, qu’elle ne pourra jamais l’oublier.
Quelques jours plus tard, je raconte l’histoire de Reine à mon homme. Il m’apprend que son papa a eu un congestion pulmonaire quand il était bébé et qu’il a été sauvé par un lapin déposé encore fumant contre sa poitrine d’agonisant.
J’ai bien conscience que tout ceci semble absurde pour un esprit rationnel, mais je me suis demandée ce que je ferais si mon enfant était ainsi condamné.
Je ne suis pas sûre de la réponse…
samedi 2 février 2008
Mes incroyables mais vrais, épisode douze
Là, juste à côté de chez moi, il y a cinquante ans.
Le vieux bus avance péniblement. A l’intérieur, des rires et des chants, sans cesse.
Depuis toujours, on dirait.
Une grande famille de gitans en chemin.
Le vieux bus montre des signes de fatigue sur la petite route bordée de platanes.
Les arbres penchent sur le côté, on dirait qu’ils vont tomber.
Les enfants ont le nez collé aux vitres grasses, ils regardent les vignes et les montagnes juste derrière.
Je ne sais pas où ils vont. Peut-être que les vieux s’en souviennent encore.
Le bus émet un tout petit soupir, les chiens dressent l’oreille, inquiets.
Les platanes aussi.
Je ne sais pas où ils allaient, je sais seulement que c’était une famille de gitans.
Le vieux bus rend l’âme et tous de descendre. Peut-être que l’un d’eux pourra le réparer, peut-être pas.
Le vieux bus est poussé derrière les arbres, les enfants jouent déjà au bord de la rivière.
L’hiver arrive, la famille se serre sur les sièges fatigués mais elle vit encore, elle chante toujours.
Les années passent. Les hommes construisent de petites bicoques et clouent des boîtes aux lettres sur les platanes.
Les enfants deviennent grands.
Le vieux bus disparaît, morceau par morceau.
Les enfants sont déjà vieux.
Les platanes aussi.
Parfois, quand je passe sur cette petite route, je me demande où ils allaient dans ce vieux bus, je me demande pourquoi ils ne sont jamais repartis.
Alors, je regarde les platanes, et ça suffit.
jeudi 31 janvier 2008
Mes incroyables mais vrais, épisode onze
Dans la catégorie : "petits morceaux incroyables, mais vrais" : Le toutou de Marie
Marie aime les animaux, elle a toujours aimé les animaux. Petite, elle avait deux chiens, trois chats, un poisson rouge et un couple de cochons d’Inde. Elle a grandi et elle habite maintenant dans un tout petit appartement, en région parisienne, ce qui explique que seul un chat partage ses vingt mètres carrés.
Marie est partie dernièrement en vacances au Vietnam. Sur une plage, elle a fait la rencontre d’un adorable petit chien. Il l’a suivie partout, pendant dix jours. Elle n’a pas eu le cœur de s’en séparer. Au risque de se faire arrêter par les autorités douanières, Marie a caché son petit protégé dans son bagage à main et l’a ramené en France avec elle. De retour dans son petit appartement, elle a présenté son nouveau compagnon à son chat qui a eu l’air, globalement, totalement indifférent. La cohabitation a commencé sans heurts, les deux animaux s’ignorant. Les vacances terminées, Marie a dû reprendre le travail et a laissé les deux animaux chez elle. Le soir, quand elle est rentrée, elle a ouvert la porte et a découvert une mare de sang sur le sol et sur les murs. Son chat, en kit, était dispersé sur toute la surface de son appartement. Pour finir cette histoire, il me faut vous préciser que quand Marie a apporté son chien à la S.P.A., elle s’est vue poser cette drôle de question : « Mais pourquoi avez-vous adopté un rongeur ? ».
samedi 17 novembre 2007
Mes incroyables mais vrais, épisode dix
J’avais demandé à ma mère de me raconter cet incroyable mais vrai dont elle m’avait parlé il y a quelque temps. Je voulais plus de précisions pour construire mon histoire. Ce matin, j’ai reçu cette lettre. J’ai choisi de la publier telle quelle. Merci maman !
… Ma vero !
Hiver 1952 ou 1953, je ne sais plus précisément, grande effervescence dans la famille d’immigrés italiens que nous sommes. La vie au jour le jour n’est pas sombre, certes, mais elle n’est pas drôle non plus. Nous habitons en bordure d’un petit village normand et les rares visites que nous ayons sont celles du facteur ou du curé. Maman, qui aime parler, a quand même réussi à tisser quelques liens avec une femme un peu plus âgée qu’elle, madame Héron, qui a « vécu » à Paris et, de ce fait, est plus ouverte mais quelque peu tenue à l’écart des autres, tous bien-pensants et à l’abri derrière les rideaux de leurs fenêtres closes, clos également portes et cœurs.
Une idée a alors germé dans l’esprit de ma mère : celle de nous confier quelques jours à madame Héron pour aller avec mon père en Italie, entre Noël et le premier de l’an pour retrouver sa famille, leur village natal des Dolomites… et un peu de son enfance, de ses rêves.
Nous sommes quatre enfants de 6 à 19 ans et à la pensée que pendant une semaine nous pourrons faire ce que nous voulons et que madame Héron sera là pour veiller à ce que tout se passe bien nous séduit. Et puis, nous sommes sûrs que nos parents reviendront avec des cadeaux de là-bas pour nous.
La valise, cent fois refaite, est prête depuis plusieurs jours. Papa qui est maçon et travaille loin de nous a réussi à obtenir une semaine de congés –exceptionnels mais non payés- car c’est un bon ouvrier. Il arrive à la maison la veille du départ en Italie et tout le monde est heureux; il y a un petit air de fête inhabituel. Ils partiront par le train du matin pour Paris, puis, le soir, Paris-Turin-Milan-Trento et Borgo, le paradis perdu.
Le lendemain, nous sommes tous levés de bonne heure. Tous ? Non ! Papa, qui n’est jamais malade, ne peut bouger la tête et maman (par mimétisme peut-être), a pris son air penché de « mater dolorosa » qui souffre en silence. Le médecin qu’on est allé chercher à bicyclette à la ville voisine « rassure » mon père en diagnostiquant un banal mais douloureux torticolis et lui conseille de rester bien au chaud et de prendre de l’aspirine. Il s’en va.
C’est alors que mon père clame sa détresse, il jette « son » casquette par terre, feule comme un chat sauvage, se mord les mains de rage et hurle : « Ma qu’est-ce qué j’ai fait al bon Dieu, porca miseria, can’ dall’ostia, huit jours qué jé prends, jé né l’ai jamais fait, mai ! non l’ho fatto, mai, toujours à risparmiar’, sou par sou, Porca Madonna, can’ dal porco ! jamais jé né rien domandé, rien, rien… et pour oune fois… Maledetto, ô Dio, toujours les mêmes à pagar’, lavorar’, sempre… »
Au fil des heures, mon père se calme et va mieux. Il décide que le lendemain, quoi qu’il arrive, ils s’en iront. On respire à nouveau, on se remet à parler plus haut, à se chamailler avec mon frère et mes sœurs et… à imaginer tout ce que nous pourrons faire en l’absence de maman.
Le lendemain matin, papa est debout, il « force » sans doute un peu mais va mieux ; ils vont prendre le train et nous déjeunons en écoutant les informations de huit heures. Nous sommes un peu fébriles et heureux.
Soudain le journaliste de Radio-Luxembourg attire notre attention par ces mots : « Nous venons d’apprendre que le train de nuit Paris-Turin a déraillé un peu après Domodossola; on déplore de nombreux blessés, des morts… »
Tout le monde se fige, mes parents se regardent… c’était le train qu’ils auraient dû prendre si ce « maledetto torticollo »…
Papa se tait mais maman rend grâces à Dio, lodato sia, à Maria Vergine santissima, à tous les saints du calendrier, aux Anime Sante della famiglia et tutti quanti, et même… al benedetto torticollo.
Les voies de Dieu sont impénétrables, les voies ferrées… aussi, parfois.



