samedi 19 mai 2007
Il était une fois trois petits cochons qui s'en allèrent parcourir le monde pour chercher fortune...
samedi 12 mai 2007
Conversation
mardi 8 mai 2007
La boîte
J’ai froid et je sais déjà que je vais bientôt étouffer. Je respire
l’air du dehors tout en regardant la petite porte illuminée. Sur le
parking plein à craquer, les bagnoles se sont entassées. On attend. La
petite porte s’ouvre par intermittence et un grand bonhomme regarde
chaque arrivant de haut en bas puis l’invite d’un geste brusque à
franchir le barrage. Ou pas. J’ai envie de fuir. M’accrocher à ces
brins d’herbes sous les roues de ma voiture, regarder les étoiles,
écouter le calme de la nuit. Reculer. Refaire le chemin à l’envers.
M’éloigner du bruit et revenir au silence.
Le groupe affiche des sourires enthousiastes, mon chéri tient ma main fort, on va s’amuser, c’est sûr.
Nous rentrons.
Soudain
l’impression d’être sourde au monde. Des visages tout autour de moi.
Des regards qui jaugent. Des yeux inquisiteurs. Nous avançons vers le
bar, à la queue leu leu. Je marche dans les pas de mon homme. Surtout
ne pas le perdre.
Je ne sais pas ce que je fais là. Une étoile de mer dans la vitrine d’un magasin de souvenirs.
Sur
le comptoir, une jeune femme en sous-vêtements orange danse. Un spot
est dirigé sur elle. On ne voit qu’elle. Je n’entends qu’elle. Son
silence assourdissant.
Un mouton au milieu de la meute. Les hommes
à ses pieds, agrippés au zinc, boivent des alcools forts dans des
verres colorés avec des pailles fluorescentes. Ils n’ont qu’à tendre la
main pour la toucher. Ils ne le font pas. Les fesses orange se
dandinent voluptueusement devant leurs faces rougies. Personne ne crie
au viol, tout le monde a l’air de trouver ça naturel. La danseuse est
absente, elle n’habite pas ce corps exposé à nos yeux.
Nous arrivons
sur la piste. La musique est plus forte que la musique. Ce n’est plus
de la musique. Du son, à l’état pur. Comme une drogue. Tu oublies qui
tu es, tu oublies ta vie, tu oublies jusqu’aux mots. Il n’y a rien
d’autre à faire, il n’y a rien à dire, il faut danser.
Un petit
escalier mène à une mezzanine. Je m’appuie sur la balustrade et je
regarde les danseurs. Je ne sais pas s’ils sont heureux, ils sont comme
hors d’eux. Mon homme saute dans tous les sens, c’est lui le diable
dans la boîte. Certains l'observent amusés, d’autres sont presque
gênés. Parce que même ici, ou peut-être surtout ici, on ne s’éloigne
pas des sentiers battus. Les femmes doivent être sensuelles et
aguicheuses, les hommes virils.
Pendant ce temps, sur deux écrans
géants, des images à la limite de la pornographie défilent dans
l’indifférence générale. Gros plans sur des seins nus, cuisses
entrouvertes, fesses rebondies, lèvres sensuelles, postures érotiques…
La dictature de la jeunesse et du sexe s’affiche sans vergogne.
Après tout, vient-on vraiment ici pour danser ?
Je n’essaie même pas de danser.
Je n’y arrive pas.
Je
souffre d’être enfermée dans la boîte. Je suis un papillon épinglé. Je
ne supporte pas ces regards, je voudrais être transparente. Je le suis.
Je ne le suis pas. Je me reconnais dans ces appels au secours qui n’en
sont probablement pas. Je ne veux pas voir ces hommes et ces femmes
seuls au milieu de la foule. Je me sens honteuse de voir leurs
solitudes affichées en pleine lumière. Cette quête d’amour qui n’a pas
sa place ici. Je lis ça dans leurs yeux. J’entends partout « Aime-moi !
Aime-moi ! ».
J’avance à tâtons, sourde et aveugle, des mains me
frôlent, il me faut respirer, il me faut voir le ciel, que la boîte se
déchire.
Derrière la porte, la lueur des étoiles, l’odeur douce de
mon homme, le vent léger sur mes joues, la morsure du froid de la nuit…
Et le silence.
*******
mardi 24 avril 2007
Bisous (ou quand Titouan dit un poème avec sa manman !)
BISOUS
Un Papou
Deux papouilles
Trois chatons
Quatre chatouilles
Cinq papys russes
Six mamys rousses
Sept guili-guili
Huit guili-guilou
Neuf bisons
Dix bisous.
Poème de Gilles Brulet, extrait de Désinsodis, éditions Le Manuscrit
dimanche 1 avril 2007
Dix mois
Dix mois
Dis-moi
Le bout de l’infini
Dis-moi
La course du ver de terre
Dis-moi
Le secret des nuages
Dis-moi
Le sourire des fourmis
Dis-moi
Le souffle des absents
Dis-moi
Le rire de la pluie
Dis-moi
Les poussières du temps
Dis-moi
La chanson des étoiles
Dis-moi
Les mots de l’oubli
Dis-moi
Le souvenir des roses…
dimanche 18 mars 2007
On n'aimait pas le jour de l'an
On n’aimait pas le jour de l’an.
Fallait aller embrasser les vieux.
Fallait sourire à ces inconnus.
Fallait jouer la comédie des enfants polis.
Fallait se tenir tranquille.
Fallait rester à table.
Fallait surtout pas demander si tu voulais qu’on te donne.
Je regardais le petit bonhomme en plastique, sur la bûche. Un lutin qui sciait une bûche, sur une bûche… Juste à côté de lui, un champignon en meringue me faisait de l’œil. J’avais repéré la feuille de houx en pâte d’amande depuis un petit moment. J’espérais en silence.
Fallait surtout pas demander si tu voulais qu’on te donne.
Fallait rester si longtemps à table.
Je regardais le petit jour qui luttait en vain contre la nuit. Un rayon de soleil blafard sur les carreaux rouille de la salle à manger de nos hôtes.
Fallait se tenir tranquille.
Je regardais les gros seins de la maîtresse de maison. Ils se soulevaient quand elle riait. Elle étalait devant nos yeux de gosses ses seins et son rire obscènes. On ne comprenait pas les plaisanteries des adultes mais on devinait. Et on baissait les yeux.
Fallait jouer la comédie des enfants polis.
Je faisais semblant d’écouter ce qu’ils me disaient. J’entendais leurs cris qui enflaient à mesure que le repas avançait et que les verres se vidaient. Des reliefs de foie gras, une orgie de papiers cadeaux, des angelots obèses, j’avais l’impression que les murs se rapprochaient, que j’allais finir au milieu d’une compression de marchandises humaines.
Fallait sourire à ces inconnus.
J’observais leurs faces rougies par l’alcool, leurs doigts accrochés à leurs fourchettes, leurs lèvres luisantes de graisse… ça sentait l’animal mort, ça sentait les litres de parfums que les épouses avaient reçu à Noël et l’after chèvre des maris, ça sentait le froid du dehors et le bois fumé aussi.
Fallait aller embrasser les vieux.
Ils tendaient leurs joues toutes ridées et ouvraient leurs bras. On avait peur de les briser. Ils disaient : "fais pas ton timide, j’ai jamais mangé personne" mais on n’en était pas sûr. Peut-être qu’ils en avaient déjà mangé, des petits enfants, les ogres des contes ont toujours la voix mielleuse mais ce sont quand même des mangeurs d’enfants…
On n’aimait pas le jour de l’an.
Si tu faisais le bisou, t’avais droit au petit sachet de chocolats.
La vieille Azette était sèche et fluette comme une brindille.
Elle piquait quand on l’embrassait.
La vieille Azette on l’embrassait quand même.
Et même que les chocolats, c’étaient toujours des boules crèmes, on ne pouvait pas faire pire que les boules crèmes. On espérait quand même et on croquait dans la première, avec un peu d’appréhension… La croûte de chocolat se brisait dans notre bouche et la douceur écœurante de la crème se répandait insidieusement dans notre palais. On réprimait une grimace de dégoût. On tentait désespérément de prendre un air gourmand. Pour lui faire plaisir.
La vieille Azette on l’embrassait quand même.
On n’aimait pas le jour de l’an.
On n’aimait pas les boules crèmes.
On n’aimait pas aller embrasser les vieux.
Mais les joues d’Azette étaient comme deux petites cerises dans la froideur de l’hiver.
On n’aimait pas le jour de l’an.
Mais Azette et ses joues qui vous piquaient le cœur…
lundi 26 février 2007
"Comme un vol de girafe hors du charnier natal"
Ce soir, je suis allée chercher mon fils à la garderie, pour la première fois. Il m’accueille avec un grand sourire et me montre fièrement la girafe qu’il a dessinée en attendant «le retour des mamans».
Nous sortons, il fait grand vent et la feuille de papier sur laquelle a été fixée l’animal s’échappe de la petite main de Titouan et s’envole très très haut dans le ciel. Elle s’accroche à un fil électrique. Mon fils hurle au vent en lui disant que sa blague n’est pas drôle. Nous courrons tous les deux dans la rue, le nez au ciel. Le morceau de papier se décroche et entame une course effrénée devant nous. Un adolescent qui passe en vélo, témoin de la scène tragique qui se joue sous ses yeux et n’écoutant que son courage, descend de son engin et se lance à la poursuite de la girafe. Titouan a de grosses larmes. Des fenêtres s’ouvrent au mépris de la tempête et notre petite aventure prend des proportions de drame international. J’entends les encouragements d’une vieille dame qui nous montre du doigt la direction prise par l’animal volant : « Elle est passée par là ! Courrez ! ».
La girafe finit par se poser sous les roues d’une voiture, nous sommes quatre héros à encadrer le véhicule. L’adolescent s’empare du précieux trésor au prix de contorsions incroyables et le remet à mon petit bonhomme. Titouan sèche ses larmes et me tend la feuille pour que je la protège du vent dans mes poings d’acier. Il serre très fort ma main car il a peur de s’envoler lui aussi. Alors je le prends dans mes bras et je lui glisse à l’oreille : « Petit cœur, nous sommes trop lourds pour nous envoler ! » et je pense : «Quel dommage ! J’ai toujours rêvé de voler !».
J'aimerais parfois être une petite girafe qui vole dans le ciel au mépris des frontières.
vendredi 16 février 2007
"L'heure bleue"
Il ouvre la fenêtre de sa chambre et s’assoit sur les rebords du balcon.
Juste en dessous de lui, les automobiles de la nuit tissent la trame d’une histoire qui lui est étrangère.
Il avance le bout de son nez et observe le trottoir, quelques mètres plus bas.
Il lui semble apercevoir un tout petit brin d’herbe bleue.
Il se penche un peu plus, au risque de perdre l’équilibre. Le rescapé du goudron flotte au gré d’une brise nocturne. Les passants passent, les boutiques boutiquent, les voitures voiturent et le petit brin d’herbe bouge doucement.
Soudain, il n’entend plus rien. Les passants continuent pourtant de passer, les boutiques de boutiquer, les voitures de voiturer.
Mais le tout petit brin, lui, frémit tendrement au gré du vent.
Une musique inconnue, très douce, très légère, monte le long de la gouttière. Au fur et à mesure de son ascension, la mélodie se fait plus vive, plus entêtante. Elle parle de la prairie, elle parle des lucioles, elle parle des saisons, de la pluie, de la morsure du soleil et des caresses du vent. Il ferme alors les yeux pour mieux entendre la chanson du petit brin d’herbe bleue. Il ferme alors les yeux et les passants ne passent plus, les boutiques ne boutiquent plus, les voitures ne voiturent plus. Ou peut-être pas. Quelle importance ? Il ferme alors les yeux et il entend la chanson du petit brin d’herbe bleue. Il ferme alors les yeux pour les ouvrir à l’intérieur de lui.
Il a retrouvé le chemin de la prairie aux lucioles.
vendredi 19 janvier 2007
Like a lapin in the ouinde
Vidéo envoyée par poutouland
A vous de deviner qui a fait la musique !
mercredi 20 décembre 2006
Collection de plaisirs du mardi 19 décembre 2006
Les petits ronflements de ma fille qui dort à côté de moi dans ma chambre d’enfant. L’idée que ce petit truc était déjà en germe dans mon corps durant toutes ces années d’adolescence pendant lesquelles je m’enfermais dans mon pigeonnier pour rêver une autre vie. Cette continuité me bouleverse. Un peu de moi, six mois, une éternité, de futurs enfants peut-être en elle aussi. Elle dort dans un berceau qui a une histoire incroyable, comme tant d’objets que nous ne regardons plus. Mon père a dormi, enfant, dans ce petit lit en bois. A cause d’un déménagement, ses parents ont dû le donner à une voisine. Vingt ans plus tard, et trois kilomètres plus loin, mes parents emménagent dans un meublé en attendant mieux. Dans la chambre, ils retrouvent ce berceau et mon père le reconnaît parce qu’il est peint avec des motifs uniques. Ils décident alors de l’acheter pour leurs futurs enfants. Les draps doux, l’odeur de la lessive, la chaleur du lit. Le rayon de soleil qui passe à travers la fenêtre et vient chatouiller mes yeux endormis. Les paroles de mon fils qui converse avec sa grand-mère, loin mais pas trop, juste assez pour me bercer. Le corps tout chaud de mon bébé contre moi. Son abandon. Sa main qui agrippe mes cheveux, ses yeux rieurs, sa joie de me voir. Sa bouche avide qui cherche mon sein, le lait qui coule doucement au coin de sa bouche. Mes pieds nus sur la moquette. Le poirier qui apparaît en haut de la colline quand j’ouvre les volets et le bonheur de le retrouver. Ses deux petites branches forment un cœur dans lequel les oiseaux vont se nicher. La troisième marche de l’escalier en bois qui craque et me rappelle d’anciennes acrobaties fort complexes. Le jeu était le suivant : il fallait descendre les deux étages sans aucun bruit… Le bruit des rires de mon frère lorsqu’il me surprenait suspendue à la rambarde ! La bouille malicieuse de mon fils qui me raconte ses exploits du matin. Le thé fumant préparé par ma mère et l’odeur sucrée de la brioche. Les crépitements des bûches qui se consument dans la cheminée. Le merveilleux spectacle des flammes. La réincarnation immédiate en lézard dans un fauteuil près du feu. Le bonheur de s’abandonner à un livre. Pour lui souhaiter son anniversaire, la voix de mon grand-père au téléphone et le plaisir de savoir que je le reverrai demain. Nous ne nous sommes pas vus depuis un an, il ne connaît pas encore son arrière petite fille. Le goût du gâteau au chocolat juste avant le café, et le mélange savoureux. La jubilation de s’enfermer dans les toilettes pendant une demie heure pour lire une BD. Le paysage qui défile, le ronronnement du moteur, le plaisir presque sensuel du changement de vitesses, la musique de Manset, les gazouillis de ma fille sur la banquette arrière. Le souffle chaud dirigé sur mes pieds. La morsure du froid qui me rappelle que je suis vivante. Le sourire du chauffeur de camion qui pile net au passage piéton pour me laisser passer, ma fille dans les bras. Le fou rire quand papa m’explique que mon conte de Noël ne sera pas publié dans le journal local parce qu’il est trop long ! C’est l’explication que lui a fourni sans sourciller le journaliste qu’il a interrogé cet après-midi. Papa avait proposé nos deux textes. Quand il a lu le mien, il m’a prévenue que " le Jésus qui sent la pisse " risquait de ne pas trop cadrer avec la ligne catho bonne droite du journal ! En effet ! L’image joyeuse de ces trois escargots qui courent dans le train puis l’envie d’écrire un haïku et de le triturer dans tous les sens avec l’aide de mes parents. Papa propose une inversion des vers 1 et 3, pour l’effet de surprise, et maman " en quête de " à la place de " rejoignent " puis " caracolent " pour " impatients ". J’aime jouer ainsi avec les mots et je m’émerveille toujours autant de la palette infinie de leurs combinaisons. La bouche gourmande de mon fils qui engloutit les frigolotes faites amoureusement par sa grand-mère. La crise de rire dans la baignoire quand ma fille ajoute successivement au bain que nous partageons neuf petites crottes. Le goût oublié du whisky qui brûle et caresse à la fois. La douce euphorie qui suit. Le sourire attendri devant mon fils qui s’est endormi enfin. Le bonheur de retrouver la voix de mon homme loin là-bas. La certitude sereine que nous nous aimons transpire des mots anodins. Le coucou qui sort de sa boîte puis y retourne douze fois de suite d’une manière frénétique me réjouit. J’aime la nuit. J’aime quand mon petit monde dort. J’ai l’impression illusoire que je veille sur chacun des êtres de cette maison, que je peux éloigner le malheur, les maladies, les insomnies et les cauchemars par ma seule présence vigilante… Dans trois heures, ma mère se lèvera pour prendre le relais. J’aperçois justement les petits pieds de mon fils en haut de l’escalier. Il vient se réfugier dans mes bras, il veut des câlins. Il est deux heures du matin et je devrais le renvoyer dans son lit mais je ne résiste pas au bonheur de l’avoir blotti tout contre moi, lui si sauvage d’habitude. Ses cheveux sentent le shampooing à la pêche. J’aime tellement respirer mon enfant… Le plaisir de faire sortir de l’ombre et d’un oubli probable tous ces petits plaisirs et de vous les offrir au cœur de ma nuit.






