lundi 12 mai 2008
Pour m'endormir ce soir, il était une fois.. (épisode trois)
Le début est là, la suite est là, ce soir, la fin, peut-être...
Vous ignorez sans doute que les gastéropodes me lisent. Figurez-vous que, mardi dernier, une Baléa Perverse m’a adressé le courrier suivant : « Tiphaine, ton conte il pourrait être sympa, mais ça commence à bien faire toutes ces digressions ! ça suffit ! Arrête de nous faire baver ! On n’en peut plus ! ».
Bien. J’ai essayé de ne pas me vexer, après tout cette missive ne venait que d’un individu qui a les viscères dans le pied, je me suis dit : flattons le gastéropode dans le sens de la coquille, replongeons-le dans le cœur de l’action !
Je peux bien vous l’avouer, ce n’est pas ce à quoi j’ai tout d’abord pensé… J’avais plutôt dans l’idée de le ramener à son état prétorsionnel supposé et à sa symétrie bilatérale d’origine…
Agapanthe était donc née avec un cœur immense, à l’âge de cinq ans, elle avait cessé de parler.
Ses parents avaient tout tenté pour la guérir, mais rien n’y faisait. Elle demeurait muette.
Excusez-moi, je viens de recevoir un message hautement prioritaire, je le découvre en même temps que vous : « Madame, vous offensez gravement la dignité des Baléa Perverse, nous ne nous laisserons pas traiter ainsi et nous vous informons par la présente que plainte a été déposée contre vous pour propos diffamatoires au tribunal des mollusques vengeurs. Nous ne vous saluons pas. Sincères salutations. Le F.L.B.P.».
Juste ciel ! J’étais loin de m’imaginer que sous la coquille se cachaient des êtres aussi susceptibles…
Que faire ?
Poursuivons donc, c’est sûrement ce qu’il y a de mieux à faire...
Le roi inconsolable avait reçu, souvenez-vous, c’était il y a maintenant un peu plus d’un an, la visite d’un vieil homme nommé Aleximobar. Celui-ci lui avait indiqué un nouveau remède miraculeux pour guérir sa fille.
Le roi inconsolé avait donc envoyé une armada d’aventuriers sans peur et sans reproche sillonner le monde à la recherche de l’arbre aux fruits bleutés. Jusqu’ici, en vain.
Il est temps pour moi de vous en dire un peu plus sur cet étrange vieillard que nous vîmes débarquer au début de ce conte. Aleximobar n’avait pas toujours été aussi vieux. Il fut une époque bénie où…
Excusez-moi. Un nouveau courrier.
« Madame, je représente l’ensemble de vos lecteurs mécontents. J’ai été délégué par eux pour défendre leurs droits à une lecture agréable, linéaire et efficace. Je vous somme en conséquence de cesser toute interruption inutile. Nous nous fichons de savoir qui était Aleximobar, nous n’avons pas non plus besoin de connaître toutes les subtilités du cœur de la princesse, un simple « elle arrêta de parler à l’âge de cinq ans parce qu’elle avait un cœur trop gros » nous suffira. Au fait, au fait ! Ne tergiversez plus sous peine de sérieuses représailles. S’il vous arrivait encore de vous livrer à l’une de vos habituelles et désastreuses parenthèses, nous nous verrions dans l’obligation d’utiliser la force. Salutations distinguées. Martin L’Etorki, défenseur des droits du lecteur. »
Cornegidouille ! Me voilà bien dans l’embarras… Comment vais-je me sortir de ce mauvais pas ? Je pourrais peut-être demander à Rosa mais elle a déjà tant à faire avec ces inspecteurs qu’elle estourbit à coup de pots de confiture…
Chers lecteurs, l’instant est grave. Soyez assez aimables d’éviter de détourner mon attention pendant que je conte. Surtout, ne faites pas de bruit, couchez vos enfants, éteignez le soleil, la lune et les étoiles, ne respirez plus !
Chut…
L’Agapanthe abordait enfin les côtes de Zanzibar. Le commandant du vaisseau, l’amiral Patchino, relut une fois encore sa lettre de mission : « Fouiller toute la zone, inspecter chaque arbre, interroger chaque autochtone, débusquer le plus petit arbre du monde. Signe distinctif impératif : fruits bleutés ». L’amiral poussa un long soupir.
Sur le pont, tout le monde s’agitait pour préparer l’accostage. Un peu à l’écart, un jeune mousse regardait le soleil couchant. Aurélien n’avait pas vingt ans, c’était là son premier voyage. Il ne se lassait pas d’observer ces palmiers étranges aux troncs hélicoïdaux et aux feuilles d’un rouge intense. Quelle drôle d’île, pensait le jeune homme, et il en oubliait jusqu’aux cris de vers de terre qu’il entendait chaque nuit depuis trop longtemps.
Les hommes débarquèrent à la tombée du jour et s’installèrent dans une auberge de Mji Kongwe, en plein cœur de la médina. Patchino réunit ses hommes, comme à chaque nouveau débarquement, et il distribua les tâches pour le mois à venir.
Le jeune mousse se vit attribuer une petite zone du centre de l’île. Dès le lendemain, il quitta le labyrinthe des ruelles pour se diriger vers la forêt de Jozani. Les arbres étaient gigantesques, des colobes à dos rouges le suivaient discrètement tandis qu’Aurélien inspectait minutieusement chaque espèce végétale, le nez rivé au sol. Au bout de quinze jours, il dut se rendre à l’évidence : pas un seul arbre minuscule ne poussait sur ce sol. Cette quête était insensée ! Aurélien pesta contre ce charlatan d’Aleximobar et contre la crédulité de son roi. Et puis l’image d’Agapanthe s’imposa à ses yeux. Elle était tellement belle… Il se souvenait de ce sourire triste qu’elle promenait partout avec elle, de cet instant précieux, au début de l’hiver dernier, où il l’avait découverte dans la neige. Elle était allongée et regardait les étoiles, on aurait dit qu’elle leur parlait. Mais Agapanthe ne parlait pas, tout le monde savait ça ! Aurélien aurait pourtant juré qu’il l’avait entendue cette nuit-là, il se souvenait encore de ces mots murmurés au ciel : « je t’attends »…
Aurélien était un garçon sensé, il avait dû rêver. Il fit demi tour d’un pas énergique pour regagner la ville.
C’est à ce moment précis qu’il aperçut la petite maison au toit de feuilles de palmier.
Sur le seuil d’une porte qui n’existait pas, une petite fille le regardait...
lundi 5 mai 2008
Pour m'endormir ce soir, il était une fois.. (épisode deux)
Je vous avais promis la suite pour ce lundi, la voici. Pour ceux qui auraient manqué le début de l'histoire, il est là.
Le roi était furieux, cela faisait maintenant près d’un an qu’il avait envoyé ses hommes les plus valeureux à la recherche de l’arbre minuscule et ils ne l’avaient toujours pas trouvé. Il recevait fréquemment des courriers qui l’informaient que la perle rare avait enfin été dénichée mais ils étaient hélas toujours suivis de démentis : on avait entendu parler d’un arbre plus petit encore, on se lançait à sa recherche, on ne manquerait pas de le débusquer.
Pendant ce temps, la princesse grandissait en beauté, à croire que le malheur rend beau. Il n’était pas rare que l’on s’évanouît sur son passage, les fleurs les plus vives des bouquets du palais paraissaient fades à côté d’elle, ses portraits se vendaient par milliers et le peintre officiel croulait sous les demandes.
Je ne vous l’avais pas encore dit, honte sur moi, mais cette princesse avait un très joli prénom, elle s’appelait Agapanthe. Les plus érudits d’entre vous n’auront pas manqué de remarquer que le mot vient du grec Agapan qui signifie aimer, et cette «racine», n’était sans doute pas pour rien dans le triste destin de la jeune fille. Agapanthe aimait de toute son âme, elle aimait tout, elle aimait follement, elle aimait tant qu’elle en avait perdu l’usage des mots.
Les plus sérieux d’entre vous ont déjà abandonné la lecture de ce conte, s’ils sont encore là, ils viennent de nous quitter, c’est probable.
Bien. Je préfère ça. Il y a certains mots que les gens sérieux ne sont pas prêts à entendre, ils pourraient alors basculer dans la folie et qui sait ce qui pourrait arriver… Comment notre monde pourrait-il continuer de tourner sans que des hommes et des femmes à la tête froide ne soient là pour appuyer sur le bouton de la bombe nucléaire, recommencer tous les calculs depuis 35.21486523478, dire « au suivant » d’un air détaché ou décider sereinement la fin du droit de grève ?
Agapanthe aimait de toute son âme, elle aimait tout, elle aimait follement et elle aimait tant qu’elle en avait perdu l’usage des mots…
Vous vous demandez sans doute comment cela est possible, si vous vous le demandez vraiment, vous êtes peut-être plus sérieux que vous ne le pensiez, il faudra penser à en parler à votre iguane. Allez mes bonnes gens, puisque vous m'en priez poliment et que je vois bien que vous êtes dans la perplexitude la plus totale malgré votre bravitude, je vais essayer d’éclairer votre lanterne.
Les petites filles (les petits garçons aussi mais c’est une autre histoire) naissent toutes avec un cœur. Quand elles naissent, leur cœur est tout petit, il se remplit à mesure qu’elles grandissent. Jusqu’ici, vous me suivez sans doute et vous souriez un peu en vous disant que vous la connaissez bien cette théorie de l’amour qui enfle et qu’on doit canaliser pour qu’il ne déborde pas. Sachez pour commencer, qu’en amour, il n’y a pas de théories, alors il vous faut tout de suite remiser au grenier toutes vos arguties. Allez, débarrassez-vous en et écoutez d’une oreille toute neuve. Ça y est ? Bien, nous pouvons poursuivre.
Ce que vous ignorez peut-être, c’est que certaines petites filles viennent au monde avec un cœur démesuré. Inutile de brandir vos scanners et vos radiographies, c’est absolument indécelable. Aucune machine scientifique n’est capable de détecter cette anomalie, aucun médecin ne sait à l’heure actuelle diagnostiquer un tel handicap. Oh, je vois bien que vous souriez encore, le mot handicap, vous le trouvez exagéré n’est-ce pas, attendez un peu, vous allez comprendre.
Une petite fille qui arrive dans notre monde avec un cœur démesuré fait comme toutes les autres petites filles : elle grandit. Elle sourit à la vie, elle babille, elle ébauche ses premiers pas. Vous, vous ne vous rendez compte de rien, vous admirez les progrès incroyables de ce petit prodige, vous applaudissez à ses exploits, vous vous enthousiasmez, rien ne vous semble plus miraculeux que cette vie qui envahit l’espace, qui envahit le temps, qui grignote petit à petit tout ce qui est autour d’elle. Vous vous laissez faire, c’est si bon de s’abandonner…
Agapanthe était donc née avec un cœur démesuré.
A l’âge de deux ans, elle aimait déjà tout ce qu’un vieil homme peut avoir aimé durant toute une longue existence : les mots, les bruits, le vent, les objets, les couleurs, les formes, les odeurs, les voix, les yeux, les portes, les animaux, tout ce qui se touche, tout ce qui se mange, tout ce qui se boit, tout ce qui se voit, tout ce qui se sent, tout ce qui s’entend. Elle aimait aussi tout ce qui ne se sent ni ne s’entend ni ne se voit ni ne se touche. Vous, avec votre petit cœur, vous avez peine à comprendre ce que c’est que d’aimer tout, essayez au moins d’imaginer, si vous le pouvez.
A l’âge de trois ans, Agapanthe aimait donc tout ce qui se peut aimer, elle aimait aussi tout ce qui ne se peut pas aimer. Agapanthe passait son temps à dire aux choses et aux êtres qu’elle les aimait, les trois premiers mots qu’elle prononça furent : « je t’aime ». Ce furent aussi les derniers.
A l’âge de cinq ans, Agapanthe avait dit son amour à tout ce qu’elle connaissait.
Elle cessa de parler.
Comment peut-on cesser de parler à cinq ans, quand il y a tant de choses qu’un enfant voudrait savoir, l’âge des questions, l’âge des pourquoi interminables ?
Vous n’avez vraiment pas une petite idée ?
lundi 28 avril 2008
Pour m'endormir ce soir, il était une fois...
Il était une fois, dans une contrée encore plus lointaine, un pays qui finirait par « ie », une princesse malheureuse comme les pierres. On ne sait pas si les pierres sont malheureuses, c’est une expression pour dire que cette princesse était si triste qu’elle en avait perdu l’usage de la parole.
Son père le roi était inconsolable. Il avait bien sûr fait venir les plus grands médecins et je vous épargnerai les détails de leurs diagnostics tous plus abracadabrants les uns que les autres et surtout de leurs remèdes qui allaient du plus improbable, comme des larmes de hérisson, au plus onéreux comme du diamant des mines de Mamouaisie.
La famille de la forcément belle et forcément ravissante princesse n’avait plus aucun espoir mais un jour…
Un jour, un vieil homme à cheval franchit bruyamment les portes du palais. Il était vêtu tout de gris mais son chapeau pointu était orné d’une étoile multicolore qui projetait des spectres lumineux sur toutes les façades environnantes. On regardait le prodige avec crainte car à cette époque bénie on n’avait pas encore la star ac et les effets spéciaux ne faisaient pas partie du théâtre quotidien. Je m’égare…
Le vieil homme était donc en train de franchir les portes du palais et les gens se reculaient pour le laisser passer, pris de peur qu’ils étaient devant le miracle d’une technologie d’avant garde. Le personnage galopa ainsi jusqu’au trône royal non sans briser le protocole qui ne tolérait absolument pas que des animaux pénétrassent ainsi dans les appartements des souverains. Le roi était justement là, il fut surpris, mais pas trop. Il avait l’habitude de ces originaux qui tentaient de l’impressionner pour mieux pouvoir abuser de sa faiblesse.
En effet, le roi était un homme bon mais crédule comme tant de bons rois hélas. Mais les bons rois existent-ils?
- Mon nom est Aleximobar, dit avec assurance l’homme à l’étoile multicolore.
- Je t’écoute, répondit avec à propos le roi.
- Seigneur, je sais comment guérir votre fille !
Le roi fronça les sourcils, comme le lui avait habilement conseillé son coach en image. Le procédé devait faire comprendre à l’interlocuteur qu’il ne serait pas facile à berner. En cachette, tous les matins, le roi s’entraînait devant sa glace à froncer les sourcils, en pure perte hélas.
Aleximobar lui expliqua donc sans sourciller que sa fille souffrait d’un mal terrible, tellement terrible qu’on n’avait pas le droit d’en prononcer le nom sous peine de l’attraper aussitôt.
Seuls les fruits bleutés de l’arbre le plus petit au monde étaient capables de guérir la princesse…
Le roi fit venir ses plus grands savants et leur donna pour mission de dénicher le plus petit arbre du monde. De valeureux explorateurs furent rapidement envoyés vers le Japon, la patrie des bonsaïs. Ils finirent donc par débusquer le plus petit d’entre eux : c’était un érable du fleuve Amour, il mesurait à peine deux centimètres. Mais de fruits bleutés, il n’en avait point…
dimanche 27 avril 2008
Les lus
Melle Bille a proposé à ses lecteurs de piquer le morceau d'un de ses savoureux articles pour jouer avec. Le texte qui suit, c'est ma contribution à ce jeu.
D'autres lecteurs participent, je vous invite à leur rendre visite en cliquant sur les liens suivants :
Monsieurmonsieur, Le Président, Macaron , STV, Le roi Ubu , Ardalia , Zelda?
Les lus
"Tout le monde sait parfaitement que l'archiviste est un morceau de carton, un leurre destiné à nous faire croire qu'un érudit original hante encore les sous-sols de la bibliothèque."
Ce que vous ignorez peut-être, c’est que les livres eux-mêmes n’existent pas.
Du moins, pas encore…
Les livres qui reposent dans les sous-sols de la bibliothèque sont morts.
La poussière les recouvre, ils croulent sous le poids du néant, ils attendent qu’enfin quelqu’un les appelle, qu’une main inscrive leur nom sur une petite fiche.
Lorsqu'une main s’apprête à inscrire un nom sur le bout de carton, ça s’agite en bas.
Lorsqu'une main remplit une fiche, elle signe la résurrection d’un livre.
Un élu va sortir du néant !
Les pages des romans à l’eau de rose se mettent à frissonner doucement sous l’œil attendri des vieilles encyclopédies; les livres de cuisine se mettent à bouillonner, à petit feu pour commencer; la couverture des romans d’aventure se gonfle, épousant à s’y méprendre la forme d’une voile; les ouvrages de science-fiction se rematérialisent par morceaux; les pièces de théâtre se mettent à tousser pour s’éclaircir la voix; les personnages de bandes dessinées retournent dans leurs cases; les recueils de poésie ne mouftent pas, trop occupés qu’ils sont à rassembler leurs mots qui se sont éparpillés absolument partout; les cartes se redessinent, les lettres s’écrivent, les poèmes se disent, les pamphlets s’aiguisent…
Quelques dictionnaires snobent leurs congénères de papier, ils sont tellement persuadés de leur importance qu’ils se doivent de ne pas participer à ce début d’euphorie. On ne se méfiera jamais assez de l’œuf au riz, pensent-ils en secret, et ils se délectent presque amoureusement de leur jeu de mots.
Sous cette main, les pages vont vibrer à nouveau, grâce à cette main, les mots ressuscitent.
Lorsqu'une main remplit une fiche, elle ne sait rien du drame qui se joue en bas.
Que peut savoir une main ?
Des millions de candidats, un seul élu !
Vous allez me dire que c’est le principe même de la vie, qu’il n’y a pas de quoi dramatiser non plus, ce ne sont que des livres après tout !
Malheureux ! N’avez-vous donc pas compris que NOUS sommes ces livres ?
mercredi 16 avril 2008
Petite musique de mots
"Albert est la curiosité personnifiée. Mais il a pour le monde une curiosité enfantine, qui prend fin aussitôt que le mystère se dissipe sur l’objet de son interrogation. Albert est un curieux Poète, qui aime l’enchantement, le mythe, le merveilleux, et tourne les talons quand arrive l’Explication. La raison, le pourquoi, le comment, c’est pour les autres, ceux qui ont peur de rêver, pas pour lui."
Albert ne sait plus ce qui lui arrive, il tourne en rond dans sa petite maison de bois.
Il a quitté la ville, la grande ville, il y a tellement longtemps que c’est à peine s’il se souvient du bruit d’un moteur. Assez pour savoir qu’il ne reviendra plus s’enfermer là-bas où le bitume a recouvert l’herbe.
Tous les matins, Albert se lève avec le soleil, il pose d’abord le pied gauche par terre, jamais le pied droit, surtout pas le pied droit. La dernière fois qu’il a posé le pied droit en premier, le facteur et son vélo lui ont apporté un colis. Sous le papier kraft, il y avait une drôle de boîte rose en métal. Albert a soulevé le couvercle, une danseuse s’est aussitôt mise à tourner à l’intérieur. Dans la petite glace juste derrière, il a vu son reflet étonné. Il ne savait pas très bien quoi faire de ce truc alors il l’a posé sur la cheminée, un peu méfiant. Et puis il a regardé, et puis il a écouté. C’était tellement beau cette musique, c’était précieux et fragile, juste comme les gouttes d’eau, il avait envie de pleurer Albert, il avait l’impression d’entendre la musique des feuilles des arbres. La demoiselle faisait des tours sur elle-même avec la grâce des libellules, à chaque fois qu’elle montrait à nouveau son visage Albert y lisait un sourire doux et triste à la fois.
La danseuse a tourné pendant quatre jours et trois nuits puis elle s’est arrêtée. Albert s’est alors approché de l’engin et il l’a démonté méticuleusement. Il a détendu et tendu les ressorts, actionné les rouages, puis il a tout remonté. La demoiselle a refusé de danser. Albert a refermé le couvercle et la boîte est restée sur la cheminée.
Tous les matins, Albert se lève donc du pied gauche. Il réchauffe son café qu’il boit dans un grand bol de papa ours sur le pas de sa porte. Il regarde son figuier, il guette le fruit dans la fleur, il guette la fleur dans la pousse.
Les journées d’Albert suivent toutes des rituels immuables parce qu’Albert sait bien que ce n’est pas l’habitude qui crée l’ennui. Albert est un poète, voyez-vous, et Albert n’a pas assez de sa journée pour s’émerveiller de chaque brin d’herbe, de chaque coccinelle et de chaque nuage.
Mais Albert tourne en rond dans sa petite maison de bois.
Émilie est revenue…
Albert est amoureux. Et ça l’ennuie Albert, d’être amoureux, il n’aime pas ça mais alors pas du tout. Il sort de chez lui cinquante fois en une heure, pour voir, au cas où, il retourne furieux dans son fauteuil parce que ça l’énerve, il va à la fenêtre, il ne peut pas s’empêcher, il retourne au fauteuil, il essaie de lire le journal, il jette le journal, il reprend le journal…
Albert est malheureux. Il n’a même plus envie de regarder les petites gouttes de rosée sur les fleurs, tout ce qu’il veut c’est que ça s’arrête. Quand il se réveille, il pense à elle déjà, quand il boit son café, quand il coupe le bois, quand il donne à manger aux moutons, quand il essaie de lire, quand il dort et même quand il rêve. Il lui parle tout bas, il lui dit des mots d’amour qu’elle n’entendra jamais, il caresse ses cheveux de maïs, il croque ses lèvres de tomates.
Albert est malheureux. Il va voir le docteur, après tout, c’est ce qu’il a toujours fait quand il a mal. Le médecin l’examine, Albert est en pleine forme, son cœur bat comme il faut, ni trop vite, ni pas assez. « Mais docteur, il bat trop mon cœur, je n’en peux plus de l’entendre ! » dit Albert avec rage. Le médecin fait une ordonnance, le médecin fait toujours une ordonnance.
Albert est malheureux parce qu’il ne comprend pas. Il ne comprend pas ce que c’est que l’amour, il ne comprend pas ce que c’est qu’être amoureux. Pour Albert, être amoureux c’est souffrir. C’est tout. Alors Albert se dit que s’il va se jeter dans l’eau il ne souffrira plus et puis, il fera probablement plaisir aux petits poissons carnivores, y’en a sûrement dans l’étang, obligé…
Albert est sur la rive, il regarde les nénuphars. C’est tellement beau les nénuphars, c’est précieux et fragile, juste comme les gouttes d’eau…
Que c’est beau un nénuphar pense Albert, et il en oublie de sauter lui qui n’a jamais appris à nager. Il reste là toute la journée, il regarde la danse des nénuphars.
Le soir arrive, Albert rentre dans sa petite maison de bois.
Emilie est debout près de la cheminée. Albert la regarde, sans un mot.
Mais elle se met à parler soudain. Elle explique Emilie, elle explique pourquoi Albert est amoureux, elle explique ce que c’est que l’amour, elle démontre méticuleusement. Elle détend et tend les ressorts, elle actionne les rouages, elle parle, elle parle, elle parle…
Émilie ne se rend pas compte qu’au fur et à mesure qu’elle parle, elle devient toute petite, toute petite. Albert écoute ses mots qui disparaissent doucement, il observe ce visage et cette bouche qui se fige en un sourire doux et triste à la fois.
Albert se baisse et ramasse la demoiselle. Il soulève le couvercle de la boîte rose et dépose précautionneusement le petit corps.
La musique se met en marche, la danseuse sourit à Albert.
C’est tellement beau cette musique, c’est précieux et fragile, juste comme les gouttes d’eau…
vendredi 11 avril 2008
La frontière
Tu imagines un fleuve, un grand fleuve qui bouillonne.
Un fleuve qui charrierait des ordures et des cadavres, un fleuve avec des bateaux de croisière sur lesquels des amoureux s’embrasseraient, un fleuve avec des cargos chargés à ras bord, un fleuve avec des troncs d’arbres qui ressembleraient à des allumettes géantes.
Comme si ce fleuve pouvait s’allumer soudain.
Un fleuve, deux rives. Deux rives, deux pays. Une frontière.
Tous les jours, elle viendrait regarder l’autre rive. Parfois, elle apercevrait la silhouette d’un homme, parfois elle ne verrait que la forêt.
Tous les jours, il viendrait regarder l’autre rive. Parfois, il apercevrait la silhouette d’une femme, parfois il ne verrait que la forêt.
Juste en bordure de ce grand fleuve qui bouillonne, deux pays. Un homme et une femme.
Elle ne saurait rien de lui, ou si peu. Elle saurait sa démarche et son sourire.
Il ne saurait rien d’elle, ou si peu. Il saurait son chant que le vent emporte.
Elle jouerait pour lui des ballets de fleurs dans les airs.
Il jouerait pour elle des histoires sans paroles.
De savoir qu’il existe sa vie serait plus vive.
De savoir qu’elle existe sa vie serait plus vive.
Juste en bordure de ce fleuve qui bouillonne, deux pays. Une frontière.
Des deux côtés de la frontière, un homme et une femme.
Deux passeurs d’amour.
lundi 7 avril 2008
Attendre
"Car j'ai vécu de vous attendre
Et mon cœur n'était que vos pas"
Paul VALERY
Cela fait si longtemps que j’attends sur ce banc.
Je suis le bois usé, je suis les clous rouillés, je suis les pieds qui s’enfoncent sous la terre.
Un rayon de soleil s’est posé sur ma main.
L’espace d’un instant, fragile, mon corps s’est réchauffé.
Au numéro 12, une porte s’ouvre en grinçant.
Tu as mis ton manteau de velours. Au bout de ta main, ton vieux cartable en cuir se balance.
Toujours à l’heure.
Un oiseau s’est posé sur ma tête.
Tout petit, tout doux.
Le facteur a donné un coup de Klaxon, juste au bout de la rue principale.
L’oiseau s’est envolé, un de mes cheveux dans le bec.
Quelques voitures passent sans me voir.
Les cloches de l’église sonnent pour les insectes.
La place est vide. Les platanes ont perdu toutes leurs feuilles. Je connais chaque tronc, les tableaux abstraits dessinés par le hasard.
Tu ne reviens pas pour manger. Je t’imagine dans ton bureau là-bas dans la ville, je t’imagine perdu au milieu de tous ces dossiers tellement importants. Tu ne regardes plus l’arbre derrière la fenêtre, tu ne sais plus si le ciel est bleu ou noir, tu ne connais pas même l’odeur de la pluie qui vient. Mais tu sais de quoi demain sera fait, tu peux le mesurer, tu peux le chiffrer, tu pourrais même me le prouver si tu savais que j’existe…
Cela fait si longtemps que j’attends là, tous les jours.
Combien de livres ai-je lus sur ce banc ? Combien de pages tournées, de mots imprimés sur ma rétine ?
Je n’ai rien retenu.
Je suis le bois usé, je suis les clous rouillés, je suis les pieds qui s’enfoncent sous la terre.
Un chat vient se frotter contre mes jambes. Il attend que je le caresse, comme toujours.
Je ne bouge pas.
Il s’en va.
Une vieille femme sort de l’église en se signant. Le bruit de ses pas, mécanique, s’éloigne peu à peu.
Le jour tombe. Personne pour le ramasser.
Les lumières s’allument une à une.
Tu reviens. Je reconnais le rythme hésitant de ta marche, je devine l’odeur de ton parfum, le miel et le tabac mélangés, j’entends presque ta respiration.
Cela fait si longtemps que je t’attends.
Je me souviens de toi, petit garçon. Tu es assis dans le fond du bus, tu ne parles à personne, les yeux rivés à un paysage que je connais par cœur.
Je me souviens de toi, à l’école, ces enfants qui te montrent du doigt parce que tu es seul, parce que tu ne joues pas, parce que tu ne parles pas.
Je me souviens de ton sourire, au lycée, quand tu as lu ce poème devant tous les élèves. Et les éclats de rire ensuite, et ta fuite effrénée.
Je me souviens de ton absence. Les journées sans soleil, le nez collé à la vitre et l’espoir de te voir revenir.
Je me souviens de ton retour, les volets de la petite maison du numéro 12 qui s’ouvrent enfin.
Je me souviens de chaque matin.
Je me souviens de chaque soir.
Si longtemps que je t’attends.
Le vent s’est levé. Il fait sans doute froid. Je ne pourrai jamais compter toutes les étoiles au dessus de moi.
Tu ouvres la fenêtre. Tu ne me vois pas. Encore une fois.
Il aurait fallu t’écrire, il aurait fallu sonner à ta porte, ne pas partir en courant, il aurait fallu hurler sous ta fenêtre, il aurait fallu interrompre ta course immobile, t’arrêter, t’arrêter juste une fois et te le dire enfin : « je vous aime ».
Il aurait fallu vivre.
Tu fermes tes volets. Encore une fois.
Le vent fait tourner les pages de mon livre.
Je suis le bois usé, je suis les clous rouillés, je suis les pieds qui s’enfoncent sous la terre.
Les phares d’une voiture de police dans la nuit, la voix d’un agent.
Sa main sur mes yeux.
Elle descend le rideau de mes paupières.
Je suis le bois usé, je suis les clous rouillés, je suis les pieds qui s’enfoncent sous la terre.
Je t’attends.
mercredi 12 mars 2008
carte postale # 22 - la version d'Armel
De la finesse psychologique des femmes
Saint Etienne, 21 juin 1906
Lorsque le docteur
Théodore Cenas revint à son domicile ce soir-là, son épouse l’attendait
au salon. Des odeurs de chou parvenaient de la cuisine où s’activait le
personnel. Après le traditionnel et chaste baiser sur le front de sa
femme, il vint réchauffer ses mains qui se recouvrirent des reflets
rougeâtres du foyer. Du haut de leur obscurité, les plafonds retenaient
pour leur vain usage la chaleur de la pièce trop volumineuse. Il dût se
retourner pour exposer son dos aux flammes. Pendant quelques minutes,
le silence ne fut perturbé que par le cliquetis des aiguilles à broder
de la maîtresse de maison. Cette dernière finit par le sortir de ses
rêveries : « Nous avons reçu aujourd’hui une carte postale de ton ami,
Emile Auber. N’est-ce pas lui que tu as rencontré à Lyon la semaine
dernière ? ». Le médecin se tourna vers elle et répondit par
l’affirmative. « Tu ne m’avais pas dit qu’il était souffrant,
reprit-elle. Ce n’est pas trop grave, j’espère ? ». Il répondit par un
grognement. Un autre interlocuteur aurait légitimement put s'offusquer
de cette réponse porcine, mais, par un de ces miracles qui
caractérisent les relations de couples, elle comprit immédiatement et
sans ambiguïté possible que le pronostic vital de cet ami n’était pas
encore en jeu. Elle hochât la tête d’un air entendu, puis se leva pour
aller chercher la carte en question.
Lyon, 15 juin 1906
Le
docteur Auber se tripotait la lèvre inférieure en regardant le
programme du Congrès de Médecine qui était centré cette année-là sur le
thème de la microbiologie, lorsqu’une bourrade dans le dos le fit
plonger en avant. « Alors Emile, tu hésites entre la dissection du
chancre mou et la conférence sur l’étiologie microbienne de l’hystérie
? ». Un genou à terre, il n’eut pas besoin de se retourner pour
identifier son agresseur. « Théodore, tu crois que nous avons encore
l’âge de ces gamineries ? » Les deux hommes éclatèrent de rire et
s’embrassèrent affectueusement. « Comment va Monsieur le docteur Cénas
avec un grand C ? » commença Emile. « Aussi bien que peut aller un
génie qui s’abaisse à s’adresser à la plèbe et à ses représentants les
plus insignifiants, comme l’indigne docteur aubert, avec un petit a !
». C’était une de leurs bonnes vieilles blagues, qui datait de leurs
jeunes années à la faculté de médecine. L’un de leurs professeurs
vouait alors une admiration outrancière à Théodore tandis qu’il ne
cachait pas son mépris pour Emile. Cette discrimination les avait
d’autant plus fait rire qu’elle n’était pas justifiée d’un point de vue
purement scolaire.
De l’eau avait coulé sous les ponts depuis et
leur destin les avait séparés de quelques centaines de kilomètres. Les
congrès comme celui d’aujourd’hui avaient à leurs yeux un triple
avantage : en plus de l’intérêt scientifique dont leur curiosité ne
s’était jamais défait, cela leur permettait de se retrouver, et qui
plus est, en célibataires ! Même la femme de Théodore qui le protégeait
des turpitudes de la vie en le suivant partout où elle pouvait,
n’insistait pas dans ce genre d’occasions. Libres ! Ils étaient libres
et ils avaient bien l’intention d’en profiter, ne serait ce que pour
rendre hommage à leur ancienne vie d’étudiants.
Ils étaient
maintenant installés devant une troisième généreuse chope de bière et
faisaient le commentaire de leur journée. « Tu y crois toi, que la
calvitie et les cancers puissent avoir une origine infectieuse ?
demanda Emile. Je n’ai pas trouvé leurs arguments vraiment probants. Et
je ne te parle pas de celui qui voulait nous convaincre de la même
chose concernant l’obésité. Je l’ai trouvé pathétique. Il me donnait
l’impression d’avoir choisi au hasard une maladie dans son dictionnaire
avant de partir en croisade pour démontrer son origine microbienne.
Ridicule ! Les microbes sont à la mode, alors hop ! On leur met
maintenant sur le dos toutes les maladies ! Il serait temps de se
calmer ! » cria-t-il. Quelques clients se retournèrent et Théodore,
passablement échauffé, enchaîna à la suite de son collègue : « En tout
cas, ceux dont tu parles savaient faire preuve d’un minimum de retenue,
ce qui n’était pas vraiment le cas de l’autre, là, Fritz comment déjà ?
Schawdiene ? Chaudine ? Rappelle-moi, comment il s’appelle ce Napoléon
des microbiologistes qui a enfin découvert le véritable visage de la
syphilis ? ». Emile prit sa tête entre ses mains. « Ecoute, ne me
demande plus à ce stade de la soirée quoique ce soit qui puisse faire
appel à ma mémoire ; elle est déjà partie se coucher. Dis-moi, pourquoi
ne testerions-nous pas le génépi du patron ? On m’en a dit le plus
grand bien. Et puis, va savoir, tout le monde pense que les mélanges
d’alcool sont mauvais pour la santé mais si ça se trouve, en mettant le
paquet, on pourrait arriver à démontrer qu’au contraire ils constituent
un cocktail antiseptique capable d’arrêter le vieillissement lui-même !
Il suffit juste de s’armer de courage, et grâce à la pugnacité qui nous
caractérise et à notre altruisme pour la cause scientifique, nous
pourrions devenir les sauveurs de l’humanité !» Ainsi fut dit, ainsi
fut fait. Ils replongèrent tête baissée dans le rite d’initiation des
étudiants de toutes les cités universitaires du monde consistant à
descendre la rue de la soif en buvant au moins un verre dans chaque
bar. Avec en plus pour consigne, rigueur scientifique oblige, de ne
jamais boire le même alcool…
Besançon, 17 juin 1906
Emile
Auber soupirait une troisième fois en se regardant dans le miroir des
toilettes de la gare. Rien à faire, quoiqu’il fasse, il n’arrivait pas
à reprendre forme humaine. « Enfin, pensa-t-il, l’avantage d’être
médecin, c’est que personne en ville ne cherchera à mettre en cause mon
diagnostic d’intoxication alimentaire ». Il geignit en reprenant sa
valise et se dirigea péniblement vers la sortie. Devant le buffet de la
gare, un présentoir à cartes postales attira son attention. Il le fit
tourner et en avisa une particulièrement déprimante. On y voyait un
paysage hivernal désolé, avec de vagues bâtiments sans caractère de
l’autre côté d’une rivière qu’on ne pouvait imaginer autrement que
boueuse. « Avec la cuite d’avant-hier, mon foie doit être au moins
aussi gris que cette vision cauchemardesque, se dit-il. Elle sera
parfaite pour Théodore, surtout pour sa femme ». Assis en face d’un
café fumant, Emile écrivit à l’adresse de « Monsieur le docteur Cénas »
(en insistant sur le grand C) : « Amélioration, mais digestion toujours
difficile et grande lassitude. Amitiés. auber. » Il relut la carte, la
retourna et ne put s’empêcher de rire.
Saint Etienne, 21 juin 1906
Théodore
lut la carte, la retourna, relut la carte et poussa un grognement en se
retournant pour dissimuler un sourire. Par un de ces miracles qui
caractérisent les relations de couples, sa femme, qui l’observait
attentivement, comprit immédiatement et sans ambiguïté possible que son
charitable époux priait à cet instant pour que le Seigneur soulage son
ami de ses souffrances.
Carte postale # 22 - la version de Tiphaine
Comme tous les lundis matins, la salle d’attente du docteur Cénas était pleine à craquer. Pas une chaise de libre. Ces dames discutaient en agitant des éventails et toutes étaient unanimes pour louer les immenses mérites de ce cher Alaric. Tandis que Sophie Destourettes expliquait avec emphase à ses nouvelles amies comment elle avait enfin réussi à retrouver le sommeil, le docteur Cénas écoutait à la porte. Il se délectait de les entendre ainsi vanter son immense savoir, son tact, sa douceur et ses bonnes manières. Juste pour le plaisir de l’autosatisfaction, il faisait durer ce moment le plus longtemps possible. Ces dames n’osaient jamais se plaindre : c’était un homme si occupé qu’on pouvait bien lui pardonner un peu de retard.
A regret, Alaric Cénas s’éloigna de la porte pour s’asseoir à son bureau. Sa secrétaire venait de lui apporter le courrier, il l’inspecta donc assez rapidement. Son attention fut attirée par une carte postale plutôt étrange. Elle représentait un paysage triste à pleurer, un fleuve bordé par des berges tristounettes, des bâtisses sans âme sur la rive d’en face, l’esquisse blafarde d’une ville qui lui disait vaguement quelque chose, des peupliers désolés, une montagne perdue dans la brume. Quelle drôle d’idée d’envoyer une telle carte, se dit-il, et, intrigué, il inspecta l’envers. Le texte était succinct : « Amélioration ; mais digestion toujours difficile et grande lassitude. Amitiés. auber. » Auber ! Le petit homme à la moustache brune ! Bien sûr ! Le a minuscule qu’il avait utilisé pour sa signature le ramena deux ans en arrière…
Alaric Cénas n’avait pas toujours connu le confort délicieusement bourgeois de son appartement du centre de Saint Etienne. Il avait fait ses études de médecine dans sa région natale, à Besançon. Sur sa plaque, on pouvait lire qu’il était diplômé de la faculté de médecine de cette même ville, personne n’avait jamais songé à vérifier, fort heureusement. Le docteur Cénas avait toujours détesté les examens, il s’était contenté d’observer ses professeurs et avait appris peu à peu à adopter leurs postures, leur verbe empli de mots scientifiques et tellement compliqués. S’il n’était pas vraiment doué pour la médecine, Alaric Cénas maîtrisait à la perfection l’art du théâtre : c’était un grand maître de l’illusion. Il avait commencé dans les foires, sur les marchés où il proposait à la foule en quête de réconfort des potions miracles censées guérir absolument tous les maux. Bien sûr, cela ne marchait pas à tous les coups et il avait souvent été contraint de s’éclipser rapidement pour n’avoir pas à subir les foudres de quelques patients fort peu reconnaissants et particulièrement vindicatifs. Malgré cela, il avait fini par amasser un petit pécule qui lui avait permis de s’exiler définitivement pour créer son cabinet dans une contrée vierge : Saint Etienne. Depuis, il allait de succès en succès, sa salle d’attente ne désemplissait pas et on se l’arrachait. Il était le docteur à la mode, celui que ces dames consultaient à toute heure, celui qu’on suppliait, celui qu’on s’arrachait. Les hommes étaient décidément bien crédules, et les femmes plus encore, il l’avait bien compris. Il les regardait de son air doux et compréhensif, elles lui contaient leurs petites misères de femmes délaissées, d’épouses solitaires et oiseuses, il leur tenait la main, et, essuyant d’un geste auguste leurs yeux humides, il leur remettait la fameuse potion Cénas, le remède à TOUT. Parfois, le docteur se disait qu’il aurait pu être un grand chef, il fallait le voir à sa cuisine, ajoutant une pincée de tout ce qui pouvait lui tomber sous la main aux mixtures qui bouillonnaient dans ses fourneaux. Personne n’avait jamais réussi à dresser la liste de tous les ingrédients improbables qui entraient dans la composition de ses potions. Le secret était bien gardé, et pour cause : le docteur Cénas lui-même l’ignorait.
Alaric Cénas revit soudain le petit homme à la moustache brune. Il transportait avec lui un tabouret en bois et il était monté dessus pour arriver à la fenêtre du véhicule par laquelle le bon docteur haranguait les badauds. Il avait enfin réussi à agripper les mains blanches d’Alaric et ne voulait plus les lâcher. « Docteur ! Docteur ! Guérissez-moi ! Dites-moi que vous pouvez me guérir ! Je n’en peux plus ! J’ai consulté tous les médecins de la région, je suis même allé jusqu’à Paris consulter les plus grands spécialistes ! Vous êtes ma dernière chance ! ». Le docteur Cénas, après avoir rapidement jaugé l’individu, flaira la bonne affaire et l’invita à pénétrer dans ce qu’il appelait son cabinet et qui n’était à l’époque qu’une vulgaire roulotte. Michel Auber lui confia alors son histoire.
Michel avait toujours souffert de sa petite taille. Il avait arrêté de grandir vers l’âge de six ans et avait dû endurer les quolibets et les moqueries de ses compagnons d’école. L’un d’eux, plus cruel que les autres et d’un esprit plus fin par malheur, l’avait affublé du sobriquet de « Choupe ». Il l’avait gardé toute sa vie. Michel s’était pourtant battu, il était devenu avocat, possédait une superbe propriété dans son village natal mais pour tout le monde, ce n’était pas Monsieur Auber, l’avocat de Besançon… non… c’était « Choupe ». « T’as pas mangé assez de choupe ! » lui lançait-on à longueur de journée. Il n’osait plus sortir de chez lui.
Le docteur Cénas ne comprenait pas et Auber dut lui expliquer le subtil jeu de mots inventé par ce vil écolier. « Choupe Auber Michel, docteur, Choupe Auber Michel… ». Les épaules du petit homme s’affaissèrent et il partit dans une crise de larmes tandis que le bon docteur tentait du mieux qu’il pouvait de dissimuler un fou rire très malvenu. Michel Auber finit par poursuivre son récit. Il ne pouvait plus supporter son nanisme, il était prêt à tout pour retrouver la dignité à laquelle il avait droit, pour qu’on l’appelle enfin «monsieur Auber», pour qu’on ne le regarde plus comme le monstre Choupe.
Alaric Cénas lui fit miroiter monts et merveilles, comme à son habitude, il lui promit qu’il avait la potion miracle, celle qui lui rendrait enfin une taille normale. Bien sûr, cela prendrait du temps, bien sûr, cela coûterait cher, mais ce n’était que broutilles en comparaison de la promesse d’une guérison certaine. Michel Auber n’hésita pas un seul instant et accepta sans rechigner la somme faramineuse que le docteur lui demandait. Il repartit donc avec dix fioles de la fameuse potion Cénas, le remède à TOUT. La prescription était simple : il lui faudrait avaler d’un trait la bouteille entière à chaque solstice. Les effets ne seraient pas visibles avant deux ans.
Alaric relut la carte postale : « Amélioration ; mais digestion toujours difficile et grande lassitude. Amitiés. auber. » Etait-il vraiment possible que le petit homme à la moustache brune ait grandi ? Cénas n’était pas médecin, certes, mais il lui semblait peu probable qu’un homme adulte se mette ainsi subitement à grandir. Il imagina Auber, dressé de toutes ses forces vers le haut, raide comme un piquet devant son miroir, souriant à son reflet parce qu’il lui semble avoir grandi d’un centimètre. Il chassa rapidement cette pensée. Il avait mieux à faire. Il prépara un grand sourire et ouvrit la porte de son cabinet avec entrain :
- Avec laquelle de ces jolies demoiselles ai-je le plaisir de commencer ma journée ?
Ces dames gloussèrent de contentement.
Deux ans plus tard, le cabinet du docteur Cénas n’existait plus. C’est en vain que Michel Auber le chercha à son adresse habituelle. Alaric avait tout simplement disparu. Redescendant l’escalier, l’avocat songeait avec tristesse à son bienfaiteur. Comment allait-il pouvoir lui manifester son infinie reconnaissance ? En quatre ans, il avait grandi de presque un mètre et il pouvait à présent affronter les regards de ses concitoyens : il était devenu un personnage d’importance. Un an auparavant, il avait surpris les regards amoureux de la plus jeune fille du maire, ils s’étaient mariés peu de temps après et attendaient un heureux événement pour bientôt. Michel Auber était un autre homme à présent, plus personne ne se serait hasardé à l’appeler « choupe ». On le respectait, et même, on l’admirait. Le docteur Cénas avait transformé sa vie !
De retour à sa propriété, Michel Auber contempla sa femme enceinte et posa la main sur son ventre rebondi. « C’est un garçon, j’en suis sûre », lui dit-elle avec assurance. Le visage de Michel s’illumina soudain : il venait de trouver le moyen idéal de témoigner sa gratitude au bon docteur.
- Nous l’appellerons Alaric !, s’écria-t-il avec enthousiasme.
Le cruel destin d’Alaric Auber venait de se sceller.
samedi 22 décembre 2007
Un conte de Noël
Le Poutouland fait sa remontée traditionnelle dans le grand nord et sera donc absent de ce bolg pour deux semaines.
Bonnes vacances à ceux qui en ont, bon courage aux autres et des bisous bien sûr !
Bonnes fêtes de fin d'année à tous et que 2008 soit l'année de la frite !
Tiphaine
Avant de vous laisser, je vous confie un petit conte de Noël, ceux qui voudraient retrouver celui de l'an dernier cliqueront là, et ceux qui veulent se régaler à lire celui de Topa iront avec bonheur juste là.
Un conte de Noël
24 décembre 2007, tard dans la nuit.
Le petit Nicolas se tourne et se retourne dans ses draps de satin. Il a tout pour être heureux. C’est un homme de pouvoir, une seule décision de lui et la planète tremble. Il a de l’argent à ne plus savoir qu’en faire, des voitures de luxe, des maisons de campagne avec piscine et des actions dans les entreprises les plus rentables. Il roule dans la voiture de ses rêves, prend des bains de champagne avec une femme délicieuse que le monde entier lui jalouse. Non, rien à dire, le petit Nicolas a tout pour être heureux.
Le petit Nicolas se tourne et se retourne dans ses draps de satin. Il ne peut s’empêcher de penser à cette étrange rencontre avec le vieux bonhomme en rouge. Ça fait pourtant bien longtemps qu’il n’y croit plus… Il sait très bien que les fables pour enfants n’ont plus cours, que c’est l’argent qui mène le monde. Il ne serait pas là où il en est s’il avait cru à toutes ces fadaises…
Il repense à cet après-midi. Il était seul dans son bureau et regardait la neige tomber. Il se disait que ça faisait bien longtemps qu’il n’avait pas pris la peine de prendre le temps d’écouter le silence. Alors, il avait ouvert la fenêtre et le froid s’était aussitôt engouffré. Le garde du corps avait passé la tête derrière la porte, puis, s’étant assuré qu’il n’y avait aucune menace, avait repris sa position de chien de garde. C’est alors que le petit Nicolas avait commencé à douter… De drôles de pensées avaient envahi son esprit d’ordinaire si occupé à de hautes réflexions et à de grandes stratégies. Soudain, rien ne lui avait paru si important que le bruit des petits flocons qui venaient s’écraser doucement sur le sol. Il croyait être l’un de ces petits morceaux de coton, il tombait gracieusement du ciel, mêlant sa course à celle d’autres frères et venait délicatement se poser sur l’herbe du parc. Quelque chose se construisait, tous n’étaient que les maillons d’une immense chaîne…
On toussa derrière lui. Le petit Nicolas se retourna vivement et se retrouva nez à nez avec le père Noël. Il aurait dû hurler, c’était dans son habitude après tout, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Le vieux bonhomme le regardait en souriant.
Le petit Nicolas essaya de se diriger vers la porte pour appeler son garde du corps afin qu’il dégage cet odieux intrus mais ses jambes refusèrent de lui obéir.
Le vieux bonhomme le regardait toujours en souriant.
Pour un homme d’action, être transformé en statue vivante est une punition que vous aurez du mal à comprendre si vous êtes du genre contemplatif. Celle-ci n’était vraiment pas du goût du petit Nicolas, il jurait intérieurement mais seul le fond de ses yeux luisait d’une intense colère.
Le vieux bonhomme souriait toujours. Il se tenait debout, les épaules un peu voûtées et la main presque tremblante. Il s’approcha enfin du petit Nicolas et lui dit :
- Je suis venu chercher ta liste, Nicolas, ça fait bien longtemps que tu ne m’as pas écrit !
Le petit Nicolas était pétrifié, il pensait à sa milice qui n’était pas bien loin et à toutes les tortures qu’il infligerait à ce vilain personnage si seulement la mobilité lui revenait.
- Ta liste, Nicolas, n’oublie pas ! Demain, c’est Noël !
Le bruit assourdissant de milliers de flocons qui entrent soudain par la fenêtre puis l’absence.
Quand il se réveilla, le vieux bonhomme en rouge avait disparu, la pièce était tapissée de neige. Le petit Nicolas consulta aussitôt son garde du corps, demanda à regarder les vidéos de surveillance : personne n’avait rien vu. Il valait mieux ne rien dire, ce serait terrible s’il l’on venait à penser qu’un homme comme lui pouvait être la victime de telles hallucinations.
Le petit Nicolas se tourne et se retourne dans ses draps de satin. Il a tout pour être heureux. Que pourrait-il donc demander au vieux bonhomme ? Dans le lit, sa compagne se tourne sur le côté et il aperçoit le bout de son pied si délicat, loin très loin, là-bas. Le petit Nicolas sait bien ce qui lui manque.
25 décembre 2007, au petit matin.
Le petit Nicolas n’a pas très bien dormi. Il se lève pourtant, puisqu’il faut bien se lever et affronter sa journée chaque matin quand on voudrait rester couché à regarder l’envers de soi, l’enfance oubliée, toutes ces vies qu’on aurait voulu belles et qu’on a chassées parce qu’on était lucide, fort, adulte…
Au pied du sapin, ça dégueule de cadeaux. Il les ouvre distraitement, les uns après les autres.
Jusqu’à ce paquet emballé dans du papier journal. De la part du père Noël… Le petit Nicolas interroge du regard sa compagne et ses proches, ça ne peut pas venir d'eux, ils ne sont pas vraiment du genre à faire des plaisanteries.
Il défait l’emballage et découvre une paire de chaussures vernies qui brillent de mille feux.
Intrigué, il les essaie : elles sont juste à sa taille. C’est alors qu’il se rend compte que son pyjama est devenu trop petit pour lui. Il baisse la tête : sa compagne lui arrive aux genoux, elle est en train de lui crier quelque chose mais il ne l’entend pas, il continue de grandir, il frôle le toit puis il passe subitement à travers, sa main s’appuie à la cime d’un grand cèdre pour ne pas tomber, puis manque d’attraper un malheureux avion, les passagers, derrière les petits hublots hurlent de terreur, sa tête s’engouffre dans les nuages, il a une écharpe de neige autour du cou, son œil percute un satellite, ses cheveux sont blancs de pellicules météores, sa bouche avale la lune, elle a un goût de prune…
Tout en bas, dans la grande demeure du petit Nicolas, les flocons tombent dans le salon désolé.
En s’écrasant doucement sur la moquette moelleuse, ils soupirent tendrement.

