El bolg

de la vie en vrac...

lundi 28 avril 2008

Pour m'endormir ce soir, il était une fois...

Il était une fois, dans une contrée encore plus lointaine, un pays qui finirait par « ie », une princesse malheureuse comme les pierres. On ne sait pas si les pierres sont malheureuses, c’est une expression pour dire que cette princesse était si triste qu’elle en avait perdu l’usage de la parole.
Son père le roi était inconsolable. Il avait bien sûr fait venir les plus grands médecins et je vous épargnerai les détails de leurs diagnostics tous plus abracadabrants les uns que les autres et surtout de leurs remèdes qui allaient du plus improbable, comme des larmes de hérisson, au plus onéreux comme du diamant des mines de Mamouaisie.
La famille de la forcément belle et forcément ravissante princesse n’avait plus aucun espoir mais un jour…
Un jour, un vieil  homme à cheval franchit bruyamment les portes du palais. Il était vêtu tout de gris mais son chapeau pointu était orné d’une étoile multicolore qui projetait des spectres lumineux sur toutes les façades environnantes. On regardait le prodige avec crainte car à cette époque bénie on n’avait pas encore la star ac et les effets spéciaux ne faisaient pas partie du théâtre quotidien. Je m’égare…
Le vieil homme était donc en train de franchir les portes du palais et les gens se reculaient pour le laisser passer, pris de peur qu’ils étaient devant le miracle d’une technologie d’avant garde. Le personnage galopa ainsi jusqu’au trône royal non sans briser le protocole qui ne tolérait absolument pas que des animaux pénétrassent ainsi dans les appartements des souverains. Le roi était justement là, il fut surpris, mais pas trop. Il avait l’habitude de ces originaux qui tentaient de l’impressionner pour mieux pouvoir abuser de sa faiblesse.
En effet, le roi était un homme bon mais crédule comme tant de bons rois hélas. Mais les bons rois existent-ils?
- Mon nom est Aleximobar, dit avec assurance l’homme à l’étoile multicolore.
- Je t’écoute, répondit avec à propos le roi.
- Seigneur, je sais comment guérir votre fille !
Le roi fronça les sourcils, comme le lui avait habilement conseillé son coach en image. Le procédé devait faire comprendre à l’interlocuteur qu’il ne serait pas facile à berner. En cachette, tous les matins, le roi s’entraînait devant sa glace à froncer les sourcils, en pure perte hélas.
Aleximobar lui expliqua donc sans sourciller que sa fille souffrait d’un mal terrible, tellement terrible qu’on n’avait pas le droit d’en prononcer le nom sous peine de l’attraper aussitôt.
Seuls les fruits bleutés de l’arbre le plus petit au monde étaient capables de guérir la princesse…
Le roi fit venir ses plus grands savants et leur donna pour mission de dénicher le plus petit arbre du monde. De valeureux explorateurs furent rapidement envoyés vers le Japon, la patrie des bonsaïs. Ils finirent donc par débusquer le plus petit d’entre eux : c’était un érable du fleuve Amour, il mesurait à peine deux centimètres. Mais de fruits bleutés, il n’en avait point…

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dimanche 27 avril 2008

Les lus

Melle Bille a proposé à ses lecteurs de piquer le morceau d'un de ses savoureux articles pour jouer avec. Le texte qui suit, c'est ma contribution à ce jeu.
D'autres lecteurs participent, je vous invite à leur rendre visite en cliquant sur les liens suivants :
Monsieurmonsieur, Le Président, Macaron , STVLe roi Ubu , Ardalia , Zelda?

VagantSandrine et Berthoise


Les lus

"Tout le monde sait parfaitement que l'archiviste est un morceau de carton, un leurre destiné à nous faire croire qu'un érudit original hante encore les sous-sols de la bibliothèque."
Ce que vous ignorez peut-être, c’est que les livres eux-mêmes n’existent  pas.
Du moins, pas encore…
Les livres qui reposent dans les sous-sols de la bibliothèque sont morts.
La poussière les recouvre, ils croulent sous le poids du néant, ils attendent qu’enfin quelqu’un les appelle, qu’une main inscrive leur nom sur une petite fiche.
Lorsqu'une main s’apprête à inscrire un nom sur le bout de carton, ça s’agite en bas.
Lorsqu'une main remplit une fiche, elle signe la résurrection d’un livre.
Un élu va sortir du néant !
Les pages des romans à l’eau de rose se mettent à frissonner doucement sous l’œil attendri des vieilles encyclopédies; les livres de cuisine se mettent à bouillonner, à petit feu pour commencer; la couverture des romans d’aventure se gonfle, épousant à s’y méprendre la forme d’une voile; les ouvrages de science-fiction se rematérialisent par morceaux; les pièces de théâtre se mettent à tousser pour s’éclaircir la voix; les personnages de bandes dessinées retournent dans leurs cases; les recueils de poésie ne mouftent pas, trop occupés qu’ils sont à rassembler leurs mots qui se sont éparpillés absolument partout;  les cartes se redessinent, les lettres s’écrivent,  les poèmes se disent, les pamphlets s’aiguisent…
Quelques dictionnaires snobent leurs congénères de papier, ils sont tellement persuadés de leur importance qu’ils se doivent de ne pas participer à ce début d’euphorie. On ne se méfiera jamais assez de l’œuf au riz, pensent-ils en secret, et ils se délectent presque amoureusement de leur jeu de mots.
Sous cette main, les pages vont vibrer à nouveau, grâce à cette main, les mots ressuscitent.
Lorsqu'une main remplit une fiche, elle ne sait rien du drame qui se joue en bas.
Que peut savoir une main ?
Des millions de candidats, un seul élu !
Vous allez me dire que c’est le principe même de la vie, qu’il n’y a pas de quoi dramatiser non plus, ce ne sont que des livres après tout !
Malheureux ! N’avez-vous donc pas compris que NOUS sommes ces livres ?

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mercredi 16 avril 2008

Petite musique de mots

"Albert est la curiosité personnifiée. Mais il a pour le monde une curiosité enfantine, qui prend fin aussitôt que le mystère se dissipe sur l’objet de son interrogation. Albert est un curieux Poète, qui aime l’enchantement, le mythe, le merveilleux, et tourne les talons quand arrive l’Explication. La raison, le pourquoi, le comment, c’est pour les autres, ceux qui ont peur de rêver, pas pour lui."

    Albert ne sait plus ce qui lui arrive, il tourne en rond dans sa petite maison de bois.
    Il a quitté la ville, la grande ville, il y a tellement longtemps que c’est à peine s’il se souvient du bruit d’un moteur. Assez pour savoir qu’il ne reviendra plus s’enfermer là-bas où le bitume a recouvert l’herbe.
    Tous les matins, Albert se lève avec le soleil, il pose d’abord le pied gauche par terre, jamais le pied droit, surtout pas le pied droit. La dernière fois qu’il a posé le pied droit en premier, le facteur et son vélo lui ont apporté un colis. Sous le papier kraft, il y avait une drôle de boîte rose en métal. Albert a soulevé le couvercle, une danseuse s’est aussitôt mise à tourner à l’intérieur. Dans la petite glace juste derrière, il a vu son reflet étonné. Il ne savait pas très bien quoi faire de ce truc alors il l’a posé sur la cheminée, un peu méfiant. Et puis il a regardé, et puis il a écouté. C’était tellement beau cette musique, c’était précieux et fragile, juste comme les gouttes d’eau, il avait envie de pleurer Albert, il avait l’impression d’entendre la musique des feuilles des arbres. La demoiselle faisait des tours sur elle-même avec la grâce des libellules, à chaque fois qu’elle montrait à nouveau son visage Albert y lisait un sourire doux et triste à la fois.
    La danseuse a tourné pendant quatre jours et trois nuits puis elle s’est arrêtée. Albert s’est alors approché de l’engin et il l’a démonté méticuleusement. Il a détendu et tendu les ressorts, actionné les rouages, puis il a tout remonté. La demoiselle a refusé de danser. Albert a refermé le couvercle et la boîte est restée sur la cheminée.
    Tous les matins, Albert se lève donc du pied gauche. Il réchauffe son café qu’il boit dans un grand bol de papa ours sur le pas de sa porte. Il regarde son figuier, il guette le fruit dans la fleur, il guette la fleur dans la pousse.
   Les journées d’Albert suivent toutes des rituels immuables parce qu’Albert sait bien que ce n’est pas l’habitude qui crée l’ennui. Albert est un poète, voyez-vous, et Albert n’a pas assez de sa journée pour s’émerveiller de chaque brin d’herbe, de chaque coccinelle et de chaque nuage.
    Mais Albert tourne en rond dans sa petite maison de bois.
    Émilie est revenue…
   Albert est amoureux. Et ça l’ennuie Albert, d’être amoureux, il n’aime pas ça mais alors pas du tout. Il sort de chez lui cinquante fois en une heure, pour voir, au cas où, il retourne furieux dans son fauteuil parce que ça l’énerve, il va à la fenêtre, il ne peut pas s’empêcher, il retourne au fauteuil, il essaie de lire le journal, il jette le journal, il reprend le journal…
    Albert est malheureux. Il n’a même plus envie de regarder les petites gouttes de rosée sur les fleurs, tout ce qu’il veut c’est que ça s’arrête. Quand il se réveille, il pense à elle déjà, quand il boit son café, quand il coupe le bois, quand il donne à manger aux moutons, quand il essaie de lire, quand il dort et même quand il rêve. Il lui parle tout bas, il lui dit des mots d’amour qu’elle n’entendra jamais, il caresse ses cheveux de maïs, il croque ses lèvres de tomates.
    Albert est malheureux. Il va voir le docteur, après tout, c’est ce qu’il a toujours fait quand il a mal. Le médecin l’examine, Albert est en pleine forme, son cœur bat comme il faut, ni trop vite, ni pas assez. « Mais docteur, il bat trop mon cœur, je n’en peux plus de l’entendre ! » dit Albert avec rage. Le médecin fait une ordonnance, le médecin fait toujours une ordonnance.
    Albert est malheureux parce qu’il ne comprend pas. Il ne comprend pas ce que c’est que l’amour, il ne comprend pas ce que c’est qu’être amoureux. Pour Albert, être amoureux c’est souffrir. C’est tout. Alors Albert se dit que s’il va se jeter dans l’eau il ne souffrira plus et puis, il fera probablement plaisir aux petits poissons carnivores, y’en a sûrement dans l’étang, obligé…
    Albert est sur la rive, il regarde les nénuphars. C’est tellement beau les nénuphars, c’est précieux et fragile, juste comme les gouttes d’eau…
Que c’est beau un nénuphar pense Albert, et il en oublie de sauter lui qui n’a jamais appris à nager. Il reste là toute la journée, il regarde la danse des nénuphars.
    Le soir arrive, Albert rentre dans sa petite maison de bois.
Emilie est debout près de la cheminée. Albert la regarde, sans un mot.
   Mais elle se met à parler soudain. Elle explique Emilie, elle explique pourquoi Albert est amoureux, elle explique ce que c’est que l’amour, elle démontre méticuleusement. Elle détend et tend les ressorts, elle actionne les rouages, elle parle, elle parle, elle parle…
    Émilie ne se rend pas compte qu’au fur et à mesure qu’elle parle, elle devient toute petite, toute petite. Albert écoute ses mots qui disparaissent doucement, il observe ce visage et cette bouche qui se fige en un sourire doux et triste à la fois.
  Albert se baisse et ramasse la demoiselle. Il soulève le couvercle de la boîte rose et dépose précautionneusement le petit corps.
    La musique se met en marche, la danseuse sourit à Albert.
    C’est tellement beau cette musique, c’est précieux et fragile, juste comme les gouttes d’eau…

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vendredi 11 avril 2008

La frontière

Tu imagines un fleuve, un grand fleuve qui bouillonne.
Un fleuve qui charrierait des ordures et des cadavres, un fleuve avec des bateaux de croisière sur lesquels des amoureux s’embrasseraient, un fleuve avec des cargos chargés à ras bord, un fleuve avec des troncs d’arbres qui ressembleraient à des allumettes géantes.
Comme si ce fleuve pouvait s’allumer soudain.
Un fleuve, deux rives. Deux rives, deux pays. Une frontière.
Tous les jours, elle viendrait regarder l’autre rive. Parfois, elle apercevrait la silhouette d’un homme, parfois elle ne verrait que la forêt.
Tous les jours, il viendrait regarder l’autre rive. Parfois, il apercevrait la silhouette d’une femme, parfois il ne verrait que la forêt.
Juste en bordure de ce grand fleuve qui bouillonne, deux pays. Un homme et une femme.
Elle ne saurait rien de lui, ou si peu. Elle saurait sa démarche et son sourire.
Il ne saurait rien d’elle, ou si peu. Il saurait son chant que le vent emporte.
Elle jouerait pour lui des ballets de fleurs dans les airs.
Il jouerait pour elle des histoires sans paroles.
De savoir qu’il existe sa vie serait plus vive.
De savoir qu’elle existe sa vie serait plus vive.
Juste en bordure de ce fleuve qui bouillonne, deux pays. Une frontière.
Des deux côtés de la frontière, un homme et une femme.
Deux passeurs d’amour.


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lundi 7 avril 2008

Attendre

"Car j'ai vécu de vous attendre
Et mon cœur n'était que vos pas"

Paul VALERY

Cela fait si longtemps que j’attends sur ce banc.
Je suis le bois usé, je suis les clous rouillés, je suis les pieds qui s’enfoncent sous la terre.
Un rayon de soleil s’est posé sur ma main.
L’espace d’un instant, fragile, mon corps s’est réchauffé.
Au numéro 12, une porte s’ouvre en grinçant.
Tu as mis ton manteau de velours. Au bout de ta main, ton  vieux cartable en cuir se balance.
Toujours à l’heure.
Un oiseau s’est posé sur ma tête.
Tout petit, tout doux.
Le facteur a donné un coup de Klaxon, juste au bout de la rue principale.
L’oiseau s’est envolé, un de mes cheveux dans le bec.
Quelques voitures passent sans me voir.
Les cloches de l’église sonnent pour les insectes.
La place est vide. Les platanes ont perdu toutes leurs feuilles. Je connais chaque tronc, les tableaux abstraits dessinés par le hasard.
Tu ne reviens pas pour manger. Je t’imagine dans ton bureau là-bas dans la ville, je t’imagine perdu au milieu de tous ces dossiers tellement importants. Tu ne regardes plus l’arbre derrière la fenêtre, tu ne sais plus si le ciel est bleu ou noir, tu ne connais pas même l’odeur de la pluie qui vient. Mais tu sais de quoi demain sera fait, tu peux le mesurer, tu peux le chiffrer, tu pourrais même me le prouver si tu savais que j’existe…
Cela fait si longtemps que j’attends là, tous les jours.
Combien de livres ai-je lus sur ce banc ? Combien de pages tournées, de mots imprimés sur ma rétine ?
Je n’ai rien retenu.
Je suis le bois usé, je suis les clous rouillés, je suis les pieds qui s’enfoncent sous la terre.
Un chat vient se frotter contre mes jambes. Il attend que je le caresse, comme toujours.
Je ne bouge pas.
Il s’en va.
Une vieille femme sort de l’église en se signant. Le bruit de ses pas, mécanique, s’éloigne peu à peu.
Le jour tombe. Personne pour le ramasser.
Les lumières s’allument une à une.
Tu reviens. Je reconnais le rythme hésitant de ta marche, je devine l’odeur de ton parfum, le miel et le tabac mélangés, j’entends presque ta respiration.
Cela fait si longtemps que je t’attends.
Je me souviens de toi, petit garçon. Tu es assis dans le fond du bus, tu ne parles à personne, les yeux rivés à un paysage que je connais par cœur.
Je me souviens de toi, à l’école, ces enfants qui te montrent du doigt parce que tu es seul, parce que tu ne joues pas, parce que tu ne parles pas.
Je me souviens de ton sourire, au lycée, quand tu as lu ce poème devant tous les élèves. Et les éclats de rire ensuite, et ta fuite effrénée.
Je me souviens de ton absence. Les journées sans soleil, le nez collé à la vitre et l’espoir de te voir revenir.
Je me souviens de ton retour, les volets de la petite maison du numéro 12 qui s’ouvrent enfin.
Je me souviens de chaque matin.
Je me souviens de chaque soir.
Si longtemps que je t’attends.
Le vent s’est levé. Il fait sans doute froid. Je ne pourrai jamais compter toutes les étoiles au dessus de moi.
Tu ouvres la fenêtre. Tu ne me vois pas. Encore une fois.
Il aurait fallu t’écrire, il aurait fallu sonner à ta porte, ne pas partir en courant, il aurait fallu hurler sous ta fenêtre, il aurait fallu interrompre ta course immobile, t’arrêter, t’arrêter juste une fois et te le dire enfin : « je vous aime ».
Il aurait fallu vivre.
Tu fermes tes volets. Encore une fois.
Le vent fait tourner les pages de mon livre.
Je suis le bois usé, je suis les clous rouillés, je suis les pieds qui s’enfoncent sous la terre.
Les phares d’une voiture de police dans la nuit, la voix d’un agent.
Sa main sur mes yeux.
Elle descend le rideau de mes paupières.
Je suis le bois usé, je suis les clous rouillés, je suis les pieds qui s’enfoncent sous la terre.
Je t’attends.

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mercredi 12 mars 2008

carte postale # 22 - la version d'Armel

De la finesse psychologique des femmes

Saint Etienne, 21 juin 1906
Lorsque le docteur Théodore Cenas revint à son domicile ce soir-là, son épouse l’attendait au salon. Des odeurs de chou parvenaient de la cuisine où s’activait le personnel. Après le traditionnel et chaste baiser sur le front de sa femme, il vint réchauffer ses mains qui se recouvrirent des reflets rougeâtres du foyer. Du haut de leur obscurité, les plafonds retenaient pour leur vain usage la chaleur de la pièce trop volumineuse. Il dût se retourner pour exposer son dos aux flammes. Pendant quelques minutes, le silence ne fut perturbé que par le cliquetis des aiguilles à broder de la maîtresse de maison. Cette dernière finit par le sortir de ses rêveries : « Nous avons reçu aujourd’hui une carte postale de ton ami, Emile Auber. N’est-ce pas lui que tu as rencontré à Lyon la semaine dernière ? ». Le médecin se tourna vers elle et répondit par l’affirmative. « Tu ne m’avais pas dit qu’il était souffrant, reprit-elle. Ce n’est pas trop grave, j’espère ? ». Il répondit par un grognement. Un autre interlocuteur aurait légitimement put s'offusquer de cette réponse porcine, mais, par un de ces miracles qui caractérisent les relations de couples, elle comprit immédiatement et sans ambiguïté possible que le pronostic vital de cet ami n’était pas encore en jeu. Elle hochât la tête d’un air entendu, puis se leva pour aller chercher la carte en question.

Lyon, 15 juin 1906
Le docteur Auber se tripotait la lèvre inférieure en regardant le programme du Congrès de Médecine qui était centré cette année-là sur le thème de la microbiologie, lorsqu’une bourrade dans le dos le fit plonger en avant. « Alors Emile, tu hésites entre la dissection du chancre mou et la conférence sur l’étiologie microbienne de l’hystérie ? ». Un genou à terre, il n’eut pas besoin de se retourner pour identifier son agresseur. « Théodore, tu crois que nous avons encore l’âge de ces gamineries ? » Les deux hommes éclatèrent de rire et s’embrassèrent affectueusement. « Comment va Monsieur le docteur Cénas avec un grand C ? » commença Emile. « Aussi bien que peut aller un génie qui s’abaisse à s’adresser à la plèbe et à ses représentants les plus insignifiants, comme l’indigne docteur aubert, avec un petit a ! ». C’était une de leurs bonnes vieilles blagues, qui datait de leurs jeunes années à la faculté de médecine. L’un de leurs professeurs vouait alors une admiration outrancière à Théodore tandis qu’il ne cachait pas son mépris pour Emile. Cette discrimination les avait d’autant plus fait rire qu’elle n’était pas justifiée d’un point de vue purement scolaire.
De l’eau avait coulé sous les ponts depuis et leur destin les avait séparés de quelques centaines de kilomètres. Les congrès comme celui d’aujourd’hui avaient à leurs yeux un triple avantage : en plus de l’intérêt scientifique dont leur curiosité ne s’était jamais défait, cela leur permettait de se retrouver, et qui plus est, en célibataires ! Même la femme de Théodore qui le protégeait des turpitudes de la vie en le suivant partout où elle pouvait, n’insistait pas dans ce genre d’occasions. Libres ! Ils étaient libres et ils avaient bien l’intention d’en profiter, ne serait ce que pour rendre hommage à leur ancienne vie d’étudiants.
Ils étaient maintenant installés devant une troisième généreuse chope de bière et faisaient le commentaire de leur journée. « Tu y crois toi, que la calvitie et les cancers puissent avoir une origine infectieuse ? demanda Emile. Je n’ai pas trouvé leurs arguments vraiment probants. Et je ne te parle pas de celui qui voulait nous convaincre de la même chose concernant l’obésité. Je l’ai trouvé pathétique. Il me donnait l’impression d’avoir choisi au hasard une maladie dans son dictionnaire avant de partir en croisade pour démontrer son origine microbienne. Ridicule ! Les microbes sont à la mode, alors hop ! On leur met maintenant sur le dos toutes les maladies ! Il serait temps de se calmer ! » cria-t-il. Quelques clients se retournèrent et Théodore, passablement échauffé, enchaîna à la suite de son collègue :  « En tout cas, ceux dont tu parles savaient faire preuve d’un minimum de retenue, ce qui n’était pas vraiment le cas de l’autre, là, Fritz comment déjà ? Schawdiene ? Chaudine ? Rappelle-moi, comment il s’appelle ce Napoléon des microbiologistes qui a enfin découvert le véritable visage de la syphilis ? ». Emile prit sa tête entre ses mains. « Ecoute, ne me demande plus à ce stade de la soirée quoique ce soit qui puisse faire appel à ma mémoire ; elle est déjà partie se coucher. Dis-moi, pourquoi ne testerions-nous pas le génépi du patron ? On m’en a dit le plus grand bien. Et puis, va savoir, tout le monde pense que les mélanges d’alcool sont mauvais pour la santé mais si ça se trouve, en mettant le paquet, on pourrait arriver à démontrer qu’au contraire ils constituent un cocktail antiseptique capable d’arrêter le vieillissement lui-même ! Il suffit juste de s’armer de courage, et grâce à la pugnacité qui nous caractérise et à notre altruisme pour la cause scientifique, nous pourrions devenir les sauveurs de l’humanité !» Ainsi fut dit, ainsi fut fait. Ils replongèrent tête baissée dans le rite d’initiation des étudiants de toutes les cités universitaires du monde consistant à descendre la rue de la soif en buvant au moins un verre dans chaque bar. Avec en plus pour consigne, rigueur scientifique oblige, de ne jamais boire le même alcool…

Besançon, 17 juin 1906
Emile Auber soupirait une troisième fois en se regardant dans le miroir des toilettes de la gare. Rien à faire, quoiqu’il fasse, il n’arrivait pas à reprendre forme humaine. « Enfin, pensa-t-il, l’avantage d’être médecin, c’est que personne en ville ne cherchera à mettre en cause mon diagnostic d’intoxication alimentaire ». Il geignit en reprenant sa valise et se dirigea péniblement vers la sortie. Devant le buffet de la gare, un présentoir à cartes postales attira son attention. Il le fit tourner et en avisa une particulièrement déprimante. On y voyait un paysage hivernal désolé, avec de vagues bâtiments sans caractère de l’autre côté d’une rivière qu’on ne pouvait imaginer autrement que boueuse. « Avec la cuite d’avant-hier, mon foie doit être au moins aussi gris que cette vision cauchemardesque, se dit-il. Elle sera parfaite pour Théodore, surtout pour sa femme ». Assis en face d’un café fumant, Emile écrivit à l’adresse de « Monsieur le docteur Cénas » (en insistant sur le grand C) : « Amélioration, mais digestion toujours difficile et grande lassitude. Amitiés. auber. » Il relut la carte, la retourna et ne put s’empêcher de rire.

Saint Etienne, 21 juin 1906
Théodore lut la carte, la retourna, relut la carte et poussa un grognement en se retournant pour dissimuler un sourire. Par un de ces miracles qui caractérisent les relations de couples, sa femme, qui l’observait attentivement, comprit immédiatement et sans ambiguïté possible que son charitable époux priait à cet instant pour que le Seigneur soulage son ami de ses souffrances.


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Carte postale # 22 - la version de Tiphaine

    Comme tous les lundis matins, la salle d’attente du docteur Cénas était pleine à craquer. Pas une chaise de libre. Ces dames discutaient en agitant des éventails et toutes étaient unanimes pour louer les immenses mérites de ce cher Alaric. Tandis que Sophie Destourettes expliquait avec emphase à ses nouvelles amies comment elle avait enfin réussi à retrouver le sommeil, le docteur Cénas écoutait à la porte. Il se délectait de les entendre ainsi vanter son immense savoir, son tact, sa douceur et ses bonnes manières. Juste pour le plaisir de l’autosatisfaction, il faisait durer ce moment le plus longtemps possible. Ces dames n’osaient jamais se plaindre : c’était un homme si occupé qu’on pouvait bien lui pardonner un peu de retard.
    A regret, Alaric Cénas s’éloigna de la porte pour s’asseoir à son bureau. Sa secrétaire venait de lui apporter le courrier, il l’inspecta donc assez rapidement. Son attention fut attirée par une carte postale plutôt étrange. Elle représentait un paysage triste à pleurer, un fleuve bordé par des berges tristounettes, des bâtisses sans âme sur la rive d’en face, l’esquisse blafarde d’une ville qui lui disait vaguement quelque chose, des peupliers désolés, une montagne perdue dans la brume. Quelle drôle d’idée d’envoyer une telle carte, se dit-il, et, intrigué, il inspecta l’envers. Le texte était succinct : « Amélioration ; mais digestion toujours difficile et grande lassitude. Amitiés. auber. » Auber ! Le petit homme à la moustache brune ! Bien sûr ! Le a minuscule qu’il avait utilisé pour sa signature le ramena deux ans en arrière…

    Alaric Cénas n’avait pas toujours connu le confort délicieusement bourgeois de son appartement du centre de Saint Etienne. Il avait fait ses études de médecine dans sa région natale, à Besançon. Sur sa plaque, on pouvait lire qu’il était diplômé de la faculté de médecine de cette même ville, personne n’avait jamais songé à vérifier, fort heureusement. Le docteur Cénas avait toujours détesté les examens, il s’était contenté d’observer ses professeurs et avait appris peu à peu à adopter leurs postures, leur verbe empli de mots scientifiques et tellement compliqués. S’il n’était pas vraiment doué pour la médecine, Alaric Cénas maîtrisait à la perfection l’art du théâtre : c’était un grand maître de l’illusion. Il avait commencé dans les foires, sur les marchés où il proposait à la foule en quête de réconfort des potions miracles censées guérir absolument tous les maux. Bien sûr, cela ne marchait pas à tous les coups et il avait souvent été contraint de s’éclipser rapidement pour n’avoir pas à subir les foudres de quelques patients fort peu reconnaissants et particulièrement vindicatifs. Malgré cela, il avait fini par amasser un petit pécule qui lui avait permis de s’exiler définitivement pour créer son cabinet dans une contrée vierge : Saint Etienne. Depuis, il allait de succès en succès, sa salle d’attente ne désemplissait pas et on se l’arrachait. Il était le docteur à la mode, celui que ces dames consultaient à toute heure, celui qu’on suppliait, celui qu’on s’arrachait. Les hommes étaient décidément bien crédules, et les femmes plus encore, il l’avait bien compris. Il les regardait de son air doux et compréhensif, elles lui contaient leurs petites misères de femmes délaissées, d’épouses solitaires et oiseuses, il leur tenait la main, et, essuyant d’un geste auguste leurs yeux humides, il leur remettait la fameuse potion Cénas, le remède à TOUT. Parfois, le docteur se disait qu’il aurait pu être un grand chef, il fallait le voir à sa cuisine, ajoutant une pincée de tout ce qui pouvait lui tomber sous la main aux mixtures qui bouillonnaient dans ses fourneaux. Personne n’avait jamais réussi à dresser la liste de tous les ingrédients improbables qui entraient dans la composition de ses potions. Le secret était bien gardé, et pour cause : le docteur Cénas lui-même l’ignorait.
    Alaric Cénas revit soudain le petit homme à la moustache brune. Il transportait avec lui un tabouret en bois et il était monté dessus pour arriver à la fenêtre du véhicule par laquelle le bon docteur haranguait les badauds. Il avait enfin réussi à agripper les mains blanches d’Alaric et ne voulait plus les lâcher. « Docteur ! Docteur ! Guérissez-moi ! Dites-moi que vous pouvez me guérir ! Je n’en peux plus ! J’ai consulté tous les médecins de la région, je suis même allé jusqu’à Paris consulter les plus grands spécialistes ! Vous êtes ma dernière chance ! ». Le docteur Cénas, après avoir rapidement jaugé l’individu, flaira la bonne affaire et l’invita à pénétrer dans ce qu’il appelait son cabinet et qui n’était à l’époque qu’une vulgaire roulotte. Michel Auber lui confia alors son histoire.
    Michel avait toujours souffert de sa petite taille. Il avait arrêté de grandir vers l’âge de six ans et avait dû endurer les quolibets et les moqueries de ses compagnons d’école. L’un d’eux, plus cruel que les autres et d’un esprit plus fin par malheur, l’avait affublé du sobriquet de « Choupe ». Il l’avait gardé toute sa vie. Michel s’était pourtant battu, il était devenu avocat, possédait une superbe propriété dans son village natal mais pour tout le monde, ce n’était pas Monsieur Auber, l’avocat de Besançon… non… c’était « Choupe ». « T’as pas mangé assez de choupe ! » lui lançait-on à longueur de journée. Il n’osait plus sortir de chez lui.
    Le docteur Cénas ne comprenait pas et Auber dut lui expliquer le subtil jeu de mots inventé par ce vil écolier. « Choupe Auber Michel, docteur, Choupe Auber Michel… ». Les épaules du petit homme s’affaissèrent et il partit dans une crise de larmes tandis que le bon docteur tentait du mieux qu’il pouvait de dissimuler un fou rire très malvenu. Michel Auber finit par poursuivre son récit. Il ne pouvait plus supporter son nanisme, il était prêt à tout pour retrouver la dignité à laquelle il avait droit, pour qu’on l’appelle enfin «monsieur Auber», pour qu’on ne le regarde plus comme le  monstre Choupe.
    Alaric Cénas lui fit miroiter monts et merveilles, comme à son habitude, il lui promit qu’il avait la potion miracle, celle qui lui rendrait enfin une taille normale. Bien sûr, cela prendrait du temps, bien sûr, cela coûterait cher, mais ce n’était que broutilles en comparaison de la promesse d’une guérison certaine. Michel Auber n’hésita pas un seul instant et accepta sans rechigner la somme faramineuse que le docteur lui demandait. Il repartit donc avec dix fioles de la fameuse potion Cénas, le remède à TOUT. La prescription était simple : il lui faudrait avaler d’un trait la bouteille entière à chaque solstice. Les effets ne seraient pas visibles avant deux ans.

    Alaric relut la carte postale : « Amélioration ; mais digestion toujours difficile et grande lassitude. Amitiés. auber. » Etait-il vraiment possible que le petit homme à la moustache brune ait grandi ? Cénas n’était pas médecin, certes, mais il lui semblait peu probable qu’un homme adulte se mette ainsi subitement à grandir. Il imagina Auber, dressé de toutes ses forces vers le haut, raide comme un piquet devant son miroir, souriant à son reflet parce qu’il lui semble avoir grandi d’un centimètre. Il chassa rapidement cette pensée. Il avait mieux à faire. Il prépara un grand sourire et ouvrit la porte de son cabinet avec entrain :
- Avec  laquelle de ces jolies demoiselles ai-je le plaisir de commencer ma journée ?
Ces dames gloussèrent de contentement.
   
    Deux ans plus tard, le cabinet du docteur Cénas n’existait plus. C’est en vain que Michel Auber le chercha à son adresse habituelle. Alaric avait tout simplement disparu. Redescendant l’escalier, l’avocat songeait avec tristesse à son bienfaiteur. Comment allait-il pouvoir lui manifester son infinie reconnaissance ? En quatre ans, il avait grandi de presque un mètre et il pouvait à présent affronter les regards de ses concitoyens : il était devenu un personnage d’importance. Un an auparavant, il avait surpris les regards amoureux de la plus jeune fille du maire, ils s’étaient mariés peu de temps après et attendaient un heureux événement pour bientôt. Michel Auber était un autre homme à présent, plus personne ne se serait hasardé à l’appeler « choupe ». On le respectait, et même, on l’admirait. Le docteur Cénas avait transformé sa vie !
    De retour à sa propriété, Michel Auber contempla sa femme enceinte et posa la main sur son ventre rebondi. « C’est un garçon, j’en suis sûre », lui dit-elle avec assurance. Le visage de Michel s’illumina soudain : il venait de trouver le moyen idéal de témoigner sa gratitude au bon docteur.
- Nous l’appellerons Alaric !, s’écria-t-il avec enthousiasme.
        Le cruel destin d’Alaric Auber venait de se sceller.

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samedi 22 décembre 2007

Un conte de Noël

Le Poutouland fait sa remontée traditionnelle dans le grand nord et sera donc absent de ce bolg pour deux semaines.
Bonnes vacances à ceux qui en ont, bon courage aux autres et des bisous bien sûr !
Bonnes fêtes de fin d'année à tous et que 2008 soit l'année de la frite !
Tiphaine

Avant de vous laisser, je vous confie un petit conte de Noël, ceux qui voudraient retrouver celui de l'an dernier cliqueront là, et ceux qui veulent se régaler à lire celui de Topa iront avec bonheur juste là.

 

Un conte de Noël

24 décembre 2007, tard dans la nuit.
Le petit Nicolas se tourne et se retourne dans ses draps de satin. Il a tout pour être heureux. C’est un homme de pouvoir, une seule décision de lui et la planète tremble. Il a de l’argent à ne plus savoir qu’en faire, des voitures de luxe, des maisons de campagne avec piscine et des actions dans les entreprises les plus rentables. Il roule dans la voiture de ses rêves, prend des bains de champagne avec une femme délicieuse que le monde entier lui jalouse. Non, rien à dire, le petit Nicolas a tout pour être heureux.
Le petit Nicolas se tourne et se retourne dans ses draps de satin. Il ne peut s’empêcher de penser à cette étrange rencontre avec le vieux bonhomme en rouge. Ça fait pourtant bien longtemps qu’il n’y croit plus… Il sait très bien que les fables pour enfants n’ont plus cours, que c’est l’argent qui mène le monde. Il ne serait pas là où il en est s’il avait cru à toutes ces fadaises…
Il repense à cet après-midi. Il était seul dans son bureau et regardait la neige tomber. Il se disait que ça faisait bien longtemps qu’il n’avait pas pris la peine de prendre le temps d’écouter le silence. Alors, il avait ouvert la fenêtre et le froid s’était aussitôt engouffré. Le garde du corps avait passé la tête derrière la porte, puis, s’étant assuré qu’il n’y avait aucune menace, avait repris sa position de chien de garde. C’est alors que le petit Nicolas avait commencé à douter… De drôles de pensées avaient envahi son esprit d’ordinaire si occupé à de hautes réflexions et à de grandes stratégies. Soudain, rien ne lui avait paru si important que le bruit des petits flocons qui venaient s’écraser doucement sur le sol. Il croyait être l’un de ces petits morceaux de coton, il tombait gracieusement du ciel, mêlant sa course à celle d’autres frères et venait délicatement se poser sur l’herbe du parc. Quelque chose se construisait, tous n’étaient que les maillons d’une immense chaîne…
On toussa derrière lui. Le petit Nicolas se retourna vivement et se retrouva nez à nez avec le père Noël. Il aurait dû hurler, c’était dans son habitude après tout, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Le vieux bonhomme le regardait en souriant.
Le petit Nicolas essaya de se diriger vers la porte pour appeler son garde du corps afin qu’il dégage cet odieux intrus mais ses jambes refusèrent de lui obéir.
Le vieux bonhomme le regardait toujours en souriant.
Pour un homme d’action, être transformé en statue vivante est une punition que vous aurez du mal à comprendre si vous êtes du genre contemplatif. Celle-ci n’était vraiment pas du goût du petit Nicolas, il jurait intérieurement mais seul le fond de ses yeux luisait d’une intense colère.
Le vieux bonhomme souriait toujours. Il se tenait debout, les épaules un peu voûtées et la main presque tremblante. Il s’approcha enfin du petit Nicolas et lui dit :
- Je suis venu chercher ta liste, Nicolas, ça fait bien longtemps que tu ne m’as pas écrit !
Le petit Nicolas était pétrifié, il pensait à sa milice qui n’était pas bien loin et à toutes les tortures qu’il infligerait à ce vilain personnage si seulement la mobilité lui revenait.
- Ta liste, Nicolas, n’oublie pas ! Demain, c’est Noël !
Le bruit assourdissant de milliers de flocons qui entrent soudain par la fenêtre puis l’absence.
Quand il se réveilla, le vieux bonhomme en rouge avait disparu, la pièce était tapissée de neige. Le petit Nicolas consulta aussitôt son garde du corps, demanda à regarder les vidéos de surveillance : personne n’avait rien vu. Il valait mieux ne rien dire, ce serait terrible s’il l’on venait à penser qu’un homme comme lui pouvait être la victime de telles hallucinations.
Le petit Nicolas se tourne et se retourne dans ses draps de satin. Il a tout pour être heureux. Que pourrait-il donc demander au vieux bonhomme ? Dans le lit, sa compagne se tourne sur le côté et il aperçoit le bout de son pied si délicat, loin très loin, là-bas. Le petit Nicolas sait bien ce qui lui manque.
25 décembre 2007, au petit matin.
Le petit Nicolas n’a pas très bien dormi. Il se lève pourtant, puisqu’il faut bien se lever et affronter sa journée chaque matin quand on voudrait rester couché à regarder l’envers de soi, l’enfance oubliée, toutes ces vies qu’on aurait voulu belles et qu’on a chassées parce qu’on était lucide, fort, adulte…
Au pied du sapin, ça dégueule de cadeaux. Il les ouvre distraitement, les uns après les autres.
Jusqu’à ce paquet emballé dans du papier journal. De la part du père Noël… Le petit Nicolas interroge du regard sa compagne et ses proches, ça ne peut pas venir d'eux, ils ne sont pas vraiment du genre à faire des plaisanteries.
Il défait l’emballage et découvre une paire de chaussures vernies qui brillent de mille feux.
Intrigué, il les essaie : elles sont juste à sa taille. C’est alors qu’il se rend compte que son pyjama est devenu trop petit pour lui. Il baisse la tête : sa compagne lui arrive aux genoux, elle est en train de lui crier quelque chose mais il ne l’entend pas, il continue de grandir, il frôle le toit puis il passe subitement à travers, sa main s’appuie à la cime d’un grand cèdre pour ne pas tomber, puis manque d’attraper un malheureux avion, les passagers, derrière les petits hublots hurlent de terreur, sa tête s’engouffre dans les nuages, il a une écharpe de neige autour du cou, son œil percute un satellite, ses cheveux sont blancs de pellicules météores, sa bouche avale la lune, elle a un goût de prune…
Tout en bas, dans la grande demeure du petit Nicolas, les flocons tombent dans le salon désolé.
En s’écrasant doucement sur la moquette moelleuse, ils soupirent tendrement.

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jeudi 8 novembre 2007

Le désespoir de l'écrivain

L’écrivain est une nouvelle fois en colère. En colère contre lui. Si vous croyez qu’on les trouve comme ça les idées de roman, qu’il suffit de se lever et de noter ce qu’on a vu en rêve…
Et pourtant, il y en a plein, des écrivains… Il éteint rageusement la radio. Il n’en peut plus de ces critiques qui se plaignent d’avoir trop de livres à lire pour la rentrée littéraire. On dirait que tout le monde peut écrire un roman, ça semble si facile. L’écrivain n’a jamais écrit un seul roman.
Voilà son drame.
Sur son bureau, des centaines de premières pages s’accumulent.
Impossible d’aller plus loin.
L’écrivain croule sous les idées, il ne sait pas ce qu’est l’angoisse de la page blanche. Mais pas moyen de faire du long. Il est comme condamné à la poésie ou à la nouvelle.
L’écrivain est malheureux. Il attend depuis si longtemps l’illumination, l’étincelle créatrice.
Il a fini son café. Il fume tristement.
Les cris de ses enfants résonnent au dessus de lui. Il n’a pas le courage d’intervenir. Sa femme se lève et va mettre fin à la dispute entre les deux petits. Il a tout pour lui. Une petite maison, du soleil, un métier qu’il aime, deux enfants adorables et une épouse aimante.
L’écrivain est malheureux. Il veut écrire un roman.
Tous les jours il écrit et il écrit sur tout. Sur le temps qui passe, la météo, les voitures, les funambules et les ouaouarons. L’écrivain taille dans le vif, va à l’essentiel. Toujours. Il ne sait pas écrire autrement. Chaque nouvelle idée de roman se transforme irrémédiablement en nouvelle. Elle est amoureuse, il la trompe, et à la fin elle meurt. Il est malade, il a un cancer incurable, il décide de parcourir le monde, il tombe amoureux et à la fin il meurt. Toutes ses histoires ne finissent pas aussi tragiquement, il a même un goût certain pour le bonheur. Et à la fin elle est heureuse. Et à la fin il est heureux. Pas moyen de délayer, de s’attarder sur les délices de l’amour ou les horreurs de la mort.
L’écrivain n’y comprend rien. Il aime par dessus tout les longues descriptions, il savoure comme du petit lait chaque phrase de son maître, Flaubert. « Elle portait entre les chevilles une chaînette d'or pour régler sa marche, et son grand manteau de pourpre sombre, taillé dans une étoffe inconnue, traînait derrière elle, faisant à chacun de ses pas comme une large vague qui la suivait. ». Salammbô, il ne sait rien de plus beau. Mais quand son stylo crisse sur le papier, c’est pour aligner des phrases squelettiques. « Elle est mon brin d’herbe… » Comment peut-on dire avec des mots ce qui est indicible ? Il n’a pas la réponse à cette question. Il tente d’ajouter quelques adjectifs, une ou deux relatives, des compléments du nom. « Elle est ce brin d’herbe frêle et timide que la lourdeur de mes pas d’ours ne peut écraser. ». Non. Voilà sa phrase qui se transforme en un affreux sapin de Noël croulant sous la débauche de décorations infâmes.
Il y a un autre problème. De taille. L’écrivain est incapable de construire une histoire. Il ouvre son cahier et il écrit. C’est tout. Il ne se demande ni pourquoi ni vers où il va, il écrit ce qui arrive. Un peu comme une sibylle. Il aime cette incertitude, il se délecte d’être ainsi à la merci de ses personnages. Il est libre à tout moment d’intervertir le cours de l’histoire, d’inventer des rebondissements de dernière minute. Il lui semble qu’il avance d’une certaine façon à la même vitesse que son lecteur, lui aussi se demande ce qu’il va advenir, lui aussi tremble pour son héros. Il laisse ainsi lentement monter le suspense jusqu’au blocage qui arrive fatalement. Il s’arrête, il relit, il réfléchit et recommence jusqu’à ce qu’une conclusion s’impose. Parfois, il n’y en a pas.
Sur son bureau, des centaines de premières pages s’accumulent.
L’écrivain rêve d’un début, d’un milieu et d’une fin. Il voudrait des chapitres, des descriptions savoureuses, des retours en arrière, des ellipses et des scènes d’actions haletantes. Il n’y arrive pas. Comment pourrait-il planifier la vie?  La vie est-elle planifiable ? L’écrivain se torture à essayer d’imaginer des histoires construites mais quelque chose en lui refuse. Il a peur de se rendre compte qu’il n’est pas un écrivain. Il ne suffit pas de le décider pour le devenir. Ou peut-être le suffit-il ?…
L’écrivain vient de finir une nouvelle première page. Cette histoire ne lui plaît décidément pas.
Aucune chance qu’elle ne se transforme jamais en début de roman.

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lundi 22 octobre 2007

Poussières de nuit

Voici ma nouvelle ! Pour retrouver le sujet et les contraintes imposées, cliquez là.

Poussières de nuit


    Angémil avance à pas feutrés dans le long couloir blanc. Il vient tout juste d’échapper à la vigilance de l’infirmière de nuit. Il se retourne encore une fois pour vérifier que personne ne s’est aperçu de son absence et il s’élance à corps perdu dans une course effrénée. Il ne pense qu’à une chose : retrouver Neigeline. Le sang bat fort à ses tempes, il lui semble entendre comme le bruit d’un sablier dont les grains crissent à ses oreilles. Le temps lui est compté. Dix ans sans la voir. Dix ans entre quatre murs blancs…
    Angémil court dans le parc abandonné. Neigeline…  Il revoit la robe bleue, les jolis souliers vernis, le ruban rose à ses cheveux. Neigeline, petite fée aux mains si blanches. Angémil court sans s’arrêter, ses pensées défilent à toute vitesse. Dix ans à oublier, dix ans sans oublier. Le murmure du sablier dans ses oreilles s’amplifie en même temps que son rythme s’accélère.
Il avait neuf ans quand il est arrivé dans le vieil hôpital. Neigeline l’appelait «Mon ange Emile» mais il est soudain devenu « le patient de la 118 ». Juste un numéro. Un mauvais numéro.
    Angémil court dans les rues désertes. Il a envie de hurler. Sait-il encore hurler? Dix ans sans parler, dix ans à parler. A parler à Neigeline et à personne d’autre. Mais les autres, ils ne se taisaient pas. Toutes les nuits il les entendait crier. Chaque soir, il prenait son repas avec le petit 119 qui n’avait qu’une seule phrase à son vocabulaire : « Ils font les mêmes pour les hommes ? ». Il la répétait inlassablement jusqu’à ce que l’infirmier de service lui administre son calmant. Une nuit, Angémil a été réveillé par les cris de l’enfant : « Les cœurs ! Les cœurs ! Ils font les mêmes pour les hommes ? ». Il n’avait jamais songé qu’il puisse y avoir des cœurs d’hommes et des cœurs de femmes. Neigeline et son cœur de poupée… Le sable file plus vite. A présent, chaque grain qui chute ressemble à un ultimatum. Le compte à rebours est enclenché.
    Angémil voit les pavés qui défilent sous ses pieds, il lui semble que ce n’est plus lui qui court mais la rue elle-même. Il essaie de la rattraper mais elle ne se laisse pas faire. Il fait froid. Quelques sans logis dorment pourtant sur le seuil des boutiques fermées. D’autres, moins chanceux, essaient de trouver un oubli consolateur dans les bras d’une bouteille de rouge. Voient-ils passer Angémil ? Entendent-ils seulement ses pas qui résonnent dans la nuit noire ? L’un d’eux s’exclame soudain : « Dieu ! J’ai vu Dieu ! ».
    Mais Angémil est déjà loin. Combien reste-t-il de grains de sable dans le sablier ? Ô comme il résonne en lui, le grain de sable qui s’écrase contre les autres. Comme une explosion silencieuse, un bruit sourd mais violent.
Lui reviennent à la mémoire les paroles du vieux curé qui lui faisait le catéchisme : « Poussière ! Tu es né poussière et tu retourneras poussière ». Grains de sable, grains de poussière. Comment un homme de foi peut-il dire cela ? Se peut-il vraiment qu’un cœur d’homme ou de femme soit réduit en poussière ? L’amour est-il soluble dans les sables mouvants du temps ?
Angémil lutte de toutes ses forces, il voudrait ne plus penser mais les grains de poussière tombent lourdement sur son cœur d’homme. Chaque grain qui finit sa course semble lui dire : « Poussière ! Poussière ! Tu retourneras poussière !».
Retrouver Neigeline, retrouver Neigeline enfin, la toucher, la serrer, sentir son odeur de miel, goûter à sa bouche framboise, se réchauffer au soleil de ses cheveux, se perdre dans les méandres farouches de ses yeux.
    Quelque part, une télévision distille sa dose quotidienne de néant. Personne n’aperçoit ce jeune homme qui court en pleurant. Enfermés dans les murs capitonnés de la bêtise, les citadins sont persuadés qu’ils ne dorment pas. Ils ont pourtant le regard fixe.
Angémil a les yeux qui pleurent tout seuls. Pas moyen de les raisonner. Le voilà qui se met enfin à parler :
« Taisez-vous mes yeux ! Je suis aveugle au monde ! Je ne veux plus jamais être enfermé ! Je ne veux plus jamais être le 118 ! Taisez-vous mes yeux ! Taisez-vous grains de poussière ! ». Les larmes sèchent peu à peu mais le sable coule toujours dans le sablier et les oreilles d’Angémil sont remplies de leur crissement grave.
    Les immeubles ont laissé la place aux pavillons de banlieue, les pavillons de banlieue ont laissé la place à la lisière de la forêt. Angémil court toujours. Ses pieds ont quitté l’asphalte dure pour la terre accueillante. Les branches des arbres touchent son visage comme si elles voulaient le caresser ou peut-être le retenir. Mais Angémil est aveugle au monde. Ses yeux sont recouverts de poussières que même les larmes n’ont pu laver. Dix ans de poussières accumulées…
    Retrouver Neigeline et renaître à la beauté.
    Il avait neuf ans et déjà un cœur d’homme. On lui avait appris à aimer les jeux de guerre, les voitures et le foot. La poussière d’amour n’était pas prévue au programme.
    Angémil s’arrête soudain. La neige vient de se mettre à tomber, tout doucement. Dans le sablier, le dernier grain de sable s’est figé. Neigeline !
    Angémil se couche sur le sol. Il embrasse la terre gelée. Ses yeux se ferment. Les poussières s’envolent. Les flocons recouvrent petit à petit son corps.
    Angémil et Neigeline, poussières d’amour, grains de sable du désert du temps. Sont-ils retournés à la poussière ? Ont-ils jamais été poussières ?
    La nuit garde leur secret.

Posté par poutouland à 14:18 - nouvelles - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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