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de la vie en vrac...

mardi 20 mai 2008

Preuve n° 5

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lundi 19 mai 2008

Pour m'endormir ce soir, il était une fois... (épisode 4)

Le début et la suite de ce conte, vous pouvez les retrouver dans l'ordre déchronologique en cliquant sur "nouvelles" en bas de ce message.

    Aurélien observait la petite maison au toit de feuilles de palmier. Il n’avait pas vu la petite fille sur le seuil d’une porte qui n’existait pas. Il ne savait pas qu’à ce moment même, elle le fixait d’un regard pénétrant.
Le jeune mousse s’avança. Les feuilles s’écartèrent à son passage, les singes coururent se réfugier au sommet des arbres et le ciel sembla s’obscurcir.
    Vous doutez, je le sens bien, vous n’y croyez pas. Vous pensez que la conteuse exagère, une fois de plus, qu’elle ajoute des éléments dramatiques pour donner de l’intensité à son récit. Vous vous trompez. Une fois de plus. Mais il n’existe pas de preuve de ce que j’avance, je n’étais pas là pour filmer ou pour prendre des photos que, de toutes façons, vous m’auriez accusé d’avoir trafiquées. Il vous faut me faire confiance, ce n’est pas si difficile, essayez…
Un petit effort…
Vous m’agacez à la fin, vous croyez encore que les certitudes n’existent pas, n’est-ce pas ?
Croire que les certitudes n’existent pas c’est déjà une certitude. Les certitudes existent.
C’est peut-être nous qui n’existons pas…
    Le ciel devint donc d’un gris étrange, le soleil était d’un blanc intense, on aurait dit que les couleurs s’étaient absentées. Quel drôle de tableau cela faisait…
Aurélien n’avait rien remarqué pourtant, il continuait à fixer la petite maison, se demandant s’il trouverait à l’intérieur quelqu’un susceptible de le renseigner sur le fameux petit arbre aux fruits bleutés.
Il s’approcha de la porte qui n’existait pas, il ne la vit pas. Il fit le tour de la maison, intrigué. Pas une seule ouverture…
    La petite fille le suivait en souriant. Elle sautait dans chacun de ses pas et chantait tout bas une étrange comptine :

Petit arbre aux fruits bleutés
Il ne se peut enfermer
Petit arbre aux fruits bleutés
Il pousse dans tes pensées

    Aurélien se figea. Il avait l’impression d’entendre une chanson.
La petite fille s’approcha. Elle mit sa main dans la sienne.
    Aurélien sentit une chaleur contre ses doigts. Il avait l’impression bizarre que quelqu’un venait de le toucher.
La petite fille regardait Aurélien, sa main dans la sienne. Et, à mesure qu’elle fixait son regard sur lui, elle grandissait.
    Aurélien était bouleversé. Il ne comprenait rien de ce qui lui arrivait. Cette chaleur dans sa main, cette chanson, et cette maison qui n’avait pas de porte.
Pas de porte ? Une poignée venait d’apparaître sur le mur. Aurélien appuya tout doucement sur elle, la porte qui n’existait pas s’ouvrit.
    Aurélien avança, tout tremblant.
Le ciel lui tomba sur la tête.
L’intérieur de la petite maison au toit de feuilles de palmier contenait un espace infini, peuplé d’étoiles, de galaxies lointaines, de planètes aux formes inconnues...
    Sur ses lèvres, il sentit soudain un baiser tendre au goût de cerise.
Il ferma les yeux. Rêvait-il ? Il les ouvrit à nouveau.
    Tout contre lui, une jeune femme se tenait. C’était la princesse Agapanthe.
Il tenait sa main dans la sienne, depuis toujours, il le savait maintenant.
Il entendit sa voix, cette voix qu’il avait surprise lorsqu’elle était allongée dans la neige.
- « Je t’attendais depuis si longtemps ».
La bouche d’Agapanthe n’avait pas bougé. Aurélien sentait encore sur ses lèvres la pression du baiser et le goût de cerise. Agapanthe parlait en lui.
- Es-tu là, Agapanthe ?
- Je suis là, tu le vois bien.
- Mais où sommes-nous ?
- Là où les cœurs existent.
- Tu veux dire que mon cœur n’existe pas ?
- Je ne peux rien dire.

- Bien. Ne dis rien alors.

    Il me semble qu’un lecteur charitable pourrait expliquer à ce pauvre Aurélien qu’une jeune fille qui a arrêté de parler à l’âge des questions, a sans doute quelque chose à dire. C’est du moins ce que tout homme avec un peu d'expérience  penserait, non ? Mais Aurélien ne sait pas que nous l’observons, il pense qu’il est perdu au milieu de cet univers infini, et la seule chose qu’il sait, la seule chose dont il ait la certitude absolue, c’est qu’il aime cette jeune femme et qu’elle ne peut pas lui mentir. Si elle dit qu’elle ne peut rien dire c’est sans doute qu’il n’y a rien à dire.
Les messieurs qui me lisent, il y en a quelques-uns, sont peut-être en train de penser : on voit bien que c’est une conteuse, et pas un conteur qui raconte cette histoire. Je les sens presque prêts à contacter Monsieur Martin L’Etorki pour mettre fin à cette histoire inepte, cette bluette proche du degré zéro de la psychologie. Pour les éclairer, je me permets de recopier ici les conseils de Mademoiselle Mésange, publiés dans la rubrique "courrier du coeur" il y a 1441 ans dans la gazette de la galaxie : " Chers messieurs, quand une femme dit qu’elle ne peut rien dire, ça veut souvent dire qu’elle a quelque chose à dire, je vous l’accorde. Mais ça ne veut pas dire qu’elle vous le dira. Le plus fréquemment, ça veut dire tout simplement et littéralement qu’elle ne peut pas le dire, mais ! Mais, vous pouvez prendre sa main, l’emmener regarder les brins d’herbe et le soleil qui se couche, être patient, attendre, et alors, peut-être, les mots qui sont retenus loin très loin dans son cœur jailliront."
Soyez donc aimables de souffler à l’oreille du jeune homme, qu’il serait avisé d’essayer de lire entre les lignes du cœur d’Agapanthe…
Plus fort ! Aurélien n’entend pas bien, il est en train de regarder sa belle, il est rempli de ses mots, il danse avec elle et avec les étoiles…
Trop tard. Ils sont partis.
Il nous faudra donc leur faire confiance.

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dimanche 18 mai 2008

Echecs

J’ai ressorti le jeu d’échecs.
Il était recouvert de poussière.
La dernière fois, c’était…
Premiers jours d’août 2003, petite maison dans les Cévennes. 
La France meurt de chaleur, le soleil est une massue qui nous allonge pour la journée. Viennent le soir et sa fraîcheur. Les verres sur la table en fer, sous le figuier, la montagne tout autour, mon bébé qui s’endort en souriant, les amis qui discutent.
Laurent a sorti le jeu d’échecs.
- Tu joues Tiphaine ?
- Je vais encore perdre. Tu vas t’ennuyer…
- Mais non ! C’est marrant comment tu joues, c’est surprenant, ça m’apprend beaucoup tu sais !
- Ouais… Ouais…
- Allez, si tu veux, j'enlève des pièces de mon jeu !
Et Laurent enlève ses pièces, une à une,  il n’a plus qu’un cheval, une tour, le roi, pas de reine, pas de fou, quelques pions… Je mesure mon inexpérience à l’aune des pièces qui s’en vont, c’est assez humiliant même si je ne joue pas pour gagner. Quand même… J’ai ma fierté.
Je la laisse de côté.
Je commence.
Ah ! Le coup de la bergère ou du berger ou de la bûcheronne ou du trapéziste espagnol ! s’exclame alors Laurent.
Je souris. Ce jeu est-il fait pour moi ? Probablement pas. Pourquoi est-ce que je l’aime, malgré tout ?
Et pourquoi est-ce que je le déteste aussi ?
J’ai passé quelque temps sur un fauteuil noir, je n’avais pas envie de m’allonger sur le divan. Le monsieur m’écoutait, je parlais. Au bout d’un moment, long, quelque chose revient : ce besoin d’anticiper, toujours et son corollaire handicapant : l’immobilisme. A force de vouloir tout contrôler, à force de tout prévoir, à force d’imaginer tout ce qui va découler de la moindre de mes actions, je me suis engluée dans l’inaction. Une année dans mon lit, nuit et jour, à manger la télé, à fuir la réalité, à être incapable du moindre mouvement. Pourquoi bouger quand on sait que le moindre mouvement vous entraîne vers la mort ?
J’ai passé quelque temps sur un fauteuil noir, à observer le dessin compliqué du tapis et les tableaux sur les murs, à faire monter lentement en moi l’idée que je ne pourrai prendre plaisir à la partie d’échec qu’en acceptant de ne pas penser à son issue. Que l’important, ce n’est pas la fin, mais le mouvement.
Echecs, le mot est redoutable.
Laurent bouge son pion.
Mon cerveau entre en ébullition. S’il a joué ça, c’est parce que ça, si je fais ça, il va faire ça, mais s’il fait ça…
Je repense à ces grands joueurs et à ces parties si fameuses. Le maître réfléchit… Longtemps… La caméra est rivée depuis des heures à un échiquier sur lequel il ne se passe rien. La foule retient son souffle. Le maître avance la main. Il déplace son pion. On entend un « Ooooh » dans la salle. Grand maître numéro deux va jouer maintenant. Grand maître réfléchit…. Longtemps… 24 heures plus tard, sa main bouge.  On entend un « Ooooh » dans la salle…
Ce jeu consiste à avancer en éliminant petit à petit des scénarios, et moi j’ai toujours voulu tout. Je n’aime pas éliminer, je n’aime pas choisir, je voudrais pouvoir emprunter tous les chemins à la fois.
Je bouge mon pion. Laurent sourit.
Ai-je déjà perdu ?
J’ai toujours eu la désagréable impression que celui qui gagne n’est pas celui qui est le plus intelligent (il s’agit bien de cela aussi, inutile de se voiler la face) mais celui qui a le plus de mémoire. Je refuse d’apprendre les ouvertures, les scénarios, les parties… Mais quand j’avance mon pion, je sais que mon adversaire a intégré mon mouvement dans une stratégie que j’ignore. Une partie déjà jouée…
Qu’est-ce que c’est que ce jeu dans lequel j’ai le sentiment de perdre ma liberté ?
- Tu joues Tiphaine ?
- A quoi bon ?
- Pour le plaisir, pour apprendre, pour progresser !
- Tu vas gagner Lolo, je le sais bien.
- Mais non ! Comment est-ce que tu peux dire ça ? C’est équilibré maintenant que j’ai enlevé des pièces !
- Et t’as pas l’impression de jouer contre une nullité profonde, là ? Tu ne trouves pas ça humiliant ?
Non, il ne voit pas ce qu’il y a d’humiliant et il a bien sûr raison.
D’où vient que j’aime ce jeu que je déteste ?
J’ai souvenir de parties jouées avec des enfants, j’ai souvenir de parties innocentes, où l’on jouait pour le plaisir de jouer, où l’on jouait sans scénarios figés, sans ouvertures, sans références,
J’ai souvenir de l’odeur de l’anis dans les verres, le doux babil de mon fils sous le figuier, les amis qui discutent en riant, la fraîcheur du soir qui arrive,
La beauté immobilisée, figée l’espace d’un instant,
Ta main sur l’échiquier
Je me fiche de savoir ce qui arrivera demain

Ta main sur l’échiquier suffit.

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samedi 17 mai 2008

De la fleur au fusil

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Parce que de la fleur au fusil il n'y a qu'un pas

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Parce que sur un chemin de fleur, il faut marcher avec une âme de poète...

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vendredi 16 mai 2008

Le bain

Je ne suis pas née.
Je vis dans l’eau. Je suis bien. Je n’ai pas l’intention de m’en aller.
J’ai moins d’un an.
Je suis toute contractée, je me cramponne aux bras de ma mère, j’ai peur de glisser. Je lance des regards méfiants à qui voudrait à nouveau me replonger dans l’eau.
J’ai six ans.
Je suis dans ma chambre, sous le duvet, dans le ventre de la baleine. C’est chaud et doux, je suis bien même si j’étouffe un peu. De temps en temps, je sors la tête pour reprendre de l’air et je retourne m’abriter à l’intérieur. J’entends le bruit de l’eau qui coule.
J’entends les rires de mon frère.
J’entends ma mère qui appelle.
«  Au bain Suzanne ! ».
On ne manque ni d’humour, ni de références bibliques dans ma famille. J’ai pourtant longtemps cru que Suzanne Aubin était une révolutionnaire qui avait tué Marat, voire Marot.
«  Au bain Suzanne ! »
Je quitte la baleine et me déshabille. L’eau est bouillante, on se croirait au bord d’un lac dans un film de science fiction, de la vapeur partout, le carrelage froid puis l’eau bouillante, j’entre millimètre par millimètre en soufflant, je grimace… Je dessine en imagination des arabesques sur le miroir embué, j’essaie de ne pas penser au triste destin des homards tandis que ma peau rougit.
J’ai dix ans.
J’aime bien rester longtemps, ma peau vieillit à toute vitesse, mes doigts sont fripés, je ris d’être vieille.
Premier bain moussant, une barbe de bulles…
La tasse en plastique rouge avec une petite fleur verte, je la remplis, je regarde l’eau qui tombe. Je renverse la tasse et j’emprisonne l’air dans l’eau. Je la penche un peu, les bulles remontent, c’est tellement beau à regarder.
J’improvise des bateaux et des expéditions fabuleuses, des naufrages et des chavirements insensés sous la cascade du robinet.
J’ai quatorze ans.
Je me regarde dans la glace en face de la baignoire, je n’aime pas ce que je vois. Je me cache sous l’eau.
J’ai seize ans.
Je suis belle et je ne le sais pas. Je lis.
J’ai trente ans.
Je regarde mon ventre rond qui bouge tout seul.
Je me baigne avec mes bébés.
Je retrouve leurs corps nus.
Je me rassasie de leur chair.
Nous sommes beaux.
Je suis belle.

bain

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jeudi 15 mai 2008

La petite fille en moi

Au fond de moi, une enfant qui a peur.
Qui ne sait ni les raisons de ma raison, ni les raisons de mon cœur.
Une petite fille tyrannique qui voudrait m’empêcher de croire au bonheur.
Je ne l’ai pas bâillonnée, je ne l’ai pas ensevelie profondément en moi.
J’ai essayé pourtant.
J’ai fini par lui prendre la main pour lui dire avec des mots simples et doux que la vie vaut la peine d’être vécue, que tous les hommes ne sont pas des assassins ou des violeurs, que les jours peuvent avoir le goût du maïs chaud, que les nuits ne sont pas peuplées que de cauchemars, que le pardon libère, que la main qui frappe n’est pas plus forte que la main qui caresse,  que le passé n’est pas un piège dont on ne peut sortir, que se tromper est humain, que la vie, la vie, la vie plutôt que la mort.
Elle a fini par me sourire la petite fille.
Elle a fini par accepter de déposer les armes.
Elle n’a pas complètement désarmé pourtant.
Elle n’est jamais loin de moi.
Elle revient quand je suis faible, quand je doute, elle arrive aussi quand je m’y attends le moins, quand je suis heureuse, quand la vie me sourit,  j’entends sa petite voix qui me dit : « tous des salauds ».
Il faut être patient avec les enfants.
Je lui prends la main, encore.
Parfois, la petite fille hurle en moi, elle me crie de ne pas croire en la beauté, elle me dit que l’amour n’existe pas, elle me dit que je rêve, que le monde est cruel, terriblement cruel.
Parfois, la petite fille est plus forte que moi. L’espace d’un instant, ma raison vacille, j’oublie qui je suis, j’oublie que j’ai grandi, et je la crois.
Parce que cette petite fille, c’est aussi moi.
Il me faut alors lui pardonner, toujours, parce que si je ne lui pardonne pas, je ne serai pas capable de m’aimer.
Et si je ne m’aime pas, qui pourrai-je aimer, vraiment ?

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mercredi 14 mai 2008

Ce qui m'émeut/Ce qui me blesse

L’odeur de la terre mouillée/ Le couteau dans la plaie
Un père avec ses enfants/ Des enfants sans père
Ce qui dort/ le cauchemar qui te réveille
Les mots reçus quand je n’attends rien/ Les mots que je ne comprends pas
L’innocence qui rit aux éclats/ L’innocence souillée
Un vieux sur un banc/ Un vieux sur un banc
L’enfant qui naît, sentir sa peau, le toucher, le dévorer / Les prisons
Un air lointain/ Les hurlements
Les photos jaunies/ Les filles des magazines
Un baiser silencieux/ Les démonstrations
La faiblesse/ La force brutale
Les larmes/ Les larmes
L’œil des myopes/ La suffisance
Des initiales brodées sur un drap/ Les laisses
Le sifflement du train dans le loin/ La possession
Les souliers des enfants/ Le temps
Les accents/ Le refus de l’autre
Une femme devant une tombe/ L’oubli
L’arbre sur la colline/ Les tronçonneuses
L’écureuil qui me regarde/ Le chien qui attend
Une voix qui tremble soudain/ Les yeux qui fuient
La main qui défait le chignon/ La main qui cogne
L’empreinte d’un corps sur le lit/ L’absence
L’abandon/ L’abandon
Les sourires désarmés
Les sourires désarmés…

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Preuve n° 4

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lundi 12 mai 2008

Pour m'endormir ce soir, il était une fois.. (épisode trois)

Le début est là, la suite est là, ce soir, la fin, peut-être...

    Vous ignorez sans doute que les gastéropodes me lisent. Figurez-vous que, mardi dernier, une Baléa Perverse m’a adressé le courrier suivant : « Tiphaine, ton conte il pourrait être sympa, mais ça commence à bien faire toutes ces digressions ! ça suffit ! Arrête de nous faire baver ! On n’en peut plus ! ».
Bien. J’ai essayé de ne pas me vexer, après tout cette missive ne venait que d’un individu qui a les viscères dans le pied, je me suis dit : flattons le gastéropode dans le sens de la coquille, replongeons-le dans le cœur de l’action !
    Je peux bien vous l’avouer, ce n’est pas ce à quoi j’ai tout d’abord pensé… J’avais plutôt dans l’idée de le ramener à son état prétorsionnel supposé et à sa symétrie bilatérale d’origine…
    Agapanthe était donc née avec un cœur immense, à l’âge de cinq ans, elle avait cessé de parler.
Ses parents avaient tout tenté pour la guérir, mais rien n’y faisait. Elle demeurait muette.
    Excusez-moi, je viens de recevoir un message hautement prioritaire, je le découvre en même temps que vous : « Madame, vous offensez gravement la dignité des Baléa Perverse, nous ne nous laisserons pas traiter ainsi et nous vous informons par la présente que plainte a été déposée contre vous pour propos diffamatoires au tribunal des mollusques vengeurs. Nous ne vous saluons pas. Sincères salutations. Le F.L.B.P.».
    Juste ciel ! J’étais loin de m’imaginer que sous la coquille se cachaient des êtres aussi susceptibles…
Que faire ?
Poursuivons donc, c’est sûrement ce qu’il y a de mieux à faire...
    Le roi inconsolable avait reçu, souvenez-vous, c’était il y a maintenant un peu plus d’un an, la visite d’un vieil homme nommé Aleximobar. Celui-ci lui avait indiqué un nouveau remède miraculeux pour guérir sa fille.
Le roi inconsolé avait donc envoyé une armada d’aventuriers sans peur et sans reproche sillonner le monde à la recherche de l’arbre aux fruits bleutés. Jusqu’ici, en vain.
    Il est temps pour moi de vous en dire un peu plus sur cet étrange vieillard que nous vîmes débarquer au début de ce conte. Aleximobar n’avait pas toujours été aussi vieux. Il fut une époque bénie où…
    Excusez-moi. Un nouveau courrier.
« Madame, je représente l’ensemble de vos lecteurs mécontents. J’ai été délégué par eux pour défendre leurs droits à une lecture agréable, linéaire et efficace. Je vous somme en conséquence de cesser toute interruption inutile. Nous nous fichons de savoir qui était Aleximobar, nous n’avons pas non plus besoin de connaître toutes les subtilités du cœur de la princesse, un simple « elle arrêta de parler à l’âge de cinq ans parce qu’elle avait un cœur trop gros » nous suffira. Au fait, au fait ! Ne tergiversez plus sous peine de sérieuses représailles. S’il vous arrivait encore de vous livrer à l’une de vos habituelles et désastreuses parenthèses, nous nous verrions dans l’obligation d’utiliser la force. Salutations distinguées. Martin L’Etorki, défenseur des droits du lecteur. »
    Cornegidouille ! Me voilà bien dans l’embarras…  Comment vais-je me sortir de ce mauvais pas ? Je pourrais peut-être demander à  Rosa mais elle a déjà tant à faire avec ces  inspecteurs qu’elle estourbit à coup de pots de confiture…
    Chers lecteurs, l’instant est grave. Soyez assez aimables d’éviter de détourner mon attention pendant que je conte. Surtout, ne faites pas de bruit, couchez vos enfants, éteignez le soleil, la lune et les étoiles, ne respirez plus !
Chut…
    L’Agapanthe abordait enfin les côtes de Zanzibar. Le commandant du vaisseau, l’amiral Patchino, relut  une fois encore sa lettre de mission : « Fouiller toute la zone, inspecter chaque arbre, interroger chaque autochtone, débusquer le plus petit arbre du monde. Signe distinctif impératif : fruits bleutés ».  L’amiral poussa un long soupir.
    Sur le pont, tout le monde s’agitait pour préparer l’accostage. Un peu à l’écart, un jeune mousse regardait le soleil couchant. Aurélien n’avait pas vingt ans, c’était là son premier voyage. Il ne se lassait pas d’observer ces palmiers étranges aux troncs hélicoïdaux et aux feuilles d’un rouge intense. Quelle drôle d’île, pensait le jeune homme, et il en oubliait jusqu’aux cris de vers de terre qu’il entendait chaque nuit depuis trop longtemps.
    Les hommes débarquèrent à la tombée du jour et s’installèrent dans une auberge de Mji Kongwe, en plein cœur de la médina. Patchino réunit ses hommes, comme à chaque nouveau débarquement, et il distribua les tâches pour le mois à venir.
    Le jeune mousse se vit attribuer une petite zone du centre de l’île. Dès le lendemain, il quitta le labyrinthe des ruelles pour se diriger vers la forêt de Jozani. Les arbres étaient gigantesques, des colobes à dos rouges le suivaient discrètement tandis qu’Aurélien inspectait minutieusement chaque espèce végétale, le nez rivé au sol.  Au bout de quinze jours, il dut se rendre à l’évidence : pas un seul arbre minuscule ne poussait sur ce sol. Cette quête était insensée ! Aurélien pesta contre ce charlatan d’Aleximobar et contre la crédulité de son roi. Et puis l’image d’Agapanthe s’imposa à ses yeux. Elle était tellement belle… Il se souvenait de ce sourire triste qu’elle promenait partout avec elle, de cet instant précieux, au début de l’hiver dernier, où il l’avait découverte dans la neige. Elle était allongée et regardait les étoiles, on aurait dit qu’elle leur parlait. Mais Agapanthe ne parlait pas, tout le monde savait ça ! Aurélien aurait pourtant juré qu’il l’avait entendue cette nuit-là, il se souvenait encore de ces mots murmurés au ciel : « je t’attends »…
    Aurélien était un garçon sensé, il avait dû rêver. Il fit demi tour d’un pas énergique pour regagner la ville.
C’est à ce moment précis qu’il aperçut la petite maison au toit de feuilles de palmier.
    Sur le seuil d’une porte qui n’existait pas, une petite fille le regardait...

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Quand la réalité dépasse la fiction

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Ma réalité, c’est que nous avons peur de la réalité.
Nous avons mis nos manteaux de rêve, nous parcourons des mondes invisibles, nous buvons la rosée à même la fleur, nous chevauchons le vent, nous parlons aux coccinelles, nous rions aux étoiles…
Ma réalité, c’est que je nous ressemble.
Je ferme les yeux au monde.
La réalité avance malgré moi.
Si loin si proche
Si proche et si loin
Toujours eu envie d’être un personnage de roman, toujours eu envie de cette épaisseur que seuls les êtres de papier possèdent.
Amour des mots, toujours.
J’ai passé ma vie à lutter contre le réel, à accrocher des morceaux de rêves dans le cœur des hommes.
Les mots comme de petites bulles, coupées du monde.
Vous croyez qu’ils sont réels quand ils ne sont que la représentation déformée d’une réalité que nous sommes de toute façon incapables de saisir.
Et à quoi bon ?
Si la réalité est mouvante, si je peux la transformer sous mes doigts encore malhabiles…
Mon passé lui-même est instable, il s’efface, il prend soudain du relief, il n’a de sens que celui que je veux bien lui donner. Mon regard le change. J’ai promené le faisceau lumineux de l’amour sur mes douleurs, sur mes souffrances, sur mes errances et mes faiblesses. Désormais, elles ne seront que les rochers qui encombraient ma route, ces rochers qui m’ont fait tomber pour que je sache comment ne pas retomber. Ces rochers qu’il me faudra apprendre à aimer, malgré tout, puisque ce sont des morceaux de moi.
Envie d’être un personnage, des mots qui se promènent, envie d’être un livre dont je ne serais pas l’auteur.
Envie de me laisser guider, de suivre la trame narrative, toucher du doigt cette émotion que les écrivains et les poètes savent si bien capturer.
Et pouvoir la retrouver à chaque page de ma vie.
Je hais la trivialité.
J’ai si peur que la réalité ne nous rattrape.
C’est si tentant, c’est si facile pour elle.
Elle n’existe pas sans nous, elle ne se laissera pas faire. Elle te grignote à coups de dents de maladie, de formulaires sur ton bureau, de vaisselle dans ton évier, de factures dans ta boîte à lettres, de fumées d’échappement, de bulletins d’information, de sonneries, de chiffres, de mots creux et de nouvelle cravate…
C’est si facile.


Illustration d'Yves Barré du blog Ah oui
Mine de plomb et frottis de feuille de charme sur papier

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