El bolg

jeudi 25 août 2011

Face Mer

Entendre la plainte venue de l’horizon, tendre l’oreille jusqu’à saisir les milliers de mugissements, les vagissements peut-être, assister à l’accouchement et se croire mère, se vivre mer, en creux, à l’intérieur.

Sentir tout ce qui vibre, tout ce qui vit juste en dessous, caché mais présent, pétrole, écume et poussières d’algues, tout ce qui nage et respire, ce qui tapisse le fond et remonte, pêcher les odeurs des couilles d’ânes, des castagnettes et des crêtes de coq, refaire une basse-cour marine, en creux, à l’intérieur.

Voir la mer le ciel, le ciel la mer, fixer l’horizon et ne savoir jamais si c’est le ciel qui commence ou la mer qui finit, suivre la vague, au loin qui avance, enfle, troupeau de taureaux enragés les naseaux fument, suivre la vague jusqu’à l’explosion, la dissolution peut-être, ligne de fuite éphémère sur le sable et survivre étonné au fantôme de la vague, en creux, à l’intérieur.

Toucher le point de non retour, poser sa main sur l’effervescence, sentir les bulles apprivoisées venir vous grignoter la paume, pour disparaître, toucher le point de non retour où la main disparaît, où l’on ne sait jamais si c’est la main qui commence ou la mer qui finit, en creux, à l’intérieur.

Goûter la vague qui s’échoue sur le sable, retrouver jusqu’à la rouille et le charbon des épaves échouées, laisser affluer les souvenirs d’enfance, boire une tasse de tasse, boire jusqu’à encore soif, toujours plus soif parce que saler les larmes en creux, à l’intérieur.

Texte composé dans le cadre des ateliers d'écriture de François Bon

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mercredi 24 août 2011

Le gardien de phare

18 mars

643 voitures, 47 camions, 3 tracteurs et un vélo. Pas de moto aujourd’hui. Stable.
Pluie. Trois fois. Sol mouillé encore. Traces de pneus.
Journal sous la porte. Télé du voisin de droite allumée dix heures. Télé du voisin du dessous en panne. Ou absent, peut-être absent. Pas entendu sa porte pourtant.
Nuages toute la journée. Soleil apparu 34 minutes à 8h42.
Réchauffé une boite de cassoulet pour midi. Fait la vaisselle. Rangé l’assiette et les couverts. Fait une sieste de 35 minutes.
Entendu dans l’escalier les enfants du quatrième revenir de l’école. L’un d’eux boite. Le père a crié quand ils sont rentrés. J’entendais plus leur télé.
Lu le journal. Crise financière. Le monde va mal.
Attendu la nuit pour vérifier les lumières. 156 fenêtres en face. Comme hier soir. Stable.
Fini la boite de cassoulet. Laissé la vaisselle dans l’évier.
Inspection du corps : 245 grains de beauté, neuf doigts, deux pieds creux, un œil plus gris que l’autre aussi. Stable. Voilà ce qui me différencie de l’autre. Pour le reste, je suis comme l’autre.
Pareil.

Texte composé dans le cadre d'un atelier d'écriture de François Bon

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mardi 5 juillet 2011

Merci Champix !

Et comme si c'était pas assez, voilà les dernières infos sur ce médicament, non c'est même pas un médicament, sur cette saloperie : http://www.destinationsante.com/Sevrage-tabagique-des-risques-cardiaques-sous-Champix-R.html

Autres articles sur le sujet :

- Chez unairneuf.org : l'info sur les risques cardiaques puis le rectificatif car il semble que cette étude ne soit pas significative.

- Journal sous Champix : préambule , jours 1 à 4 , jours 5 à 13 , jours 14 à 20, jour 22

- Pour le dernier chant du Champix

- Peut mieux faire

 

Au cas où je ne l'aurais pas assez dit : NE PRENEZ JAMAIS DE CHAMPIX !

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lundi 27 juin 2011

L'Ankou de blues

Elle avait peur de tout.
Le bruit des touches sur mon clavier l’effrayait.
Elle aurait aimé que j’utilise des gants.
Ça n’aurait pas suffi pourtant.

Sur la route, elle sursautait à chaque fois qu’elle apercevait une pancarte « boue ».
Elle imaginait des biches bondissant à travers les voies de l’autoroute. Sur 2,7 kilomètres. Elle ne se rassurait qu’une fois le délai kilométrique dépassé. Elle observait cependant le rétroviseur un long moment, au cas où…

Chez elle, tout était fermé à double tour. Les portes, les fenêtres, les tiroirs, les armoires… Elle avait fait poser d’immenses cadenas sur tout ce qui était cadenassable. La nuit, elle redoutait les monstres qui se cachent dans les moindres recoins, pas qu’elle y croyait complètement, non, mais… on ne sait jamais.

Elle pensait que la mort, l’Ankou disait-elle, viendrait la prendre bientôt, elle le guettait derrière les rideaux.
Elle n’éteignait jamais la lumière.

J’ai fini par m’habituer aux petits patins feutrés, passés les verrous de la porte. J’ai appris les marches qui craquent, les couverts qui résonnent et les verres qui tintent contre la dent.
Ça n’aura pas suffi pourtant.
Elle a dit : l’Ankou viendra ce soir, je le sens.
Elle a frissonné dans sa robe de chambre en laine.
Je ne sais pas s’il est venu.
Je sais qu’on l’a retrouvée morte ce matin.

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dimanche 26 juin 2011

Monsieur Poutou

Le Poutouland se demande s'il va voter pour monsieur Poutou. C'est tentant... La France deviendrait le Poutouland, enfin, le pays des bisous, ce serait-i pas mignon tout plein ? Des couleurs partout, des cactus, des chansons de Manset ou de Bertin, des gadgets inutiles à tous les coins de maison, un portrait du président façon Pierre et Gilles, des étiquettes qui valseraient dès qu'on aurait le dos tourné, des surprises géantes, des guirlandes colorées, des rires d'enfants, du chocolat, une éducation qui serait vraiment nationale, un accès aux soins pour... mince, ça dérive en programme politique...

C'est tentant...

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mercredi 22 juin 2011

Préface

"La poésie contemporaine ne chante plus. Elle rampe. Elle a cependant le privilège de la distinction, elle ne fréquente pas les mots mal famés, elle les ignore. Cela arrange bien des esthètes que François Villon ait été un voyou. On ne prend les mots qu'avec des gants: à "menstruel" on préfère "périodique", et l'on va répétant qu'il est des termes médicaux qui ne doivent pas sortir des laboratoires ou du codex. Le snobisme scolaire qui consiste à n'employer en poésie que certains mots déterminés, à la priver de certains autres, qu'ils soient techniques, médicaux, populaires ou argotiques, me fait penser au prestige du rince-doigts et du baise-main. Ce n'est pas le rince-doigts qui fait les mains propres ni le baise-main qui fait la tendresse. Ce n'est pas le mot qui fait la poésie, c'est la poésie qui illustre le mot.

L'alexandrin est un moule à pieds. On n'admet pas qu'il soit mal chaussé, traînant dans la rue des semelles ajourées de musique. La poésie contemporaine qui fait de la prose en le sachant, brandit le spectre de l'alexandrin comme une forme pressurée et intouchable. Les écrivains qui ont recours à leurs doigts pour savoir s'ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poètes: ce sont des dactylographes. Le vers est musique; le vers sans musique est littérature. Le poème en prose c'est de la prose poétique. Le vers libre n'est plus le vers puisque le propre du vers est de n'être point libre. La syntaxe du vers est une syntaxe harmonique - toutes licences comprises. Il n'y a point de fautes d'harmonie en art; il n'y a que des fautes de goût. L'harmonie peut s'apprendre à l'école. Le goût est le sourire de l'âme; il y a des âmes qui ont un vilain rictus, c'est ce qui fait le mauvais goût. Le Concerto de Bela Bartok vaut celui de Beethoven. Qu'importe si l'alexandrin de Bartok a les pieds mal chaussés, puisqu'il nous traîne dans les étoiles! La Lumière d'où qu'elle vienne EST la Lumière...

En France, la poésie est concentrationnaire. Elle n'a d'yeux que pour les fleurs; le contexte d'humus et de fermentation qui fait la vie n'est pas dans le texte. On a rogné les ailes à l'albatros en lui laissant juste ce qu'il faut de moignons pour s'ébattre dans la basse-cour littéraire. Le poète est devenu son propre réducteur d'ailes, il s'habille en confection avec du kapok dans le style et de la fibranne dans l'idée, il habite le palier au-dessus du reportage hebdomadaire. Il n'y a plus rien à attendre du poète muselé, accroupi et content dans notre monde, il n'y a plus rien à espérer de l'homme parqué, fiché et souriant à l'aventure du vedettariat.
Le poète d'aujourd'hui doit être d'une caste, d'un parti ou du Tout-Paris.
Le poète qui ne se soumet pas est un homme mutilé. Enfin, pour être poète, je veux dire reconnu, il faut "aller à la ligne". Le poète n'a plus rien à dire, il s'est lui-même sabordé depuis qu'il a soumis le vers français aux diktats de l'hermétisme et de l'écriture dite "automatique". L'écriture automatique ne donne pas le talent. Le poète automatique est devenu un cruciverbiste dont le chemin de croix est un damier avec des chicanes et des clôtures: le five o'clock de l'abstraction collective.

La poésie est une clameur, elle doit être entendue comme la musique. Toute poésie destinée à n'être que lue et enfermée dans sa typographie n'est pas finie; elle ne prend son sexe qu'avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l'archet qui le touche. Il faut que l'oeil écoute le chant de l'imprimerie, il faut qu'il en soit de la poésie lue comme de la lecture des sous-titres sur une bande filmée: le vers écrit ne doit être que la version originale d'une photographie, d'un tableau, d'une sculpture.
Dès que le vers est libre, l'oeil est égaré, il ne lit plus qu'à plat; le relief est absent comme est absente la musique. "Enfin Malherbe vint..." et Boileau avec lui... et toutes les écoles, et toutes les communautés, et tous les phalanstères de l'imbécillité! L'embrigadement est un signe des temps, de notre temps. Les hommes qui pensent en rond ont les idées courbes. Les sociétés littéraires sont encore la Société. La pensée mise en commun est une pensée commune. Du jour où l'abstraction, voire l'arbitraire, a remplacé la sensibilité, de ce jour-là date, non pas la décadence qui est encore de l'amour, mais la faillite de l'Art. Les poètes, exsangues, n'ont plus que du papier chiffon, les musiciens que des portées vides ou dodécaphoniques - ce qui revient au même, les peintres du fusain à bille. L'art abstrait est une ordure magique où viennent picorer les amateurs de salons louches qui ne reconnaîtront jamais Van Gogh dans la rue... Car enfin, le divin Mozart n'est divin qu'en ce bicentenaire!
Mozart est mort seul, accompagné à la fosse commune par un chien et des fantômes. Qu'importe! Aujourd'hui le catalogue Koechel est devenu le Bottin de tout musicologue qui a fait au moins une fois le voyage à Salzbourg! L'art est anonyme et n'aspire qu'à se dépouiller de ses contacts charnels. L'art n'est pas un bureau d'anthropométrie. Les tables des matières ne s'embarrassent jamais de fiches signalétiques... On sait que Renoir avait les doigts crochus de rhumatismes, que Beethoven était sourd, que Ravel avait une tumeur qui lui suça d'un coup toute sa musique, qu'il fallut quêter pour enterrer Bela Bartok, on sait que Rutebeuf avait faim, que Villon volait pour manger, que Baudelaire eut de lancinants soucis de blanchisseuse: cela ne représente rien qui ne soit qu'anecdotique. La lumière ne se fait que sur les tombes.

Avec nos avions qui dament le pion au soleil, avec nos magnétophones qui se souviennent de "ces voix qui se sont tues", avec nos âmes en rade au milieu des rues, nous sommes au bord du vide, ficelés dans nos paquets de viande, à regarder passer les révolutions. Le seul droit qui reste à la poésie est de faire parler les pierres, frémir les drapeaux malades, s'accoupler les pensées secrètes.

Nous vivons une époque épique qui a commencé avec la machine à vapeur et qui se termine par la désintégration de l'atome. L'énergie enfermée dans la formule relativiste nous donnera demain la salle de bains portative et une monnaie à piles qui reléguera l'or dans la mémoire des westerns... La poésie devra-t-elle s'alimenter aux accumulateurs nucléaires et mettre l'âme humaine et son désarroi dans un herbier?
Nous vivons une époque épique et nous n'avons plus rien d'épique. A New York le dentifrice chlorophylle fait un paté de néon dans la forêt des gratte-ciel. On vend la musique comme on vend le savon à barbe. Le progrès, c'est la culture en pilules. Pour que le désespoir même se vende, il ne reste qu'à en trouver la formule. Tout est prêt: les capitaux, la publicité, la clientèle. Qui donc inventera le désespoir?
Dans notre siècle il faut être médiocre, c'est la seule chance qu'on ait de ne point gêner autrui. L'artiste est à descendre, sans délai, comme un oiseau perdu le premier jour de la chasse. Il n'y a plus de chasse gardée, tous les jours sont bons. Aucune complaisance, la société se défend. Il faut s'appeler Claudel ou Jean de Létraz, il faut être incompréhensible ou vulgaire, lyrique ou populaire, il n'y a pas de milieu, il n'y a que des variantes. Dès qu'une idée saine voit le jour, elle est aussitôt happée et mise en compote, et son auteur est traité d'anarchiste.

Divine Anarchie, adorable Anarchie, tu n'es pas un système, un parti, une référence, mais un état d'âme. Tu es la seule invention de l'homme, et sa solitude, et ce qui lui reste de liberté. Tu es l'avoine du poète.
A vos plumes poètes, la poésie crie au secours, le mot Anarchie est inscrit sur le front de ses anges noirs; ne leur coupez pas les ailes! La violence est l'apanage du muscle, les oiseaux dans leurs cris de détresse empruntent à la violence musicale. Les plus beaux chants sont des chants de revendication. Le vers doit faire l'amour dans la tête des populations. A l'école de la poésie, on n'apprend pas: on se bat.
Place à la poésie, hommes traqués! Mettez des tapis sous ses pas meurtris, accordez vos cordes cassées à son diapason lunaire, donnez-lui un bol de riz, un verre d'eau, un sourire, ouvrez les portes sur ce no man's land où les chiens n'ont plus de muselière, les chevaux de licol, ni les hommes de salaires.
N'oubliez jamais que le rire n'est pas le propre de l'homme, mais qu'il est le propre de la Société. L'homme seul ne rit pas; il lui arrive quelquefois de pleurer.
N'oubliez jamais que ce qu'il y a d'encombrant dans la morale, c'est que c'est toujours la morale des autres.
Je voudrais que ces quelques vers constituent un manifeste du désespoir, je voudrais que ces quelques vers constituent pour les hommes libres qui demeurent mes frères un manifeste de l'espoir."

Préface de "Poète... vos papiers!", Léo Ferré,1956


Préface . Léo Ferré .

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mercredi 8 juin 2011

Mes enfants sont des geeks... Je me demande de qui ils tiennent...

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Pour ceux qui veulent en savoir plus sur les geeks...

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mercredi 1 juin 2011

A ma fille qui a cinq ans aujourd'hui

lilianniv


Mon Aziliz dit,
Doux babil de libellule,
Mon Aziliz dit.

Je t'imagine au milieu de la neige, dans un traîneau, non, une troïka… Ton petit manteau rose doublé de fourrure violette, tes gants comme deux taches de lumière, s'agitent pour saluer ton arrivée, tu souris au monde telle une reine.

Petite reine…
Mon Aziliz, poids plume lourde de rêves…
Ma douce lisse, mon oiseau lys.

Je t'imagine volant dans le ciel, tu dis qu'avant d'être née tu y étais, le soleil te brûlait les ailes, tu dis, tu te souviens… Dans ta robe de princesse tu virevoltes, tu dis que tu voles, que tu commandes au soleil et à la pluie, tu dis et je te crois.

Petit ange…
Mon Aziliz, poids plume lourde de rêves…
Ma douce lisse, mon oiseau lys.

Je t'imagine quand je suis loin de toi, quand ma peau réclame ta peau, quand mon cœur réclame sa dose de merveilles... Je t'imagine fermer les yeux, cachées les amandes vertes étoilées, tu dis que tu dors les yeux ouverts, tu dis que quand tu fermes les yeux tu disparais. Comme tu te trompes mon Aziliz, ton visage alors comme un livre ouvert, et ta présence qui envahit l'espace, le temps qui s'arrête, juste envie de t'embrasser…

Mon Aziliz dit,
Doux babil de libellule,
Mon Aziliz dit.

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mardi 19 avril 2011

Lettre à mon fils qui a huit ans aujourd'hui

titour

Comme tu grandis vite ma petite graine de cassis…
Hier soir, je passe dans le couloir devant ta chambre sur la pointe des pieds.
- Maman ? Mon lapin voudrait un petit câlin !
Je vais jusqu'à ton lit, je m'assois sur le bord et je vous regarde, toi et ton petit lapin. C'est toi qui en as dessiné le modèle, chez ta grand-mère. Je me souviens, tu avais oublié ton doudou à la maison, elle t'avait proposé de t'en faire un autre. Il est en tissu violet, avec de grandes oreilles. Le dessin, avec les lavages, a disparu, tu me demandes où sont les yeux. Je ne le sais pas. Je te réponds qu'on peut coudre des boutons pour les représenter et toi tu me dis que tu ne veux pas qu'ils te fassent mal la nuit, ça pourrait te piquer, tu n'aimes pas ça, il faut que ce soit doux, un doudou. Nous tombons d'accord sur des boutons en tissu. On demandera à ta grand-mère. Tu souris.
Tu me demandes de t'apporter ta bouillotte, je vais la remplir d'eau chaude et la dépose sur tes pieds. Tu souris à nouveau puis tu te blottis contre moi.
- Maman, je veux un petit frère. C'est vrai que tu as un bébé dans ton ventre ?
Non mon petit cœur… Je te serre contre moi. Je te dis que j'ai déjà un gros bébé et tu souris encore. Un gros bébé qui veut son câlin…
- Quand je pense que tu as huit ans mon petit cœur… Tu es si grand…
- Maman, est-ce que je peux retourner dans ton ventre ?
- Tu sais bien que non.
- Je voudrais bien…
- Je sais.
- Est-ce que tu me feras toujours des câlins ?
- Oui mon cœur.
- Même quand je serai grand ?
- Oui mon cœur. A chaque fois que tu en voudras, tu en auras. Même quand tu seras tellement grand que tu ne rentreras plus dans ton lit, même quand tu me diras de ta grosse voix : C'est bon maman, j'suis grand, j'ai pas besoin de tes câlins !
- Moi, je voudrai toujours des câlins !
- J'espère mon cœur, ça sera comme tu voudras.
Mon Titouan, j'ai toujours voulu te préserver, je ne sais même pas aujourd'hui si j'ai bien fait, je sais que j'ai fait de mon mieux. Parfois, je pense que je t'ai mis dans une cage dorée dont je t'interdis la sortie parce que je t'aime. Quelle bêtise n'est-ce pas ? Alors j'ouvre un peu, je te laisse prendre ta liberté, je sais bien que les enfants sont faits pour voler de leurs propres ailes… Tu es d'une naïveté désarmante, si tu savais comme ça m'émeut. Mais quand je pense à ce que d'autres enfants parfois te disent, les jurons qu'ils peuvent employer, les formules disgracieuses,  les histoires répugnantes, les comportements moqueurs ou humiliants, alors… je ne sais pas… je me dis que j'aurais dû t'expliquer d'avantage comme le monde peut parfois être cruel plutôt que d'en pointer systématiquement la beauté.
Et puis non.
Non, c'est bien la beauté que je veux te donner.
Est-ce que tu m'en voudras ?
Sans doute que oui. Plus tu vas te libérer, plus tu vas voler de tes propres ailes, plus tu sauras. Mon amour, je crois que si tu as appris à voir le beau, tu ne l'oublieras pas. Au plus noir de la nuit, tu sauras déceler les sources de lumière.
Tu es déjà si fort, si courageux.
Tu sais pleurer. Tu ne fais pas semblant.
J'aime ça. Oui mon cœur, tu as bien lu, j'aime ça. J'aime que tu ne t'interdises pas de pleurer ou d'exprimer tes émotions. Et puis, je peux bien te le dire… j'adore te consoler ! Non, ne va pas croire que je fais exprès de te gronder pour pouvoir te serrer contre moi ensuite ! Même si c'était le cas, ça ne marcherait pas. Quand tu es fâché, tu t'isoles. Tu ne veux pas que je te console. Il te faut toujours un  petit moment. Le temps de digérer ce qui te blesse. Ensuite, seulement, tu viens vers moi et, si j'ai de la chance, tu te blottis contre moi. Pas toujours. Parfois, tu fais juste autre chose, comme si de rien n'était. C'est le soir que tu te confies…
Mon enfant, mon fils, ma petite graine de cassis qui grandit.
Mon gros bébé qui chaussera bientôt du 43…
M'en fous. Je monterai sur un tabouret pour te donner des baisers dans le cou.
Je me cacherai, comme je me cache tous les matins, pour te regarder rejoindre tes amis à l'école puis au collège, au lycée... Et je sourirai, et je serai fière de te voir grandir.
Je ne fermerai pas la porte de la cage.
Je te laisserai voler où tu veux voler.
Je ne rognerai pas tes ailes, je te laisserai chanter la vie.
Et je sourirai, et je serai fière.
Mon Titou, mon petitou qui a huit ans aujourd'hui…
Je t'aime.

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jeudi 7 avril 2011

A ceux de Lampedusa et d'ailleurs...

Lors du dernier marathon d'écriture, j'ai repris une première page que j'avais publiée sur ce bolg, vous aviez été plusieurs à me demander une suite, elle suit ;-)

Les innommés

Tous les soirs, quand le dernier élève avait quitté la classe, le maître posait la tête sur son bureau. Durant quelques minutes, on n'entendait que le bruit de sa respiration.
Tout à coup, il se levait.
Debout sur l'estrade, il me tournait le dos.
Sa main s'emparait de la craie : il commençait à écrire.
A chaque fois, les noms sur le tableau étaient différents.
Moi, j'attendais.
Au fond de la salle, sur ma petite chaise, je regardais son bras droit s'agiter nerveusement. On aurait dit que la main devenait autonome, qu'elle traçait des signes malgré lui, comme coupée de la tête, comme mue d'une force que je ne pouvais pas comprendre.
Le bras gauche, lui, était collé le long du corps. Le poing toujours serré, comme si on avait voulu l'empêcher de s'exprimer.
La liste de noms s'allongeait, chaque centimètre carré du tableau noir se trouvait peu à peu blanchi.
Je regardais le nuage de craie voler autour du maître.
Dans la lumière du soir, je m'imaginais de petits papillons de nuit cherchant à fuir par la fenêtre. Les plus nombreux finissaient leur course entre les lames du bois de l'estrade. Je fixais alors mon attention sur ceux qui venaient se fixer sur le tablier du maître. A ceux-là, un petit répit était donné, mon maître n'était pas attaché à la propreté de ses vêtements… Je retrouvais souvent mes petits papillons quelques  jours encore. D'autres les avaient rejoints.
Bien sûr je me demandais à qui appartenaient ces noms.
Bien sûr j'aurais voulu savoir, j'aurais voulu comprendre.
Je n'ai jamais posé la question, pourtant.
Quand le tableau était entièrement recouvert, le maître laissait retomber son bras, la craie tombait à terre dans un bruit mat qui emplissait la classe entière.
Il se retournait alors et, doucement, presque timidement, il allait s'asseoir au dernier rang.
C'était étrange de le voir là, sur la petite chaise, à son petit bureau.
Il s'asseyait, prenait sa tête dans les mains, puis fixait le tableau.
Alors, aussi doucement que j'avais vu faire le maître, je m'avançais vers l'estrade, je prenais le seau, l'éponge, et, un à  un, j'effaçais tous les noms. Je savais qu'il me regardait même s'il ne disait rien. Je connaissais mon rôle par cœur depuis cette soirée d'hiver où j'avais surpris le maître en train de pleurer, à cette même place. J'avais su, alors, qu'il me fallait effacer les noms. Le lendemain, alors que j'allais quitter la classe, un seul regard de lui m'avait fait comprendre que j'étais autorisé à rester. Depuis, chaque soir, j'attendais la fin de la liste, j'attendais le moment où les larmes de mon maître auraient pu venir et, très vite, j'effaçais consciencieusement les mots.
Lorsque le dernier nom avait disparu sous l'eau de mon éponge, je rangeais le seau derrière la porte, jetais un dernier regard à mon maître puis refermais la porte en sortant sans un bruit.
Parfois, il semblait se rendre compte de ma présence. Alors, d'un geste de la main, il me montrait le bocal en verre et je prenais un caramel en remerciant.
Le plus souvent, il restait les yeux fixés sur le tableau et je ne savais pas même s'il était vraiment là…
Longtemps, j'ai cru qu'il restait ainsi toute la nuit, et même le week-end, et même les vacances. Au moment de m'endormir, je pensais souvent à lui, l'imaginant assis au dernier rang de sa classe, les yeux rivés sur des listes à venir…
Chaque matin d'école, je me rangeais avec les autres devant la porte. On entendait soudain un bruit de chaise qu'on déplace. Quelques instants plus tard, le maître apparaissait. Invariablement, il commençait sa journée par un bref salut suivi immédiatement de l'appel. Les noms s'égrainaient et chacun, à son tour, répondait "présent".
Lorsque l'appel était fini, quand pas un ne manquait, le maître souriait enfin.
*****

J'ai cinq ans et c'est la première fois que je vais à l'école. Ma grande sœur me tient par la main. Je crois qu'elle a peur pour moi, elle joue à la maman. Ni ma mère ni mon père ne m'accompagnent, et je n'ai pas peur. J'ai hâte.
Sur le chemin, je dis bonjour aux vaches, mon petit sac est bien trop lourd, je voudrais bien que ma sœur le porte à ma place mais elle marche rapidement et ne cesse de dire que nous allons être en retard.
Nous arrivons en avance, la grande grille n'est pas encore ouverte.
Nous sommes les premiers.
Je suis souvent passé devant l'école, j'ai longtemps regardé les enfants qui jouaient dans la cour en me disant que moi aussi, un jour, j'irais.
C'est aujourd'hui.
On entend un bruit de pas.
Je vais rencontrer le maître pour la première fois.
Je l'aperçois de loin et je ne perds pas un de ses pas.
Déjà, il porte un tablier sombre, déjà, je ne sais pas lui donner un âge, déjà je l'aime aussi et personne ne pourrait me faire dire pourquoi. Je n'en ai aucune idée…
Sa manière de nous regarder, peut-être.

Le maître n'est ni gentil ni méchant.
Il a les cheveux qui frisent un peu, les yeux clairs, des mains interminables.
Je ne sais pas décrire le maître.
C'est juste le maître.
Mon maître.

*****

L'école est une vieille maison, c'est l'ancien presbytère du village. Passée la grande grille, on accède à une petite cour dans laquelle sont plantés deux platanes. Je me souviens des graviers qui crissent sous les chaussures neuves de la rentrée.
L'école est un cube.
Au rez-de-chaussée, deux classes se font face. Elles sont séparées par un couloir aux murs duquel sont accrochés les porte manteaux. Tout au fond, un escalier en bois mène à l'étage. Personne n'a le droit d'y monter.
Personne à part lui.

Un soir, après avoir effacé le dernier nom et quitté doucement la classe, j'ai voulu monter l'escalier en bois. Trois marches. La quatrième a craqué.
Le maître a ouvert la porte et tourné la tête vers le fond du couloir.
J'étais figé. Un pied sur la marche, l'autre dans le vide, les bras ballants et l'air coupable à n'en pas douter.
Il m'a simplement regardé, il n'a rien dit.
Il est retourné dans sa classe, j'ai entendu le bruit de la petite chaise.
J'ai fait le chemin dans l'autre sens.
Son regard disait plus que n'importe quel mot.
Son regard faisait.
Son regard me faisait.

*****
J'ai dix ans et c'est mon dernier jour à l'école primaire.
Pendant cinq ans, chaque soir après la classe, j'ai effacé les noms.
Le maître n'a jamais rien dit.
C'est un beau jour de juin, on dirait que le soleil ne sait rien de ma tristesse.
Je ne veux pas partir.
Je ne veux pas quitter le maître.
Comment va-t-il faire sans moi ?

Les autres jouent dans la cour, je les entends qui crient.
Je suis resté assis sur ma chaise, je regarde le maître.
Il écrit dans un grand cahier bleu, je n'ose pas faire de bruit, je ne sais même pas s'il s'est rendu compte de ma présence.
Il se lève soudain et va sonner la cloche.
C'est trop tard.
Il ne me parlera jamais.

Je n'ai jamais essayé à nouveau de grimper le petit escalier.
Le maître n'aurait pas aimé, je le sais.
Il me fait confiance.

Il parle d'un bateau, je crois, d'une terre promise et d'enfants. Je ne me souviens plus des mots. Je me souviens de ses yeux mouillés. Je crois qu'il me regarde et qu'il ne parle que pour moi.
Mais je n'entends pas les mots.
Je le regarde et je sais que je ne le reverrai sans doute plus jamais.

*****

J'ai grandi loin de mon village, dans la grande ville.
Ce n'est pas que je n'ai pas aimé le pensionnat.
Ce n'est pas que le bruit des autos m'empêchait de rêver.
Ce n'est pas que les autres enfants n'avaient pas les mêmes rêves que moi.

La grande ville est comme une fleur qui sentirait trop fort.
Elle t'attire et puis, quand tu es trop près d'elle, elle te dévore.

Je me suis laissé dévorer par la ville, je n'ai même pas chercher à lutter.
J'ai été bon élève, j'ai appris mes leçons, j'ai été bien sage.
J'ai été celui qu'on attendait que je sois.

Et puis une autre ville, plus grande encore.
Une fleur carnivore.

*****

Je suis dans le train, mon cartable posé sur les genoux, ma valise au sol.
Il a donc fallu que ce soit justement dans mon village que je sois nommé pour mon premier poste.
Je revois la petite école.
Et mon maître...

Je pousse la grille d'entrée. Rien n'a changé.
Le gravier crisse sous mes chaussures neuves.
J'entre dans l'ancien presbytère.
C'est étrange, j'avais l'impression que le couloir était bien plus long.
La classe de mon maître...

Sur le mur, le grand tableau noir. Tout noir.
Le bureau est vide.
Les armoires aussi.
Tout est vide.
C'est comme si...
Oui, comme si jamais.

Je ne veux pas le dire. Je cherche dans la classe, j'ouvre chaque bureau, j'inspecte chaque étagère.
Seule, la poussière.

L'escalier bien sûr.
Je cours, je grimpe les marches, la quatrième me trahit mais plus personne n'est là pour m'empêcher d'aller voir là-haut.
Une porte en bois. Je la pousse.

Alors c'est ça ?

*****

C'est une chambre sous les toits, qu'est-ce que je pouvais bien m'imaginer, vraiment ?
Que ce serait une sorte de caverne d'Ali Baba remplie de coffres en bois débordants de trésors ?
Peut-être...
Je n'en sais rien.
Mais pas ça.

La pièce est petite et vide.
Dans le coin, juste à côté de la fenêtre, un  lit en fer. Il y a encore les couvertures et l'oreiller.
Je vais m'asseoir.
C'est donc là qu'il a dormi toutes ces années.
A quoi pouvait-il donc penser ?
A quoi occupait-il ses soirées ?
Au village, on ne le voyait jamais.
Je ne sais même pas comment il faisait ses courses, j'ai toujours cru que ce devait être des lutins ou des fées qui... Non, je réinterprète, je n'ai pas été cet enfant-là.
Je crois que je pensais simplement qu'il n'avait pas besoin de se nourrir.

Rien sur les murs.
Rien sous le lit.
Une petite chambre vide.

Je pousse le lit soudain.
Rien.
Le plancher.
Le plancher est recouvert de noms.
Je les connais ces noms. Je les ai effacés tant de fois.
44 noms.

Gravés dans le bois. Sous le lit.
Je relis chacun des noms et chacun résonne en moi.
Je revois la main du maître, la craie, l'éponge aussi.

Il y a un nom que je ne connais pas.

*****

EGOZ.
Je me répète le nom, à voix basse puis tout haut.
EGOZ...
J'ai déjà entendu ce nom...

Oui. Bien sûr. C'est cela qu'il voulait me dire.
Le dernier jour d'école, la dernière heure, il parlait d'un bateau et me regardait, moi, pas un autre.
L'EGOZ et ses naufragés.
Ils étaient partis du Maroc, d'Al Hoceima, c'est un si beau nom Al Hoceima je me disais, 48 clandestins, je me souviens. Il disait que la moitié n'était que des enfants. Il disait le port de Gibraltar puis la terre promise. Il disait un petit bateau de pêche, je me souviens. Il disait les enfants ont crié. Comment pouvait-il le savoir ? Il disait les vagues et le naufrage...

Il était dans ce bateau.
Il était forcément dans ce bateau.
Mon maître.

*****

Je redescends le vieil escalier.
Je pousse la porte de la classe.
Ma classe.
C'est là désormais que je vais vivre.
J'ai laissé ma valise à côté du lit, dans la petite chambre.

Je regarde le tableau noir.
Je regarde mes mains.
Je regarde la craie.
Je me lève.

J'écris.
Je vis.
Ils vivent.

Il reste un quarante-cinquième nom à inscrire.
Le nom de mon maître.

Posté par poutouland à 19:20 - - Commentaires [8] - Rétroliens [0]